« Une saison en enfer », m.e.s. Ulysse di Gregorio, avec Jean-Quentin Châtelain

— Par Michèle Bigot —
D’Arthur Rimbaud
Festival d’Avignon off 2018

Théâtre des Halles
N’en doutons pas : seul Jean-Quentin Châtelain était à même de relever le défi : porter sur scène ce texte prodigieux, qui défie les lois du temps : Une saison en enfer. Entreprise aussi intrépide que périlleuse. Comment faire passer le spectateur anonyme de la vie ordinaire au sublime et au monstrueux, sans autre forme de transition ?  On arrive dans la salle obscure et envahie de fumée : la respiration peine, le regard se fait errant. Nous voilà au bord de la géhenne. La cérémonie peut commencer. Sur le plateau, un espace chtonien, une sorte d’anneau magique et menaçant, dessiné par une levée de terre. En son centre, une surface noire : l’avant dernier cercle de l’enfer, l’entrée de l’empire des morts. C’est là que se produit l’acteur. Quand arrive la lumière, il est déjà placé au centre, pieds nus, fiché au sol à une place d’où il ne bougera pas. Corps immobile mais mouvant au gré de la musique du texte, ondulant sous l’orage des mots, terrassé par la force noire de l’expression, il est à la torture, il jouit. Le texte émane de tout son corps. Le texte le traverse. Son corps est l’instrument de cette possession verbale. Parole oraculaire, délire verbal, logorrhée sous l’emprise de drogue, la parole poétique l’habite et le tourmente. Sommet de l’art de l’interprétation : on oublie le travail, que l’on devine pourtant minutieux, long et douloureux. L’interprétation érigée au rang d’ascèse. Que dire de la lumière sans en trahir sa force ? Sinon qu’elle accompagne le mouvement, crée des formes inédites, surprenantes, angoissantes. Elle tourne autour de l’acteur, révélant à chaque partie du texte un aspect différent de son corps, de son visage : il baigne dans cette lumière spectrale. On pense au « Cri » de Munch, on se souvient de Dante. Personne n’échappe à ces réminiscences : les images sont convoquées par la scénographie. Mise en scène à la hauteur du texte ! Inquiétude, tourments, visions prophétiques, images d’apocalypse, lyrisme délicat : on y trouve toute la gamme que peut parcourir une âme montant et descendant l’échelle de Jacob.
Nous voici en présence de ce texte sublime. Loin de nous la demi-mesure, les eaux tièdes de la littérature convenue. Le moins étonnant n’est pas de redécouvrir ce texte par la magie de cette mise en scène. Un vrai travail de lecture a présidé à l’entreprise. Grâce soit rendue au metteur en scène d’avoir restitué la cohérence et l’homogénéité du texte, par-delà son apparence décousue. L’intention du poète était bien de construire un texte unifié, composé et architecturé, avec un prologue, sept parties et un épilogue intitulé « Adieu ». Dans la diction de Jean-Quentin Châtelain, le flux coule sans interruption, sans pause, d’une seule venue. Avec des tremblements, des hésitations, des silences qui en sont la respiration. Et on découvre avec stupeur la modernité de ce texte dont la cohérence repose à la fois sur la polyphonie et l’architecture temporelle. Vérifions ! Ce long poème s’ouvre sur des guillemets qui ne se refermeront jamais. On me dira que les guillemets, au théâtre !…..
Et bien non, justement, les guillemets y sont, dans la diction de l’acteur. Dans cette impression saisissante que l’acteur est traversé par une multitude de paroles étrangères autant que étranges. Souvenirs, délires, hallucinations, logorrhée, mais aussi parole prophétique, anticipation par Rimbaud de son propre destin : « Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat tu es nègre ; général, tu es nègre, empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu de la liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. » qui est « je », qui est « tu », et qui est « il » ? On jongle avec les identités, chacun est tour à tour concerné ou mis à distance. La critique sociale la plus féroce accompagne l’ironie et l’auto-dénigrement. Les moments historiques les plus réalistes voisinent avec les visions infernales : « Les blancs débarquent. Le Canon ! » Pas question d’oublier que Le poète était aussi communard. C’est toute la vie qui est ici rassemblée en un faisceau diabolique. Tout révolté qu’il soit, le poète ne s’en exprime pas moins dans un langage empreint de culture chrétienne. C’est une âme en déroute qui invective son Dieu mais qui l’implore aussi : « Le chant raisonnable des anges s’élève du navire sauveur : c’est l’amour divin. » C’est le chant d’un damné de la terre, le bilan d’une vie, éructé par un homme de dix-neuf ans ! C’est une introspection sans concession, ce sont des souvenirs, des impressions vécues. C’est aussi un jugement virulent sur le devenir de cette société : l’idéologie du progrès est malmenée, le règne de Monsieur Prud’homme est annoncé ! Rien de nouveau sous le soleil de l’Occident. Et nous naviguons sur ce bateau ivre : ça secoue, ça menace de chavirer, mais ça tient !
C’est que nous avons un bon pilote. Derrière le nocher du Styx se cachait un bon barreur. La traversée infernale nous a menés à bon port. Inquiétés mais en vie. Reconnaissants à l’acteur de nous avoir convoyés dans ce voyage intérieur, d’avoir traversé le cauchemar avec nous, pour nous.
Michèle Bigot