Indifférence

— Par Michèle Lamarchina —

– Bonjour mon chou, tu as bien dormi? Tu as déjà allumé la radio?

Depuis deux semaines, le navire de l’ONG qui porte secours aux naufragés est bloqué dans le port de Marseille car aucune nation n’est prête à lui accorder un pavillon.

-Qu’est-ce que tu prendras ce matin, tu préfères du thé ou du café?

Un chalutier espagnol est en errance au beau milieu de la Méditerranée; il détient à son bord treize réfugiés qu’il a recueillis alors que leur embarcation était en perdition depuis deux jours. Affamés, assoiffés et épuisés, les naufragés ont partagé à bord le maigre ravitaillement de l’équipage. Mais le chalutier est ballotté de port en port car aucun pays n’accepte de lui ouvrir un port. Les vivres sont en train de s’épuiser.

– Le thé, tu le prendras avec du citron ou avec du lait?

Le patron du chalutier avance que le seul pays qui accepte de recevoir les réfugiés, c’est la Libye. Mais quand il a prononcé le nom de Libye, les réfugiés ont été pris d’hystérie, assurant qu’ils préféraient se noyer que de retourner là-bas.

– Les gamins exagèrent vraiment: ils m’ont encore laissé leur chambre en chantier. Qui c’est qui va devoir se taper le rangement? c’est Bibi.

Les marins pêcheurs espagnols, français et italiens sont inquiets; ils voient venir le temps où plus aucun bateau ne portera secours aux naufragés, au risque de se retrouver en position d’indésirables dans tous les ports. Le droit de la mer est en passe de disparaitre.

Non, mais toi non plus tu ne fais pas beaucoup d’efforts; tu aurais pu les engueuler un peu quand même! Tu dis rien, et c’est encore moi qui dois faire la mère Fouettard.

L’Italie a déclaré la guerre aux réfugiés, la France fait la sourde oreille, l’Espagne déclare que ce n’est pas de son ressort, Malte se défile sur le dos des autres. La patate chaude ne cesse de tourner sur les rivages de la Méditerranée.

Je leur dis et je leur répète, mais rien à faire, mon autorité est usée.

Dimanche, les gardes-côtes libyens ont empêché un navire humanitaire de s’approcher d’une embarcation en détresse alors que des migrants étaient à l’eau.

– En plus je ne suis pas sure qu’ils aient pensé à prendre leurs affaires de piscine!

Un bateau de pêche naviguant entre la Libye et la Sicile a trouvé le cadavre d’une femme dans son chalut, quand il a voulu remonter les poissons. Dans l’état où était le corps, aucune identification ne semblait possible. Averties, les autorités ont ordonné au patron pêcheur de ne procéder à aucune cérémonie mais de rejeter le corps à la mer.

Et puis la petite a mal à la gorge, c’est pas le moment d’aller à la piscine.

L’ ONG affirme qu’à ce jour on recense quarante cinq millions d’esclaves de par le monde. L’humanité n’a jamais connu autant d’esclaves de toute son histoire.

-Et ce soir, tu rentres à quelle heure? Tu pourras passer les récupérer à la sortie de l’école?

Le viol est s’est systématisé en zone de guerre, comme moyen d’extermination des peuples. Dans les prisons libyennes, le viol est pratiqué de façon intensive sur les hommes pour anéantir toute velléité de révolte. Les témoignages commencent à affluer, révélant des pratiques inouïes qui réduisent les hommes à l’état d’épaves.

Tiens, le soleil perce enfin derrière les nuages. Encore une belle journée qui s’annonce!

 

Michèle Lamarchina