Le respect de l’amour (3)

Une vie du Sénégal à la France par Djenaba DIALLO & Michel PENNETIER

djebaba

Suite de l’épisode 2

 « LE RESPECT DE L’AMOUR » Chapitre 1 « Le tourbillon »,

Quand Djeneba a huit ans, comme une école s’est ouverte dans cette ville, le père la ramène à Dougouké. Elle y retrouve sa mère, ses deux soeurs et son frère, tous nés après elle. Les deux épouses ont chacune leur habitation séparée par une barrière mais elles élèvent ensemble les enfants, font la cuisine à tour de rôle. Il arrive que la seconde épouse frappe Sirandine. Le père achète chaque mois la nourriture pour toute la maisonnée, mais la seconde épouse en prélève une partie pour la revendre à son profit, sans que le père le sache. Sirandine cultive un champ dont le produit représente un complément de nourriture familiale.

C’est une maison à l’africaine très simple avec un grand salon pourvu de meubles en bambou que l’on n’utilise presque jamais car il y a une terrasse tout le long de la maison et un abri tôlé à côté, et c’est là que séjournent à l’ombre toute la journée la nombreuse maisonnée et les innombrables visiteurs qui passent pour bavarder et boire le thé. On ne sait plus qui est de la famille, qui ne l’est pas. Il y a des visiteurs qui restent indéfiniment, qui s’installent, mangent les repas cuits dans d’énormes chaudrons par les femmes, dorment là, passent les journées désœuvrés à l’ombre de la véranda ou du hangar. Quand un étranger s’est installé ainsi depuis assez longtemps, le père discute avec lui de leur généalogie respective et au cours de ces tortueuses recherches, il y aura toujours un moment où ils découvriront avec ravissement qu’ils ont des ancêtres communs et donc que l’étranger n’est plus un étranger mais un membre de la famille et donc qu’il pourra rester là, boire et manger, dormir et bavarder à l’infini, peut-être se marier … quant au travail, c’est une autre affaire, c’est bien difficile à trouver et ça peut toujours attendre puisqu’on a ici le gîte et le couvert. Ainsi le père devient-il le chef non plus d’une famille déjà nombreuse mais d’une véritable tribu.

Djenaba grandit au milieu de cette ambiance un peu chaotique, parmi ces jeunes hommes désœuvrés qui sont sensibles à la beauté naissante de la future femme. Un corps longiligne, tout en souplesse gracieuse, un joli petit visage, fin et harmonieux illuminé par deux grands yeux qui observent en silence. On la demande en mariage, c’est une plaisanterie courante. Les femmes rappellent qu’elle est déjà promise depuis sa naissance. Djenaba ne dit rien. Le chiffon à la naissance, je n’ai pas apprécié. Au fond d’elle-même il y a le refus catégorique d’être ainsi traitée en objet. Mais cela ne peut se transformer en rébellion ouverte. Il est impensable de remettre en cause des lois immémoriales. Comme les arbres poussent vers le ciel, la petite fille est vouée au mariage. La femme qui voudrait se rebeller ouvertement contre cette condition serait immédiatement écrasée, rejetée par sa famille, en premier lieu par les femmes elles-mêmes qui, ayant vécu et intériorisé cette condition, tiennent à la maintenir. Une femme ne peut dire « Non », certes au sens où cela ne lui est pas permis, mais elle n’en a pas même l’idée. En revanche, il lui reste cette marge d’autonomie consistant à ne pas dire « Oui », à biaiser et à ruser, à reculer indéfiniment son acquiescement, à retarder les échéances. Djen est prudente face aux sollicitations, mais son ferme refus vient du fond de son être, solide comme un rocher.

Djen s’est forgée toute seule cette fermeté. Personne à qui se confier et demander un réconfort. Les petites camarades qu’elle fréquente dans la cité voisine réservée aux familles de policiers, lui confient leurs problèmes familiaux car elle inspire confiance, elles savent que leurs secrets ne seront pas dévoilés, elles attendent des conseils de la petite fille sage. Djen constate que ce sera souvent ainsi dans ses relations durant toute sa vie : Avec moi les gens se dévoilent. Ce sont trois sœurs avec un petit frère qui vivent avec leur père célibataire – sa femme l’a quitté, partie dit-on à Dakar -, un homme qui a combattu en Indochine et travaille comme policier, un homme dur et violent qui est rarement à la maison. Les enfants sont livrés à eux-mêmes, cherchent comme ils peuvent leur nourriture, préparent les repas tant bien que mal, parfois il n’y a rien à manger. Pendant un temps, Djen comble pour ces fillettes le manque de maman. Elle écoute et conseille, console et donne de l’amour. C’est une amitié à sens unique. Il ne viendrait pas à l’esprit de ces enfants en souffrance que Djen pourrait avoir, elle aussi, besoin de se confier. Mais est-ce bien un besoin pour elle ? C’est comme si, déjà à cet âge, son âme s’était tournée spontanément de manière oblative vers l’autre. Plus tard, plus tard, ces fillettes seront mariées de force au village. Leur horizon se limitera à l’obsession de la nourriture, ponctuée de nombreuses grossesses, d’enfants conçus dans une obscure répugnance. Qu’espérer d’autre du destin ?

A suivre