50 ans après, l’O.J.A.M en débat : histoire, enjeux … et quelles continuations ?

 

Par Gilbert Pago

–L’auteur de l’article est un de ces militants qui a vécu l’affaire de l’O.J.A.M comme ces milliers de jeunes radicalisés au moment de décembre 59 et de ses suites avec l’affaire Plénel en 1960. Agé alors de 14 ans, il assiste au  meeting du PCM, en février 60 à la Mutualité, se prononçant pour l’autonomie. Il fulmine, sympathisant actif de la Jeunesse Démocratique Martiniquaise, d’indignation après la tuerie du 24 mars 1961 au Lamentin. Il trépigne de  déception  lors de l’interdiction de la conférence de la jeunesse en juillet 61. Agé de 17 ans et admis en terminales au lycée Schoelcher, il est présent à plusieurs  réunions publiques de l’O.J.A.M en septembre-octobre 62 à la maison des syndicats. Il vécut l’atmosphère de l’arrestation des premiers militants dont Manfred Lamotte (ses frères et sa sœur étaient des fréquentations proches). Attiré par la Jeunesse Démocratique Martiniquaise, proche du Cercle Victor Schoelcher pour la défense des emprisonnés, puis membre et dirigeant de l’UJCM, il a été un actif acteur du mouvement de solidarité. 50 ans après, ce n’est pas l’historien qui parle mais le témoin partisan, resté fidèle à ce grand moment d’enthousiasme militant.  

L’Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste Martiniquaise (O.J.A.M) naît en 1962 durant les vacances de juillet-août-septembre, tient des réunions publiques à la maison des syndicats à Fort de France et dans plusieurs communes. Elle se signale le 23 décembre (pour l’anniversaire des événements de Décembre 59), par un collage de nuit massif et spectaculaire d’un manifeste intitulé « La Martinique aux Martiniquais ». Que se serait-il passé si le pouvoir colonial ne se décidait en février et mars 1963 de procéder à plusieurs arrestations par d’abord celle d’Henri Armongon, le 13 février, puis  dans les jours et semaines qui suivirent de plusieurs autres en Martinique et en France. C’est le fameux « complot du carnaval ». Ils sont 13 à être incarcérés et 5 autres inculpés. On cherche à les asphyxier moralement. Vilipendés avec hargne, mis en total isolement, voués aux gémonies, pratiquement condamnés avant d’avoir été entendus, déportés nuitamment du 118 rue Victor Sévère (ex rue Amiral de Gueydon) vers la prison de la Santé à Paris puis à Fresnes, traduits devant la cour de sûreté de l’Etat, leur douloureuse épopée déroule une nouvelle page de notre histoire politique.

LE CONTEXTE POLITIQUE.

Quel est le contexte de ce mouvement qui tint, aussi fortement, sa place dans le climat politique de la décennie 1960 en plein cœur de  dix années marquées par une importante  émeute, de puissantes grèves lycéennes et ouvrières des villes et des campagnes et par l’approfondissement d’une crise politique devenue récurrente ?

En 1959, les émeutes de décembre avec ses trois tués, signalent que la départementalisation-assimilation votée 13 ans plus tôt a échoué.  Impuissants devant la crise sociale, économique et surtout politique, les élus de tous bords, de gauche comme de droite, réclament un nouveau statut pour une plus large participation politique martiniquaise. Déboussolés par la violence aveugle des forces de l’ordre, ils se retrouvent unanimes pour applaudir à l’évacuation de  ces C.R.S enracinés dans leurs brutalités coloniales antipopulaires et habités par les méthodes mises en avant en Afrique du Nord dont la guerre en Algérie. Le Parti Communiste Martiniquais qui avait été affaibli après  la démission de Césaire en 1956, amoindri par les élections municipales de 1957 et marginalisé par les catastrophiques législatives de 1958, retrouve une place sinon éminente mais active et déterminée dans la vie politique du pays. Il faudra tout le  froid cynisme, les calculs machiavéliques, les moyens financiers impressionnants,  les manœuvres administratives contraignantes et le dispositif strict de répression étudié dans le détail par les gérants gaullistes de l’Etat pour faire face à ce militantisme revigoré de l’opposition politique et syndicale où les communistes sont sinon seuls mais en bonne place.

1963 : le monde est en pleine phase de décolonisation. Cuba, dans notre Caraïbe, est un exemple depuis 1959. L’Algérie, (où des recrues martiniquaises ont péri  et où d’autres ont rejoint la lutte des rebelles), malgré la terrible guerre obtient son indépendance en juillet 1962. Enfin, toute l’Afrique noire française après la Guinée en 1958, accède en 1960 à son indépendance, mouvement contemporain du Congo de Lumumba. La jeunesse radicalisée martiniquaise vit au rythme de ces brasiers. Alors ? Les Antilles ne suivront elles pas ? Les promesses floues de De Gaulle à Césaire dans l’avant référendum de 1958 à Matignon, ajoutées à l’entremise de Pompidou, l’ancien condisciple en classes préparatoires, le truchement du grandiloquent Malraux à Fort de France, n’avaient guère donné de splendides résultats, quant à la question institutionnelle. La mise en place du plan Némo pour des investissements importants (la carotte !) s’accompagnant aussi de constructions de nombreuses casernes (le bâton !) et d’un plan massif d’émigration (le BUMIDOM) servant aussi à éloigner les jeunes. Le choix de préfets de combat (Parsi, Grollemund), les multiples interventions des forces de l’ordre, les expulsions répétées d’un arbitraire jamais atteint  comme l’indigne affaire Alain Plénel, les bannissements choquants, hors de toute légalité républicaine, de Glissant, Manville, la terrible ordonnance du 15 octobre 1960, la proscription avec couvre-feu de la conférence de la jeunesse d’août 1961, les suspensions de bourses d’étudiants et de prêts d’honneur, la dissolution du Front Antillo-Guyanais pour l’autonomie, les saisies sempiternelles et les censures intempestives de la presse d’opposition (Justice), les condamnations avec des amendes impressionnantes de la presse communiste et de ses rédacteurs, les douze inculpations de dirigeants communistes privés de 5 ans de leurs droits civiques  ont créé un regain de contestation qui favorisent la création de[WU1]  l’O.J.A.M. La jeunesse militante n’a pas d’autre choix : elle est dans un temps de combat !

LE MOUVEMENT UNITAIRE.

Au-delà de l’histoire des péripéties de l’O.J.A.M, racontées sous forme de l’émouvant témoignage de Gesner Mencé (un des emprisonnés !) que nous ne reprendrons pas ici, le premier et grand exploit  de cette expérience fut la création d’un mouvement unitaire de jeunes autonomistes et indépendantistes. Sur le plan organisationnel (peut-être inopinément), il avait été  mis en place un outil permettant de transgresser la fracture née en 1956 : des césairistes de la tendance anticolonialiste du Parti Progressiste Martiniquais (P.P.M créé en 1958)  et des militants communistes s’étaient joints.  Cette prouesse militante permit surtout  d’agglutiner d’autres couches : jeunes catholiques, jeunesses des quartiers, jeunes paysans, jeunes étudiants non organisés. Il y avait donc, des militants de l’Union de la Jeunesse Communiste de la Martinique (U.J.C.M), c’étaient les mieux organisés et ceux qui s’attelaient à ce que le PCM en tire les meilleurs résultats. L’O.J.A.M  ralliait quelques jeunes césairistes  en rupture avec l’aile des élus assimilationnistes PPM mal à l’aise avec la prise de position de Césaire en novembre 1960, à l’Assemblée Nationale française, pour l’autonomie. On y retrouvait des groupes de quartier tel « Labann red de Rive droite » de Victor Lessort.  Le mouvement avait aussi le soutien et la participation active de l’aile radicalisée des étudiants en France, membres de l’Association Générale des Etudiants de la Martinique (A.G.E.M) très liée à l’initiative du Front antillais et guyanais pour l’Autonomie. De l’histoire politique des 50 dernières années de la Martinique, ce fut la tentative unitaire qui eut le plus grand impact même si les générations suivantes en ont peu tiré des marches à suivre (des leçons) alors que des traces probantes ont pourtant été enregistrées. On en parlera plus loin. Toujours, est-il que la division n’est pas venue des discussions des directions des grands partis (PCM et PPM) même si le PCM n’a marqué au début aucune opposition, ou que le PPM ne s’est même pas réuni sur le sujet,  mais que la base a su susciter un élan qui a entraîné l’adhésion d’une partie de ces mêmes appareils.

Une autre des réalisations de l’O.J.A.M, fut l’anticolonialisme, proclamé et affiché dans le titre de l’association. Ceci participa à unifier la jeunesse militante radicalisée, femmes et hommes opposés à un statut départemental ne répondant en rien à leur revendication de responsabilité et ayant fait la preuve de sa nocivité. Cette jeunesse avait choisi de se battre pour l’autonomie ou l’indépendance. Aujourd’hui, 50 après, les différentes alliances électorales autour des grands partis voulant le « Changement » ou la « Martinique Nouvelle », se refusent fermement à s’en revendiquer, puisqu’il s’agit d’attirer dans leur giron des individus ou des forces qui ne sont ni sur le terrain de la décolonisation et encore bien moins de l’anticapitalisme. Encore une marche à suivre ou une leçon de l’époque de l’O.J.A.M qui devrait nous servir de thèmes de réflexion et de réaction face à l’engourdissement de l’initiative politique qu’il faut aujourd’hui libérer.

Le développement des mouvements de masse fut aussi un formidable surgissement venu de l’affaire de l’O.J.A.M.  L’engagement décisif de plusieurs centaines de lycéens et de jeunes ouvriers dans la vie politique et syndicale, fut incontestable comme on l’avait constaté 20 ans plus tôt avec le renvoi de l’Amiral Robert  et les années de la « libération » 1943-1946. Après les quatre premières semaines dues au matraquage préfectoral, aux rumeurs amplifiées, aux litanies radiophoniques des parlementaires et des conseils municipaux sur le « complot du Mardi Gras », un début de riposte se fit jour. Un comité de défense des emprisonnés (COMASOP), un cercle de la jeunesse schoelchériste, une parution, puis d’autres parutions du « Cri des jeunes » de l’U.J.C.M, des meetings unitaires  du Cercle Victor Schoelcher, du Comité d’aide aux familles des emprisonnés (C.A.F.E), du Front de Défense des Libertés,  vinrent apporter leur élan.  Cela donnera un coup de fouet à plusieurs organisations de masse où le PCM détenait des positions ultra majoritaires comme à l’Union des Femmes de la Martinique (U.F.M) qui s’était assoupieaprès 1956, et l’union départementale C.G.T qui devint la C.G.T.M (juin 1963). La création de l’O.J.A.M et le procès des 18 marquent les années 1962, 1963,1964. C’est à travers la campagne pour leur libération  que l’U.J.C.M sort politiquement et très numériquement renforcée de ces trois années et apporte un souffle nouveau au PCM. Son premier congrès (juillet 1964) est un succès. La plupart des dirigeants et fondateurs des groupes indépendantistes de la fin des années 60 viennent de l’U.J.C.M qui a été de tous les rassemblements : l’affaire des tricots en juin 1963 en pleine campagne en faveur des prisonniers, l’affaire Neisson en août 1965 et la révolte populaire dans le quartier de Sainte Thérèse des 20, 21 et 22 octobre 1965 pendant l’affaire Marny. Le P.P.M, quant à lui, se vit débarrasser  d’une très large partie de ses éléments les plus assimilationnistes et capta ainsi une part non négligeable de cette radicalisation anticolonialiste. Les 18 inculpés, dont le courage et les souffrances méritent d’être salués mais nous  relevons aussi les centaines de militants et militantes  qui se sont mobilisés pour assurer la défense politique  et la promotion de « La Martinique aux Martiniquais ».  A travers les manifestations, les meetings, les souscriptions, les ventes de journaux, les distributions de tracts aux côtés des  parents (souvent  les mères, les épouses, les compagnes des emprisonnés), ils et elles ont permis de briser l’isolement que le pouvoir gaulliste croyait réaliser. Aujourd’hui, parler de l’O.J.A.M c’est glorifier les « combattants » sortis des murs des prisons, mais aussi rechercher comment recréer cet engagement fort, ce dévouement dynamisant, ce mouvement de masse si nécessaire à notre combat pour la libération.

Unité dans l’action à un large niveau de masse,  fortement à la base et pas avec la seule pression des appareils politiques, force de l’anticolonialisme pour unir autonomistes et indépendantistes, mouvement de masse pour la solidarité avec participation syndicale, collectif juridique, manifestations ouvrières et lycéennes, renforcement des partis anticolonialistes : tous ces éléments expliquent les apports de l’O.J.A.M et de ceux et celles qui menèrent le combat pour la libération des emprisonnés dans les mobilisations de l’époque et dans la vie politique mais ils comportent avec eux des contradictions et des faiblesses dont on ne peut taire les effets.

L’unité, bien entendu, nous l’applaudissons ! mais comment a-t-on abordé, tant à l’O.J.A.M que dans les groupes constitués (PCM, Labann red, le FAGA, AGEM, PPM, les radicalisants, etc) la discussion incontournable entre indépendantistes et autonomistes pour le but final de la décolonisation : La prise du pouvoir.

Anticolonialistes : oui ! mais quelles démarches, quelles procédures, quelles instances avait-on structurées  pour un programme commun, pour une stratégie commune et une tactique commune ? Ce sont les obligatoires questions à poser pour une organisation aspirant à créer une autre Martinique.

Quels procédés pour les litiges inévitables, les désaccords absolument normaux et légitimes ? Cela devient plus qu’important dans un rassemblement aux origines si diverses, tant idéologiquement, que socialement et rassemblant des pratiques si différentes selon  les lieux d’intervention.

On n’a toujours pas de réponse précise à ces questions ou plus exactement on a des bouts de phrases qui montrent que les discussions n’ont pas eu lieu directement, ouvertement et qu’elles ne sont pas allées au fond ni pour le plus grand nombre ni pour les quelques uns qui en ont eu à discuter. Nous avons dit qu’il y avait des militants communistes et des césairistes, quelles étaient les consignes de ces partis ? Comme il y avait, évidemment des divergences, est-ce que chacun (non seulement les partis ou les radicalisants)  n’a pas voulu laisser les choses aller leur train pour penser en tirer le fruit après ?

On a aussi parlé du Front Antillo-Guyanais  pour l’autonomie (FAGA), né à Paris les 22 et 23 av ril 1961 qui joua un rôle que l’on évoque peu aujourd’hui. Il y eut deux rencontres importantes qui conjuguèrent leurs effets : D’abord cette rencontre de Paris et presqu’aux mêmes dates, le colloque de Basse-Terre en Guadeloupe du Progrès social le 19 avril 1961 ouvert à toutes les organisations autonomistes de Guadeloupe, Guyane et Martinique. L’idée d’une fédération antillo-guyanaise, en s’inspirant fortement de l’initiative  de la fédération des ex-colonies britanniques de la Caraïbe, était lancée. Bien plus que la simple coordination des efforts des anticolonialistes des Antilles et de la Guyane, après les trois années allant de 1958 à 1961, on envisageait sérieusement au moins une unité antillaise ; les militants guyanais ayant toujours privilégié l’idée d’un « statut spécial guyanais ». Les divergences aux Antilles, en tout cas en Martinique, ne s’exprimèrent pas tout de suite mais ce fut dans les années après 1965, une réticence puis un refus net des nationalistes d’envisager une telle unification politique. Dans ce domaine aussi, l’expérience  de cet apport d’une branche ojamienne n’a pas laissé de traces, ou bien peu de débats (le G.R.S, se construisant aux Antilles, se bâtit par la suite pour une organisation unifiée entre les 2 îles et pour un Etat socialiste unifié antillais). Pour tous ces sujets (l’unité, l’anticolonialisme, l’état unifié antillais), il est vrai que tout est allé très vite et que dans l’enthousiasme des débuts, tous (je veux parler des dirigeants !) n’ont pas eu la conscience des nécessités organisationnelles et programmatiques à régler urgemment ou peut-être certains espéraient manœuvrer comme les bureaucrates, sans discussion en tout manque de démocratie.

 C’était le moment où le pouvoir colonial sorti de sa guerre d’Algérie, après la guerre d’Indochine, ses déboires au Maroc et en Tunisie et les complications de la loi Deferre en Afrique noire, n’avait quant à lui, pas de temps à perdre face à un réveil ou tout simplement un éveil antillais.  Bien des ex-prisonniers avouent avoir appris des « choses  après », comme ils disent. C’est le cas d’Hervé Florent, pourtant secrétaire général, et ignorant de certaines discussions ou orientations. Ce sont aussi les propos de Gesner Mencé sur sa méconnaissance de certaines pratiques lorsqu’il fut déjà emprisonné à Fresnes ou lors de débats 30 ans après à radio-sud-est au François.

Sur la stratégie à mettre en œuvre, qu’avait-on décidé entre la lutte armée, la lutte de masse, les élections ? Quels liens entre les trois ou quelles ruptures mises entre ces trois aspects de la vie politique avait-on établis pour donner un contenu programmatique à l’entreprise. On sait qu’il y a eu des partisans de la lutte armée. Marc (Loulou) Pulvar s’en est revendiqué. Victor Lessort l’a toujours répété. Mais alors où en était-on de la part de ceux qui l’envisageaient ? Mis à part ceux qui étaient écartés de ces discussions, en était-on aux intentions ou déjà dans la mise en place ? Comment s’approvisionnerait-on en armes, en dehors des contacts (à quel niveau ?) qui ont été pris par certains membres du FAGA avec Cuba ou l’Algérie ou l’Egypte ? Y avait-il des camps d’entraînement, ou encore des lieux prévus pour des caches d’armes comme l’enquête policière l’a suggéré dans les Grands Fonds dans la campagne de Case Pilote ? Les policiers ont parlé de la fameuse « fiche dogmatique et technique » retrouvée dans la voiture d’Armongon. Au procès, les avocats ont ridiculisé tout à la fois le document et l’argument, le montrant inopérant, farfelu et suggérant qu’il fut inventé de toute pièce (Ne fut-ce qu’un possible moyen de défense juridique ? !). Armougon, 50  ans après n’en parle toujours pas. Au reste, le relevé sur deux pages des différentes gendarmeries du pays est le contenu de ce document effectivement élaboré par des membres de l’O.J.A.M. De tout cela qu’est-ce- qui relève de la manipulation policière, et de la réalité ? Sur la question de la lutte armée, Victor Lessort dans une très récente interview à FRANCE-ANTILLES (19/12/2012) déclare : « Nous (labann red) envisagions la guérilla, mais nous nous sommes rendu compte très vite qu’elle n’était pas applicable à la Martinique. Nous nous sommes dit qu’il fallait une action d’envergure sur le modèle de l’éruption de la Montagne Pelée, c’est-à-dire une action violente et spontanée…Labann red est le fer de lance de l’O.J.A.M en Martinique. Elle était en liaison avec toutes les organisations de jeunesse anticolonialiste qui existaient dans toutes (note du rédacteur : Est-ce tout à fait exact cette   généralisation ?) les communes…Je suis déçu qu’on n’ait pas fait un pas de plus dans l’action révolutionnaire. Notre arrestation et le procès qui s’en est suivi ont définitivement enterré notre mouvement». Il en ressort que la question de la lutte armée n’avait donc pas atteint un niveau crédible de réalisation, ni que les amis de Lessort n’avaient eu des contacts avec les liens entretenus éventuellement avec Cuba et l’Algérie. On en saura plus lorsque certaines pièces d’archives policières seront connus ou lorsque d’autres parleront.

 Que dire de ce nouveau venu qu’est l’O.J.A.M ? Veux-t-on créer un nouveau parti qui dépasserait le PCM ou le PPM, ce ne serait pas extravagant comme démarche mais alors que faire avec les militants communistes ou progressistes avec lesquels on partage les rangs ? Sont-ils informés ou négocie-t-on avec eux ? Ou bien on s’oriente vers un front (ce qui paraît le plus logique) mais alors où sont les éléments de démarche vers cet objectif ? Le fait est que l’arrestation montre que les forces capables de mener la campagne de solidarité sont le PCM et en partie le PPM. Lessort l’avoue dans la même interview : « Les partis politiques traditionnels ont pris le dessus : le parti Communiste a extirpé ses membres de l’O.J.A.M. Aimé Césaire nous a tendu la main, il était nationaliste certes, mais on ne fait pas la révolution avec la plume ».  Là encore, la démarche n’est pas claire, on navigue entre la collaboration avec ces deux partis et la volonté de les « doubler », pas simplement de les dépasser (ce qui serait politiquement normal dans une dynamique militante acceptée) mais de les tromper. Les rapports avec le PCM, la future CGTM et les autres organisations de masse ne sont pas clarifiés. Face à toutes les manœuvres bien camouflées de certains partisans de la lutte armée, Le PCM extirpe ses militants de l’O.J.A.M, après le procès (ce qui est une faute ou plus exactement une ligne de refus d’un front !), tandis que deux autres inculpés rejoignent le PPM après le verdict (constat d’échec de la stratégie des radicalisants !). Sur 16 inculpés, on recense 6 militants communistes, 2  sympathisants communistes  et 2 nouveaux adhérents au PPM soit la moitié des inculpés. Par contre, quelques militants deviendront définitivement muets sur leur expérience jusqu’à 50 ans après.

D’autres questions nous préoccupent : Quels engagements internationaux, envisageait-on ? Cuba était à la quatrième année de sa révolution et le  Ché était encore vivant. L’Algérie de Ben Bella, brillait de son récent succès. Les vraies ou fausses confidences des uns et des autres parlent de contacts pris avec les ex guérilléros cubains ou les fellaghas algériens et de promesses (voir de versements faits ?) d’aide en armes et en soutien. Il n’y aurait rien là de scandaleux mais peut-être n’y a-t-il qu’affabulation ou bavardages extravagants. Mais même l’existence d’extravagances est un signe de tout ce qui nous conduit à interroger la tentative de l’O.J.A.M, puisque les débats non faits n’ont entraîné que conflits, heureusement qu’ils sont mineurs.

Enfin, mais pourquoi enfin ?, on parle peu de la place des femmes dans l’O.J.A.M, d’autant plus que les policiers n’ont retenu qu’une femme sur les 18 inculpés. Pourtant elles furent nombreuses les femmes dans l’O.J.A.M tant en France (A.G.EM et FAGA) qu’en Martinique et dans le mouvement de solidarité avec le comité d’aide aux familles des emprisonnés et de l’action de l’Union des Femmes de la Martinique. Si le mépris machiste des répresseurs a manifestement ignoré ce combat, pour nous, il faut bien retenir que la mobilisation féminine est le reflet du renversement d’opinion pendant les années 63 et 64. Aucun mouvement social ne gagne en forte audience sans la participation des femmes et ce fut le cas avec le mouvement de solidarité.

Voici donc quelques uns des thèmes des apports et effets de l’O.J.A.M que nous abordons lors du cinquantenaire à absolument connaître : une page essentielle de l’histoire politique contemporaine.

Gilbert Pago

JEUDI 21 FEVRIER : CONFERENCE-DEBAT SUR L’O.J.A.M PAR GILBERT PAGO ET PHILIPPE PIERRE-CHARLES. HÔTEL IMPERATRICE 4ème ETAGE.


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