Vie chère en Martinique : des causes structurelles au cœur des écarts de prix

Saisie par le gouvernement au début de l’année 2025 dans un contexte de tensions sociales liées à la vie chère, l’Autorité de la concurrence a rendu, le 10 février, un avis très attendu sur les prix et les marges dans la grande distribution alimentaire en Martinique. Le constat demeure sévère : les produits alimentaires y sont en moyenne 40 % plus chers que dans l’Hexagone, un écart qui tend à se creuser depuis plus d’une décennie.

Selon l’Autorité, cette situation ne peut être réduite à la seule question des marges des distributeurs. Elle met en avant des causes multiples et profondément structurelles. L’économie martiniquaise repose en grande partie sur les importations, notamment depuis la métropole, d’où proviennent environ 80 % des produits alimentaires. À cette dépendance s’ajoutent l’étroitesse du marché local, la concentration des acteurs à chaque étape de la chaîne logistique, ainsi que le poids de la fiscalité spécifique (TVA et octroi de mer).

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Les « frais d’approche » – c’est-à-dire l’ensemble des coûts liés à l’acheminement des marchandises, du port de départ jusqu’aux rayons des magasins – jouent un rôle déterminant. Ils représenteraient aujourd’hui plus d’un tiers du coût d’achat des produits et expliqueraient une part majeure des écarts de prix avec l’Hexagone. Entre transport maritime ou aérien, stockage, manutention et multiplicité des intermédiaires, la chaîne d’approvisionnement compte de nombreuses étapes, chacune générant des surcoûts dans un environnement souvent oligopolistique.

Sur le terrain sensible des marges, l’Autorité adopte une position nuancée. D’après les données recueillies, les niveaux de marges des grossistes-importateurs et des grandes enseignes martiniquaises apparaissent globalement comparables à ceux observés en métropole. Les marges nettes, comprises dans une fourchette relativement modérée, ne semblent pas, en tant que telles, anormalement élevées. Toutefois, l’institution souligne un manque de transparence important. L’organisation en groupes intégrés, les facturations intragroupes et la diversification des activités rendent difficile l’identification précise de la rentabilité réelle de chaque maillon de la chaîne.

L’Autorité note par ailleurs que l’activité de grossiste-importateur, essentielle dans un territoire insulaire, apparaît plus rentable que celle de la distribution stricto sensu. Or ces acteurs, pourtant considérés comme la « pierre angulaire » de l’approvisionnement, sont encore peu associés aux dispositifs locaux de lutte contre la vie chère. Elle recommande donc de les impliquer davantage et de renforcer les contrôles, notamment sur d’éventuels accords exclusifs d’importation pourtant prohibés par la loi.

Les outils existants, tels que le « bouclier qualité-prix » ou le protocole signé en octobre 2024 entre l’État, la collectivité territoriale et les entreprises, sont jugés utiles mais insuffisants. Si ce dernier a permis une baisse des prix sur plusieurs milliers de références de produits de première nécessité, il a aussi entraîné des hausses sur d’autres articles afin de préserver l’équilibre économique des enseignes. Pour l’Autorité, ces mesures relèvent davantage d’un traitement des symptômes que d’une réponse aux causes profondes.

Afin d’améliorer le suivi et la compréhension des mécanismes de formation des prix, l’institution préconise la mise en place d’un dispositif pérenne et contraignant de collecte des données sur les prix et les marges, assorti de sanctions en cas de manquement. Elle insiste également sur la nécessité de renforcer les moyens des observatoires locaux et d’assurer un contrôle plus rigoureux de la structure concurrentielle du marché.

Enfin, l’Autorité voit dans l’intégration régionale un levier stratégique. Le développement des échanges avec les pays voisins de la Caraïbe pourrait permettre de diversifier les sources d’approvisionnement, d’accroître la concurrence et, à terme, de réduire les coûts logistiques liés à la dépendance quasi exclusive à l’Hexagone.

En définitive, l’avis rendu met en lumière un problème ancien et complexe, enraciné dans le modèle économique des territoires ultramarins. Si les marges des distributeurs ne semblent pas, à ce stade, constituer l’explication principale des écarts de prix, la combinaison de contraintes structurelles, d’une forte concentration des acteurs et d’un manque de transparence continue d’alimenter le débat public sur la vie chère en Martinique.