Un “bon” et un “mauvais” Marx ? Henri Peña-Ruiz répond à Alain Minc

— Par Henri Peña-Ruiz —

L’essayiste et consultant Alain Minc vient de publier « Ma Vie avec Marx » (Gallimard), dans lequel il distingue un mauvais Marx communiste et révolutionnaire et un bon Marx social-démocrate et réformiste. Henri Peña-Ruiz, auteur notamment de « Marx quand même » (Plon), « Entretien avec Karl Marx » (Plon) et « Karl Marx penseur de l’écologie » (Seuil), lui répond.

Dans Ma Vie avec Marx (Gallimard), Alain Minc expose les raisons de son admiration pour ce qui dans l’œuvre de Karl Marx concerne l’analyse du capitalisme, qu’il juge tout à fait remarquable, voire incontestable. Mais les choses se gâtent avec l’affirmation peu argumentée d’une thèse discutable qui distinguerait et même opposerait deux Marx : celui qui penche pour une approche sociale-démocrate, réformiste, et celui qui prône la révolution communiste, avec pour sous-entendu le triste héritage stalinien.

Citons : « Marx est l’esprit qui a le mieux pensé l’économie de marché, sa puissance, le progrès, l’essor de la bourgeoisie, et les limites comme les inégalités. Il y a deux Marx : le Marx qui donne l’héritage communiste, avec les conséquences qu’on connaît, et un autre Marx triomphant, qui est le père de la social-démocratie. » Alain Minc coupe donc Marx en deux de façon expéditive. Qu’en est-il en réalité ?

La question sociale au centre

D’abord, place à l’éloge de l’auteur du Capital, présenté comme le meilleur analyste du système capitaliste, de sa logique et de son fonctionnement, mais aussi de ses effets. À tel point que, selon Alain Minc, il faudrait au moins cinq penseurs, et non des moindres, pour trouver quelque chose d’une portée équivalente dans l’ampleur et la portée de l’explication : Adam Smith, David Ricardo, Joseph Schumpeter, Nicolaï Kondratiev et John Maynard Keynes. Excusez du peu. Le compliment est appuyé. Mais surtout la raison donnée pour cet éloge, est bien vue, car essentielle. Elle réside dans le fait que Marx ne réfléchit pas en simple économiste, mais aussi en philosophe, en historien et en sociologue.

De fait, cette approche pluridisciplinaire, étayée par une immense culture, est originale en ce qu’elle permet de dépasser les limites d’une analyse seulement économique qui se croit scientifique alors même qu’elle s’ordonne à des préjugés idéologiques impensés. Marx, entre autres, ne sépare jamais l’approche économique de la question sociale. En effet, toute activité de production et de commercialisation est cadrée par des rapports sociaux qui sont des rapports de force, et qu’il faut bien penser comme tels, notamment par le repérage des conflits d’intérêts qui se jouent entre classes sociales distinctes.

Efficacité et inégalité

Dès les Manuscrits de 1844, Marx souligne que l’économie est inintelligible sans prise en compte des rapports sociaux de production. Comme on sait, Marx et Engels, dans des pages saisissantes d’actualité, décrivent la mondialisation capitaliste comme s’ils l’avaient sous les yeux, alors qu’en réalité ils ne font que pressentir les conséquences prévisibles du mode de fonctionnement et des finalités du mode de production capitaliste, dont ils déconstruisent les mécanismes. Alain Minc souligne au passage que Marx et son ami Engels, notamment dans le Manifeste du Parti communiste (1848), ne dissimulent pas une certaine admiration pour la dynamique du capitalisme, même s’ils en dénoncent les effets humains.

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Alain Minc se retrouve dans une telle approche, car elle rejoint son jugement récurrent sur le capitalisme, qui selon ses termes « produit de l’efficacité mais aussi de l’inégalité ». Il pourrait dire les choses plus rigoureusement en pensant le lien structurel, dans le système capitaliste, entre efficacité et inégalité. Efficace à produire une inégalité croissante entre les revenus du capital et ceux du travail, le capitalisme a pour finalité et pas seulement pour résultante une telle inégalité. Que vaut une productivité incontestable quand elle a des effets humains si contestables ? Cette question, Alain Minc la sous-entend alors qu’il devrait l’approfondir. Mais il ne le fait pas. Il traite l’inégalité produite comme une sorte de dommage collatéral, alors qu’elle est constitutive du capitalisme. Parler d’efficacité sans se demander au service de quel but on juge cette efficacité est un peu court.

Les deux Marx ne font qu’un

Passons maintenant au jugement critique. Celui-ci transite par l’opposition entre réforme et révolution, un grand classique de l’histoire du mouvement ouvrier, que Minc reprend à son compte pour couper Marx en deux, le social-démocrate et le révolutionnaire. Ce dernier, dans l’idéologie néolibérale assumée par Minc, est tenu pour responsable de la caricature stalinienne du communisme, sans autre forme de procès. Un amalgame habituel de l’anticommunisme primaire par lequel Alain Minc déroge à sa finesse d’analyse. Mais il fait pire en reprenant à son compte l’opposition elle aussi convenue des réformistes et des révolutionnaires, qui n’avaient pas de mots assez durs les uns envers les autres. En bref, lutter pour des réformes, ce serait trahir la révolution…

Lire la suite=> Marianne