“Trois ruptures” : trois fois non !

— Par Roland Sabra —

C’est Remi de Vos l’auteur de la pièce « Trois ruptures » qui le dit : “La part de l’humour dans mes pièces est parfois mal comprise.» Assertion vérifiée au T.A.C. ce 13 octobre 2018 lors de la dernière représentation à Fort-de-France de la mise en scène réalisée par Othello Vilgard, Peut-être l’auteur devrait-il avoir toujours en tête l’aphorisme que Guy Desproges qui face à l’inévitable question Peut-on rire de tout ? répondait : “Oui, mais pas avec n’importe qui. Mieux vaut rire d’Auschwitz avec un Juif que jouer au Scrabble avec Klaus Barbie.”. La pièce évoque, comme souvent chez l’auteur la violence conjugale qu’il conçoit comme un reflet de la violence sociale. On peut soutenir la thèse inverse. La violence sociale s’enracine dans une violence conjugale, hétérosexuelle dans son immense majorité. Les rapports de domination hommes/femmes sont prototypiques des rapports de pouvoirs qui structurent l’édifice social.

Trois types de ruptures donc dans la pièce. Tout d’abord une femme prépare un “délicieux repas d’adieux” au mari qu’elle quitte. Elle ne supporte plus sa chienne. En guise de vengeance, l’homme, l’attache sur une chaise et l’oblige à manger la pâtée de l’animal. Ensuite un mari avoue à sa femme que dans la salle de sport qu’il fréquente il est tombé amoureux d’un autre homme, un pompier qui lui demande de divorcer. Enfin un couple confronté à tyrannie d’un enfant-despote se sépare après avoir envisager d‘éliminer physiquement le si jeune dictateur. Ce qui pose problème c’est qu’il n’y a pas d’équivalence dans les trois situations. En France alors que les mariages se raréfient un sur deux finit par un divorce et le jeu de la composition/décomposition du couple est très largement  pratiqué. Le règne de l’enfant-tyran commencé il y quelques dizaines d’années est aujourd’hui bien assis. Tout humour produit à l’égard de ces situations concerne donc l’ensemble du corps social qui peut par cet artifice rire de lui, et par là même prendre de la distance par rapport aux pratiques mises en cause. Voire s’émanciper, sans que pour autant une catégorie sociale soit stigmatisée. Rire d’un homme qui tombe amoureux d’un autre homme est d’un tout autre ordre de registre. L’homophobie prégnante change la donne dans ce pays où si les les homo on le droit de se marier ils se font cependant matraquer s’ils s’embrassent dans la rue. Des évènements récents en témoignent hélas.

Et Remi De Vos n’y va pas avec le dos de la cuillère. L’homme que le mari rencontre est un pompier, et le texte d’en rajouter pour provoquer un rire graveleux sur le pompier, sur le pompier du pompier, sur le déclassement social que suppose une telle relation pour l’époux, et la salle de se tenir les côtes, à toute évocation plus ou moins douteuse du personnage et son métier. Manque d’humour diriez-vous ? Lisez donc les tous derniers mots de la notice de présentation distribuée à l’entrée de la salle. Que dit-elle ? L’émergence d’une relation homosexuelle est le reflet d’une « rupture de l’organisation sociale. » Ni plus ni moins ! La messe est dite sur l’implicite si ce n’est le refoulé d’une telle assertion.

Alors rire avec la beaufitude ? Non merci !

Deux mots quand même sur la prestation théâtrale. Sur scène deux bons comédiens, surtout elle, un enchaînement des scènes un peu lent et un jeu de lumières évanescent. Le dispositif scénographique initial prévoyait un enferment des personnages derrière une grande baie vitrée qui isolait totalement les acteurs des spectateurs. Il y avait dans ce dispositif la volonté de mettre le spectateur dans une situation de mateur, de le renvoyer à sa condition d’utilisateur des réseaux sociaux, ces royaumes du voyeurisme. Cela avait pour conséquence l’utilisation de micros HF, dont on sait ce qu’ils impliquent comme déformation de la voix etc. Au T.A.C., comme en tournée, pas question de trimballer les baies vitrées. Mais alors pourquoi avoir conserver les micros HF ? Envahis par la sueur des comédiens ils sont tombés en panne, provoquant une interruption de la représentation, au cours de laquelle un spectateur lançait dans un trait d’humour “gracieux et léger”  : “Appeler le 18 !”

Beaufitude disais-je ?

Fort-de-France, le 14/10/2018

R.S.

 

“Trois ruptures” de Remi De Vos
Mise en scène : Othello Vilgard
Avec : Pierre-Alain Chapuis et Johanna Nizard
Assistante à la mise en scène : Louise Lourderie
Lumières : Louise Lourderie
Costumes : Cécile Ponet et Fleur Peyfort