« Treemonisha », l’événement de la saison à la Martinique

— Par Selim Lander —

Ce samedi 27 février la grande salle de Tropiques Atrium sera comble pour cette unique représentation publique de l’opéra Treemonisha du pianiste et compositeur afro-américain Scott Joplin (1868-1917). Considéré comme l’un des plus importants compositeurs de ragtime. avec Joseph Lamb et James Scott, il s’illustrait aussi dans d’autres genres musicaux, comme dans Treemonisha, premier opéra noir, où le ragtime côtoie aussi bien le gospel que la musique classique.

La générale, le 26 février, a permis de vérifier que l’engouement du public martiniquais pour cette pièce était entièrement justifié, autant pour la musique qui tient parfaitement la route que pour l’interprétation qui fait appel pour une très grande part à des artistes locaux, soit le chœur de Sainte-Thérèse (dirigé par Guilène Bertrand), les danseurs de Christiane Emmanuel et de nombreux solistes. Il faut également mentionner les décors peints (et visiblement conçus avec l’aide d’une IA) d’Alfredo Tosi (qui signe également les costumes et les lumières). La musique instrumentale est interprétée en public, « dans la fosse » ouverte pour la circonstance, par 13 musiciens de l’orchestre de Presbourg (Slovaquie) et Kodo Yamagishi au piano dirigés par Peter Valenkovic. Avec le chœur de Sainte-Thérèse et les danseurs, la production martiniquaise compte beaucoup de monde sur le plateau comme en témoignent les photographies.

Écrit en 1910, Treemonisha n’a été monté pour la première fois qu’en 1972, à Atlanta, grâce à l’obstination de la fille de Scott Joplin. Il a été remonté par la suite avec succès dans divers pays dont la France. La mise en scène de la Martinique reprend celle de Patricia Paton ( 2025). Née à Johanesbourg, formée à Londres, attachée aux maisons d’opéra de Milan puis Monte-Carlo, elle a créé Treemonisha à Cape Town (Afrique du Sud) en 2005 avant une tournée en France et à la Martinique en 2009. Le rôle titre est confié à la soprano Zandile Mzazi, née elle aussi en Afrique du Sud, qui a déjà incarné le personnage et qui s’est par ailleurs déjà produite dans des récitals à la Martinique, à l’initiative de la fondation Sphère à la manœuvre dans cette production. Parmi les artistes martiniquais incorporés dans la distribution, on ne manquera pas de citer Marie-Claude Bottius qui interprète Monisha, la mère de l’héroïne.

Monisha qui a trouvé un bébé abandonné au pied d’un arbre lui a donné son propre prénom précédé du mot « tree » (arbre en anglais). La petite fille a grandi en âge, sagesse, beauté et a reçu une certaine éducation grâce à une « dame blanche ». On n’en saura pas davantage à cet égard dans l’opéra mais l’on sait que Scott Joplin enfant a commencé à jouer sur le piano d’une dame qui employait la mère de Scott comme femme de ménage. Enlevée par de féroces sorciers, Treemonisha sera délivrée grâce à une ruse de son fiancé Remus. Faits prisonniers par les villageois, les sorciers allaient être mis à mort lorsque Treemonisha intervient, plaidant la clémence. Les villageois, convaincus, décident alors de se la donner pour chef. La couverture du magazine de France-Antilles qui annonce la représentation indique : « l’opéra noir [qui] célèbre féminisme et éducation » : on ne saurait mieux résumer la morale de cette pièce.

Cet opéra ravit autant les yeux que les oreilles : les décors qui évoluent en même temps que l’action, les costumes, avec une mention spéciale pour ceux des danseurs (ils sont six, trois femmes et trois hommes) quand ils font la ronde autour de Treemonisha, la danse bien sûr. Et rien que voir le plateau de la grande salle de l’Atrium remplie de tous ces artistes, chanteurs ou danseurs, est à lui seul un spectacle réjouissant. Quant à la musique, tantôt entraînante comme les airs de ragtime, tantôt sensuelle et émouvante comme dans les opéras classiques, elle est fort bien servie par le cœur autant que les solistes, parmi lesquels, pour n’en citer qu’un, le ténor Mathys Lagier dans le rôle de Remus.

Merci à la Fondation d’entreprise Sphère, à l’Association Opéra Paris Outre-Mer et à Tropiques Atrium de nous offrir ce magnifique spectacle qui sera certainement le clou de la saison 2025-2026 à la Martinique.

Treemonisha, opéra de Scott Joplin, à Tropiques Atrium, Fort-de-France, le 28 février 2026.