« Treemonisha » : l’éducation ou l’obéissance ? La parabole ambiguë de Scott Joplin

Créé en 1911 par Scott Joplin, Treemonisha se présente d’emblée comme une fable fondatrice. L’ouvrage s’ouvre sur un clin d’œil transparent au mythe de Moïse : un nourrisson abandonné au pied d’un arbre — arbre de la connaissance autant que symbole d’enracinement — est recueilli par une femme généreuse, Monisha. Parce qu’elle l’a trouvée sous un arbre, l’enfant sera nommée Treemonisha. D’emblée, le destin individuel épouse une dimension allégorique : celle d’une élue appelée à guider les siens.

Élevée au sein d’une communauté soudée, Treemonisha reçoit une éducation exceptionnelle auprès d’une dame blanche qui lui transmet les codes de la « vraie » religion et les vertus de la rationalité occidentale chrétienne. Les croyances issues des cosmogonies africaines pré-esclavagistes sont reléguées au rang de superstitions dont il faudrait se défaire pour accéder à la lumière. Ainsi instruite, elle devient la seule personne éclairée d’un groupe maintenu dans l’ignorance. La hiérarchie du savoir fonde la hiérarchie du pouvoir : l’instruction consacre l’autorité.

On serait tenté de voir dans l’œuvre un hymne progressiste à l’émancipation par l’éducation, rapprochant Treemonisha de l’idéal des Lumières que célébrait un siècle plus tôt Wolfgang Amadeus Mozart dans La Flûte enchantée. Là aussi, la connaissance triomphe de l’obscurantisme ; là aussi, la communauté accède à un ordre plus juste par la transmission du savoir. Mais chez Joplin, l’équation se trouble. Car si Treemonisha incarne l’éducation, elle concentre surtout l’autorité. Unique détentrice du savoir, elle devient mentor, guide, puis leader incontestée.

L’épisode de son enlèvement par des « méchants » caricaturaux — figures grossières de la superstition — renforce encore la dimension morale du récit. Sauvée par les siens, elle exige le pardon pour ses ravisseurs. Les thèmes affichés sont nobles et universels : la vie en société, la vertu du pardon, la sauvegarde de la nature, la protection de l’arbre sacré sous lequel elle a grandi. L’œuvre déploie une galerie de bons sentiments ; les gentils sont très gentils, même lorsqu’ils hésitent à suivre les injonctions de leur guide.

C’est précisément là que l’ambiguïté surgit. Sous couvert d’exalter l’éducation comme vecteur d’égalité, le livret glisse vers une autre morale : celle de l’obéissance à un chef éclairé. L’émancipation ne semble pas tant résider dans l’accès partagé au savoir que dans le choix d’un bon leader, qu’il conviendrait ensuite de suivre avec confiance — voire avec docilité. La communauté ne devient pas autonome ; elle se place sous la tutelle bienveillante d’une figure providentielle.

Cette tension confère à Treemonisha une tonalité paradoxale. L’œuvre oscille entre l’utopie pédagogique et la parabole paternaliste. Conte moral aux contours parfois naïfs, presque didactique dans sa démonstration, l’opéra séduit par sa sincérité et la clarté de son message, mais peut laisser une impression de simplification excessive. À force de vouloir opposer lumière et obscurité, raison et superstition, il réduit la complexité des héritages culturels et des dynamiques d’émancipation.

Reste une fable touchante, portée par une foi profonde dans la bonté, la nature et la possibilité d’un vivre-ensemble pacifié — mais dont la morale, derrière son apparente modernité, interroge plus qu’elle ne libère.

Sarha Fauré