Théâtre de l’Histoire : sé linité travayé ki fos travayé

— Par Roland Sabra —

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Le 30 avril et le 1er mai dans la cour de la Maison des syndicats à Fort-de-France José Alpha a présenté avec cette fougue, cette énergie parfois brouillonne mais toujours pleine de générosité et d’humanité qui le caractérisent, une page documentaire et épique d’un siècle de mémoires et de luttes ouvrières en Martinique. Ils étaient des douzaines sur le grand plateau central et sur les deux plus petits et adjacents à nous faire revivre de manière stylisée et synthétique quelques-unes des pages parfois glorieuses, souvent tragiques qui constituent la mémoire des luttes pour l’émancipation qui jalonnent l’histoire de la Martinique. Pour éviter d’avoir à tomber dans la lourdeur d’un récit linéaire quelque peu fastidieux le travail présenté prend la forme d’un dialogue serré entre l’hier et l’aujourd’hui. Ainsi à la grève de 1870, évoquée tout au début du spectacle, est associée, habilement l’attitude dilatoire de la Justice face à une demande de référé sur l’asphyxie des populations par les gaz d’épandage. La grève qui débute le 05 février 1905 est racontée sous la forme de deux reportages radio-télévisés, dans lesquels la presse n’est pas présentée sous son meilleur jour au grand amusement du public. L’attitude du pouvoir religieux est elle aussi épinglée dans une scène qui met en exergue le décalage entre la souffrance tordant les corps et les âmes après l’assassinat d’ouvriers agricoles le 04 mars 1948 et le discours lénifiant d’un prélat qui refourgue pour toute consolation une marchandise pascale défraîchie.
Les mouvements de foules sur le plateau sont plutôt bien réglées, chose pas évidente avec un si grand nombre de comédiens improvisés. Il faudrait écrire comédiennes car la présence des femmes sur les plateaux était presque hégémonique. Femmes “doubout”, femmes qui ne s’en laissent pas conter, femmes au verbe haut, à l’humour corrosif femmes de combat, belles des parures de leurs révoltes, elles apparaissent pour ce qu’elles sont les soutiens et les moteurs de bien des luttes. Leur exploitation sexuelle n’est pas passée sou silence au contraire, un récit émouvant, bouleversant même, par la voix de la comédienne Suzi Singa, assise seule sur une chaise, perdue sur le plateau, paumée comme peuvent l’être les victimes de harcèlement sexuel est venu s’inscrire en contrepoint des mouvements collectifs précédemment présentés.
Moment de respiration, d’émotion fortes, qui renvoie à l’articulation entre l’histoire personnelle et le destin collectif. Et c’est là qu’apparaît une petite faiblesse du travail présenté : il n’y a pas de reprise de la narration de mouvements sociaux avec les occupations du plateau si spectaculaires du commencement. La douleur individuelle n’est pas transformée en force collective et joyeuse. La fin à tendance à s’effilocher. Dommage. Cela étant, l’ensemble est plutôt réussi, surtout si l’on sait que cela s’est fait en deux mois tout au plus ! Et comment ne pas penser, avec nostalgie, en voyant ce travail au théâtre politique des années 70, celui du Théâtre du Soleil, à 1789.

Fort-de-France le 02 mai 2014

Théâtre épique documentaire

Conception et mise en scène de José Alpha

assisté de Jean-Claude Lamorandière et de la CGTM

avec José Dalmat, Syzy Singa, Eric Bonnegrace, le Ballet Tifermasc et la figuration de 65 acteurs, danseurs, chanteurs, musiciens, et la participation exceptionnelle de Victor Trèfle, Flora Germain des élèves u Lycée Lumina Sophie de Schoelcher

 

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