Tania de Montaigne :« J’ai découvert que j’étais noire à l’école »

« Noire » de et avec Tania de Montaigne. Du 15 au 26 septembre au Théâtre du Rond-Point, à Paris

— Propos recueillis par Sandrine Blanchard —

Je ne serais pas arrivée là si …

« Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. Cette semaine, l’écrivaine évoque son enfance, le racisme du quotidien et la rencontre avec son père

Entretien

Écrivaine, autrice de romans et d’essais, dont L’Assignation. Les Noirs n’existent pas (Grasset, 2018), Tania de Montaigne a reçu en 2015 le prix Simone Veil pour son livre, Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin (Grasset 2015), A 48 ans, elle monte sur la scène du Théâtre du Rond-Point pour raconter le parcours de cette militante afro-américaine pour les droits civiques.

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Je ne serais pas arrivée là si…

… si ma mère ne m’avait pas inscrite, l’été de mes 17 ans, à une colonie de danse et de théâtre à Avignon. J’ai grandi dans un milieu où il n’y avait pas d’argent. Je partais uniquement en colonie pour les vacances. Nous étions un groupe de jeunes qui n’étaient jamais allés ni au théâtre ni à ce festival. Lorsque je me suis retrouvée dans la Cour d’honneur du Palais des papes pour assister, pendant cinq heures, à l’Hamlet de Patrice Chéreau, j’ai appris quelque chose que je n’ai jamais oublié : j’ai vu quelqu’un qui s’autorisait tout, Chéreau, et quelqu’un qui ne pouvait pas être lui-même puisqu’il était chargé d’être tous les autres, Hamlet. En fait, ça m’a rendu l’art concret.

Et quels sentiments cela a-t-il suscités ?

Ça m’a galvanisée, ça m’a autorisée. C’était la première fois que je voyais ça de ma vie. A partir de ce jour là, je me suis dit : « Si écrire veut dire poser sa singularité – qu’elle soit bonne ou mauvaise, peu importe –, dire “je” à travers d’autres choses qui s’organisent, alors je peux écrire. »

Et que s’est-il passé lorsque vous êtes rentrée chez vous ?

J’ai découvert que cet Hamlet passait au Théâtre de Nanterre. Je suis allée voir ma prof d’anglais, et j’y ai amené toute ma classe. J’ai refait cinq heures de voyage à nouveau enchanté. J’avais eu le même le sentiment quand j’ai commencé, au collège, à travailler sur le XIX siècle. Se frotter à Maupassant ou à Zola permet de mettre des mots sur une rage et se dire : « A nous deux, Paris. Vous nous avez mis à un endroit, mais il n’y a que vous qui pensez qu’on ne peut pas en bouger. » Le sentiment que c’était plus vaste que ce qu’on croit. Se sentir fnancièrement responsable de sa propre famille et ne pas pouvoir mener sa propre existence, c’est un vrai sujet de pauvre.

Au cours de votre enfance, dans une cité de Draveil, dans l’Essonne, quelle éducation avez-vous reçue ?

J’ai reçu une éducation très carrée. Jusqu’à mes 6 ans, j’ai grandi avec ma mère chez ma grand-mère. Ma mère était très jeune, elle a appris la sténo, a commencé à travailler comme intérimaire puis a été embauchée à Aéroports de Paris (ADP). C’est ce qui nous a permis de déménager toutes les deux et d’habiter dans une autre cité. Et, grâce au comité d’entreprise d’ADP, j’ai pu partir en colo.

Ma mère n’a pas fait d’études, et c’était très important pour elle que j’en fasse. Mais sa méthode était particulière : elle voulait que je sois autonome, indépendante. Elle n’est jamais intervenue. Aujourd’hui, je me rends compte de la chance que cela a été. A l’époque, j’aurais aimé qu’elle vienne me chercher comme les autres mères, avec un petit goûter. Je ne comprenais pas qu’elle ne soit pas là.

Je porte le nom de ma mère. Je n’avais pas de père. J’étais inscrite à l’école qui dépendait du secteur de ma grand-mère, dans le centre-ville. J’étais la seule élève noire, une des rares pauvres et la seule sans père. J’avais l’impression que ce n’était pas normal. Ma nourrice, blanche, qui habitait dans la même cité que nous, venait me chercher. Dès qu’il y avait une femme noire dehors, il y avait toujours un instit pour me dire d’aller voir ma mère ! Avec Keltoum, la seule élève qu’on disait « arabe », alors qu’elle était française comme moi, on était, dans cette école, les deux perdues dans un océan de bourges !

Qu’est-ce qu’on retient de cet environnement ?

C’est là que j’ai découvert que j’étais noire. Mes premiers jours d’école furent un choc thermique. Les présupposés se sont multipliés : si on est noir, on vient forcément d’une famille nombreuse (pas moi), on est africain (je suis française) ! Je n’étais pas du tout préparée à tout cela. Quant à mes cheveux, je voulais qu’ils bougent !

Le racisme produit quelque chose qui donne un itinéraire. Tout à coup, on découvre qu’il a un dictionnaire, que tout est prédéterminé. Tout le travail est de saisir que ce dictionnaire n’est pas une obligation. Qu’il est produit ailleurs. Dans un premier temps, le racisme m’a obligée, d’un coup, à mesurer chaque pas. Puis il a fallu se déprendre de cette feuille de route. Le fait d’avoir été dans une école où j’étais la seule m’obligeait d’essayer de comprendre ce qu’était cette solitude.

En parliez-vous avec votre mère ou votre grand-mère ?

Quand j’ai entendu : « Ah, elle est noire, donc elle est sale », ma grand-mère m’a dit : « Que crois-tu que tous ces gens cherchent l’été ? Ils cherchent à être noirs. » Je venais d’entrer dans le problème de plain-pied. Ma grand-mère est née en Guadeloupe, ma mère en Martinique. Ce n’était pas la même histoire. Moi, j’étais une petite gosse de banlieue parisienne. Ces deux femmes ne pouvaient pas m’aider. C’était mon histoire, il fallait que je m’en dépatouille.

Avez-vous été la seule Noire en classe tout au long de votre scolarité ?

Pas seulement noire, mais noire et pauvre. Au collège, comme je faisais allemand première langue et latin, j’ai constaté que, pendant la journée, je ne voyais pas les gens avec qui je vivais. On ne se croisait pas. Pour moi, tout était possible. Alors qu’eux étaient orientés à la serpe en CAP ou BEP. Plus tard, j’ai bifurqué dans un autre lycée de l’Essonne, à Athis-Mons, pour être avec des gens nouveaux en demandant une option particulière : le russe. Je me suis retrouvée dans une classe géniale, avec une réelle mixité, ça changeait tout.

Lors des épreuves du bac littéraire, j’ai raté la philo et je devais passer le rattrapage. J’ai appelé ma mère pour lui dire : « Je n’irai pas. » Très clairement, à cette époque-là, se croisaient une histoire familiale où les gens n’ont pas fait d’études et le passage à l’âge adulte. Je faisais ma petite rebelle. Une de nos voisines, que ma mère avait prévenue, est venue me voir : « Tu vas monter dans la voiture, arrêter tes conneries et me faire le plaisir d’avoir ton bac. » J’ai fni par l’avoir. Sans elle, je n’y serais pas allée. J’ai toujours été sauvée par les autres. Je ne serais pas arrivée là si je n’avais pas croisé des gens qui avaient une ambition pour moi. Pas une ambition d’« être la meilleure », mais une ambition humaine. C’est ce que ma mère a fait pour moi. Dire toujours : « Va voir ailleurs. » J’essaye à mon tour de restituer ça : ne pas se sentir assigné.

Quels sont alors vos rêves ?

Je pensais que je devais faire l’ENA, intégrer la haute administration, là où les choses se décident. Je m’inscris alors en prépa Sciences Po, mais je découvre que j’ai été prise parce que je m’appelle « de Montaigne ». Il n’y a que des aristos blancs. Dans une salle, je vois des étudiants préparer une manif antiavortement. On me propose d’aller à des rallyes. Je pense à des courses de voiture… Tout était délirant. J’ai compris le malentendu. Ensuite, j’ai fait des études de sciences politiques, tout en travaillant, en parallèle, comme serveuse.

On vous interroge sans cesse sur votre nom : qu’a-t-il suscité de plus pénible ?

Mon nom est martiniquais, il vient directement de l’histoire de l’esclavage. Depuis que je suis petite, il y a toujours des gens pour me demander si c’est mon vrai nom, tellement ça leur semble étrange qu’une Noire puisse s’appeler comme ça. En général, si j’ai quelqu’un au téléphone pour une recherche d’appartement ou de travail, tout va bien. Mais quand on se rencontre, cela devient différent…

A la fn de vos études, vous passez votre premier entretien d’embauche pour un poste d’attachée parlementaire. Cette expérience vous a mise en colère…

Oui, vraiment. J’avais fait cinq années d’études, tout en faisant des petits boulots ; franchement, j’estimais que j’avais fait ma part. Et soudain, il y a cet épisode… J’avais envoyé mon CV, une lettre de motivation, mais pas de photo. A la fn de l’entretien, le député me dit : « Vous allez rentrer chez vous et m’écrire une lettre pour m’expliquer pourquoi vous êtes faite pour ce poste. » C’était irrespectueux et, à la fois, ça me rendait impuissante. S’il m’avait dit : « Ça ne va pas », OK. Mais là, c’était comme une gife et ça aurait pu être mortel. J’en ai pleuré. Je me disais : « Si c’est ça tout le temps ma vie, alors ça va être compliqué. Et est-ce que ça vaut même le coup ? Mon énergie n’y suffira pas. » Que fallait-il faire ? Des trucs de la feuille de route des Noirs ?

Comment avez-vous rebondi ?

Une copine standardiste à Europe 1 m’a fait passer une ofre d’emploi. Je rencontre alors Catherine Malaval, de Canal J, qui recherche quelqu’un pour une émission quotidienne destinée aux enfants. A l’époque, j’étais bénévole en accompagnement scolaire au centre social de Draveil. Réinjecter de l’égalité dans la scolarité a toujours été mon sujet de prédilection. J’ai passé le casting de Canal J et j’ai été prise. Ce fut un tremplin. Jérôme Bonaldi, de Canal+, a vu l’émission et m’a appelée. J’ai détesté Canal+. Je croyais que c’était la chaîne des « rois du cool », ouverts d’esprit, mais le premier jour, le service de sécurité m’a bloquée pendant une heure à l’entrée, refusant de croire que j’étais animatrice. Puis, dans l’ascenseur, quelqu’un m’a dit : « Je suis content que tu sois là, car je sens que tu es groovy sans être funky ! » Je n’y suis restée qu’un an.

Et l’écriture dans tout cela ?

Je voulais avant tout sécuriser ma famille. Avec mon contrat de Canal+, j’ai pu emprunter et acheter un appartement pour ma mère. Elle avait un toit qu’on ne pourrait pas lui enlever. Alors, j’ai pu faire les deux choses qui m’importaient : arrêter la télé, car je ne m’y trouvais pas bien, et essayer d’écrire. Comme j’avais mis des sous de côté, j’étais à plein temps au centre social et j’écrivais dans le RER.

Vous ne parlez jamais de votre père ?

Parce qu’il arrive tard dans mon histoire. Je ne le connais que depuis dix ans.

 

Vous êtes allée à sa recherche ?

Oui. Quand j’ai été prête à le faire. Peut-être était-ce lié à un questionnement sur avoir ou pas des enfants. J’approchais de la quarantaine, il y avait une urgence à savoir. J’avais très peu d’infos sur lui, mais, au final, ma recherche n’a duré que quatre jours ! Mon père est américain et congolais. Et musicien. Quand il a rencontré ma mère, il était dans un groupe. Sur Internet, j’ai trouvé le contact d’une manageuse en Californie. J’ai laissé un message en expliquant que je faisais une recherche sur cet ancien groupe. La manageuse m’a rappelée : « Je peux lui faire passer votre numéro de téléphone, car il est à Paris. » Il était à quatre stations de métro de chez moi, en train de mixer un album ! Tout était fou.

Mais votre famille ne vous en avait jamais parlé ?

Ah non. On était vraiment sur un sujet clos. On me disait qu’il était mort…

Et cette première rencontre, alors ?

Il m’a dit : « Ah, je t’attendais ! » Il fallait que je remette tout dans l’ordre ! J’ai découvert toute la partie congolaise et américaine. Je suis son aînée. Il est venu à l’enregistrement de mon premier album, puis on a voyagé ensemble. J’ai eu de la chance sur ce que j’ai trouvé !

« Avec la mort de George Floyd, un espace s’est ouvert », dites-vous. Mais quel espace ?

Soudain, la question du racisme est redevenue centrale. Avant George Floyd, le flm Tout simplement noir n’aurait pas fait la « une » des journaux. J’ai écrit L’Assignation parce que je n’en pouvais plus d’être ramenée à une pensée prétendument « noire » qui n’est pas forcément la mienne. Je voyais que ça arrangeait tout le monde de penser que, lorsqu’un Noir parle, il parle pour tous. D’ailleurs, lors de la sortie du livre, la première question des journalistes était : « Est-ce que vous en avez parlé à des Noirs ? » Je leur demandais : « Poseriez-vous cette question à un Blanc ? » La communauté noire n’existe pas. Il n’y a pas de rapport entre une Érythréenne sans papiers et une Martiniquaise, entre un Noir qui a de l’argent et un qui n’en a pas. C’est justement le racisme qui produit ce rapprochement et efface les singularités.

Quels sont les auteurs qui ont compté pour vous ?

James Baldwin a changé quelque chose pour moi : c’est quelqu’un d’une incroyable honnêteté sur sa place et la complexité de cette place. Il ne veut jamais être vertueux ni angélique, ça ne l’intéresse pas. Il est écrivain, ça, ça l’intéresse. Il se plaçait à un endroit qui était inédit. Voilà un homme libre. Si, à la fin de ma vie, je peux me dire que j’ai été une femme libre, j’aurai fait mon taf.

Noire d’après « Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin », de et avec Tania de Montaigne. Adaptation et mise en scène : Stéphane Foenkinos. Du 15 au 26 septembre au Théâtre du Rond-Point, à Paris

 

Source : Le Monde des 13 & 14 septembre 2020