Sentier ou le trouble de l’image

— Par Dominique Berthet —

Taxico.. Assemblage de photographies, de gravures taille-douce et de monotype retouchés. 160 X 135 cm, 2012

“SENTIER TOUT DOIT DISPARAITRE!”

Mise en scène d’images inactuelles et d’objets intempestifs
du 14 au 29 septembre 2012 à l’Atrium, salle André Arsenec Fort-de-France

Sentier expose jusqu’au 29 septembre 2012 à Fort-de-France, dans la galerie André Arsenec de l’Atrium. Les modalités d’accrochage de cette exposition sont différentes des précédentes qui relevaient, elles, de l’installation. Cette fois les œuvres sont accrochées ou plus généralement épinglées au mur ou encore placées au sol pour les sculptures. Sentier à fait cette fois le choix d’organiser et de présenter les œuvres par panneaux et par catégories. Cette exposition rassemble, à l’exception de l’installation, les différentes pratiques que développe cet artiste : photographies, photomontages, gravures, monotypes, peintures à l’huile sur toile et sur papier, assemblages, sculptures, incrustations sous résine, réunis dans un espace permettant de mettre en valeur chacune de ces réalisations.

Si la présentation est plus « traditionnelle » qu’à l’accoutumée, l’univers de Sentier demeure identique. Il n’a rien renié de ses atmosphères troublantes, de ses représentations inquiétantes, de ses images saisissantes. Devant les œuvres de cet artiste, il n’y a pas d’alternative. On entre dans son univers ou on s’en détourne. Il n’y a pas de moyen terme. Mais que l’on apprécie ou non cet univers particulier, une chose est certaine : il ne laisse pas indifférent. Il est impossible de rester insensible devant de telles œuvres. Elles interpellent.

Cette exposition n’est pas de celles que l’on visite en marchant et de laquelle on ressort en se demandant « quel intérêt ? ». Ici, le visiteur est happé. Il s’arrête devant chaque groupe de réalisations (puisque c’est le mode de présentation choisi par l’artiste), intrigué, voire médusé. Chacun réagissant différemment en fonction de sa sensibilité, de son expérience et de ses convictions, certains éprouveront peut-être un sentiment de malaise, seront bousculés. Ces œuvres, en effet, portent un certain regard sur le monde. Ce regard peut déranger, mais au moins il questionne. L’impact de ces œuvres est réel. Elles font naître des émotions. N’est-ce pas là, la preuve de la force et de l’efficacité d’une œuvre ? Quel est, en effet, l’intérêt d’une réalisation devant laquelle on passe et dont on ne garde aucun souvenir ? Ce n’est assurément pas le cas pour celles présentées dans cette exposition.

 

Depuis longtemps, Sentier repousse les limites des disciplines artistiques en hybridant sans cesse les médiums et les supports. Il transgresse aussi les limites entre l’art et la vie, ou plutôt entre l’art et la mort, photographiant ou insérant dans ses œuvres des corps que la vie a abandonnés. Ces bois sculptés par exemple, devenus réceptacles d’animaux morts, recouverts d’une épaisse couche de résine transparente, sont à la fois troublants et fascinants.

Cette exposition montre aussi de magnifiques assemblages de peintures sur papier formant un tout. En effet, plutôt que de peindre sur une grande surface, Sentier fait le choix de travailler sur de petits espaces qu’il assemble ensuite et qui forment alors une œuvre unifiée. Dans une autre réalisation, Sentier combine des photographies montrant une vue panoramique d’un quartier de Fort-de-France avec en dessous un assemblage de monotypes, de dessin et de gravures.

Une autre partie de l’exposition rassemble aussi des photomontages dont l’impact visuel est parfois impressionnant. Ces photomontages réalisés récemment mêlent des fragments de visage, souvent celui de l’artiste, des parties de corps humains avec d’autres éléments : objets divers, cadavres de petits animaux, restes de végétaux, morceaux d’écorce, feuilles séchées, etc. Certaines de ces images provoquent des chocs visuels tant ces combinaisons sont insolites.

Le dessin, pris au sens large, tient une grande place dans la pratique de Sentier : dessins libres, automatiques, réalisés des deux mains, les yeux fermés, tracés spontanés, sont autant de façons de tenter de lâcher prise avec un savoir-faire qu’il possède parfaitement par ailleurs, pour mieux explorer l’inattendu, l’imprévu, le hasard, l’accident, pour laisser surgir l’incontrôlé. Le dessin est aussi présent dans la gravure et la peinture. Même sa sculpture possède quelque chose de graphique.

Des formes et des figures reviennent de façon récurrente quelle que soit la technique utilisée : la figure de l’ange, du gisant, de la femme ; le chien, le poisson, le monstre ; la spirale, la roue, la croix, la lame, le bâton, la flèche… Tout un vocabulaire de signes et de formes qu’il décline et organise de multiples façons, donnant lieu parfois à des figures hybrides. Sentier explore aussi d’autres formes – issues de végétaux et d’objets divers –, grâce aux techniques de l’empreinte et de l’impression. Les représentations qui dominent sont anthropomorphes, zoomorphes ou hybrides.

La peinture (qu’il fabrique lui-même à partir de pigments et de liants) est, elle aussi, fortement présente dans toutes ses possibilités et ses ressources, quels que soient les supports : papier, toile ou bois. Les couleurs parfois vives, souvent contrastées, produisent toujours de forts effets visuels. Les peintures sur toiles présentées dans cette exposition mêlent, me semble-t-il, deux univers : celui du Surréalisme et celui de la peinture métaphysique de De Chirico. Naturellement, il ne s’agit là que d’une perception personnelle. Sentier s’est constitué son univers propre, peuplé d’êtres étranges, évoluant dans un environnement que l’on pourrait qualifier d’onirique.

L’univers peint sur toile n’est pas étranger à celui que l’on retrouve dans les sculptures. Un fil conducteur traverse en réalité toutes les techniques. Y sont questionnés les mêmes doutes, les mêmes recherches, les mêmes préoccupations. Dans un espace de l’exposition, le visiteur découvre de petites sculptures peintes, suspendues à des hauteurs diverses. La peinture investit les creux et les reliefs, renforçant les lignes et les formes, les masses et les détails. Elle transcende la forme, donne une autre dimension à la sculpture, d’une certaine manière elle l’achève.

Sentier combine les formes et les figures. Il combine aussi les techniques entre elles, comme lorsqu’il intègre, par exemple, en taille-douce, des photographies gravées dans la plaque, lorsqu’il conjugue les techniques traditionnelles et les nouvelles technologies, lorsqu’il fait cohabiter dans une même production peinture sur toile et sur bois, ou encore lorsqu’il associe bois et résines ou bois et métal.

La combinaison et l’assemblage interviennent aussi dans sa façon de concevoir et de réaliser ses sculptures. La plupart d’entre elles résultent d’ailleurs d’un assemblage inventif et ingénieux. Ses sculptures sont en effet composées de plusieurs parties, sans que cela soit d’ailleurs toujours visible. Elles sont démontables. Sentier assemble et désassemble, monte et démonte, réunit et disloque. Chaque morceau est numéroté, correspond à une fonction et à un emplacement précis. Mais il n’est pas impossible qu’une pièce appartenant à un assemblage en soit extraite pour intervenir dans un autre ensemble. Il y a chez Sentier une réelle réflexion plastique sur la question de l’assemblage, de l’emboîtement, de l’articulation.

 

Le travail de cet artiste est difficilement classable. Il résiste aux catégories. Combinant les techniques et les supports, explorant des zones hybrides, Sentier perturbe les codes artistiques traditionnels, ignore les conventions, produit des déplacements, des perturbations, de l’imprévisible, de l’inattendu, de l’étrangeté. Il mêle, combine, assemble, recycle, introduit des matériaux non-artistiques, crée des dialogues et des tensions, met en crise, recherche des relations, des échos. Il organise l’hétéroclite, agence le divers, rassemble les fragments pour produire des connexions. Il explore les zones de coexistences et de rencontres. En un mot il s’inscrit dans une poétique de la relation. Dans ces heureuses connexions entre peinture, sculpture, gravure, photographie, Sentier remanie les frontières de l’art, créant de nouvelles géographies.

Cette exposition est une réponse à la question essentielle : quel est le rôle de l’art ? Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’art doit être plaisant et qu’il doit servir à agrémenter la vie. Alors qu’attendre de l’art ? Qu’il nous surprenne, nous soulève, nous bouscule, nous trouble, nous dérange, nous transporte. Les œuvres de Sentier présentées dans cette exposition suscitent précisément de telles sensations.

 

Dominique Berthet

 

 

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