“Rouge impératrice”, un roman de Leonora Miano

Léonora Miano décale le regard : Katopia, Etat utopique africain, est-il menacé par les immigrés français? “Rouge impératrice” puissant remède aux crispations identitaires.
Le lieu : Katiopa, un continent africain prospère et autarcique, presque entièrement unifié, comme de futurs États-unis d’Afrique, où les Sinistrés de la vieille Europe sont venus trouver refuge.
L’époque : un peu plus d’un siècle après le nôtre.
Tout commence par une histoire d’amour entre Boya, qui enseigne à l’université, et Illunga, le chef de l’État.
Une histoire interdite, contre-nature, et qui menace de devenir une affaire d’Etat.
Car Boya s’est rapprochée, par ses recherches, des Fulasi, descendants d’immigrés français qui avaient quitté leur pays au cours du XXIème siècle, s’estimant envahis par les migrants. Afin de préserver leur identité européenne, certains s’étaient dirigés vers le pré carré subsaharien où l’on parlait leur langue, où ils étaient encore révérés et où ils pouvaient vivre entre eux. Mais leur descendance ne jouit plus de son pouvoir d’antan : appauvrie et dépassée, elle s’est repliée sur son identité.
Le chef de l’État, comme son Ministre de l’intérieur et de la défense, sont partisans d’expulser ces populations inassimilables, auxquelles Boya préconise de tendre la main.
La rouge impératrice, ayant ravi le cœur de celui qui fut un des acteurs les plus éminents de la libération, va-t-elle en plus désarmer sa main ?
Pour les « durs » du régime, il faut à tout prix séparer ce couple…

Lire un extrait :
Debout à quelques mètres de la place Mmanthatisi, l’homme n’avait d’yeux que pour la femme. Celle qui se tenait au centre, tel un soleil couchant ayant déposé son rougeoiement sous la verrière. La veille, lors d’une de ces sorties officieuses dont il ne pouvait se passer, la marche du mokonzi l’avait mené à cette place. Il y en avait un peu partout à travers Mbanza, en dehors de certains quartiers résidentiels. Leur concepteur avait observé les habitudes populaires dans cette partie du Continent, une propension à délaisser les espaces prévus aux fins de réunion ou de flânerie. Dans les métropoles d’autrefois, seuls quelques fantaisistes prenaient plaisir à arpenter les nzela nettes des parcs et jardins publics. Les autres, plus nombreux, s’attroupaient de préférence sur le côté, le long des murs, au bord des trottoirs. Cette façon de regarder les choses depuis la marge, de rendre cette dernière centrale en s’y regroupant, n’avait pas changé avec les décennies. Aussi l’urbaniste avait-il eu l’idée de végétaliser des pans de mur, de fixer au-dessus des verrières de forme convexe. Par temps de pluie, une trentaine de personnes pouvaient s’abriter dessous. Quand il faisait beau, les places accueillaient toutes sortes de rassemblements. On y venait aussi en passant, pour le plaisir de voir les autres, d’être en leur compagnie. Ilunga aimait à se tenir aux abords de ces lieux, sur les branches basses de l’un des grands arbres bordant la chaussée. L’homme pouvait ainsi entendre parler les gens, ne pas attendre les rapports de la Sécurité intérieure ou des mikalayi sur l’état de l’opinion. Il en profitait aussi pour se rendre compte par lui-même de la qualité des relations sociales, observant en particulier le comportement des agents de l’administration. L’avènement du Katiopa unifié était récent, il importait que la population n’ait à formuler que des reproches mineurs. Pour cela, les fonctionnaires, quels que soient leurs grade et attributions, devaient faire preuve de souplesse, de patience. Il s’agissait d’accompagner la mise en place de nouvelles règles. Plus que des codes à respecter dorénavant, elles participaient d’une vision de soi plus saine. Comme tous les membres de l’Alliance qui avait pris le pouvoir quatre années plus tôt, Ilunga était déterminé à réussir là où la fédération précédant le Katiopa unifié avait échoué. Elle avait en partie aboli les frontières héritées de l’ère coloniale, ce qui était, depuis l’époque de la toute première Chimurenga, l’une des aspirations les mieux partagées par les combattants pour la souveraineté du Continent. La fédération avait cependant failli, n’ayant pas assez travaillé à obtenir l’adhésion des masses à cette partie cruciale du projet de libération.

Au fil des décennies, les habitants du Continent avaient assimilé un ordre des choses bénéficiant à d’autres. Beaucoup avaient foi en la nation telle qu’elle leur avait été imposée, et s’accrochaient à cette conception belliciste de l’appartenance à un territoire. Les temps ancestraux avaient été balayés, ne laissant, dans le sillage de leur disparition, que des identités fissurées. Les fédéralistes avaient caressé le rêve de la restauration, se heurtant à une aporie. Ils avaient cru remonter les siècles, vivre l’histoire à rebours. Leur aveuglement, la violence de leurs méthodes, avaient fait naître çà et là des frondes d’envergure variable. Tous s’accordaient sur les problèmes, s’affrontant quant à la manière de les résoudre. La fédération avait ajouté du chaos au chaos, ne se donnant d’autre option que celle d’un totalitarisme qui précipiterait sa chute. De son côté, l’Alliance s’était constituée avec patience, ses théoriciens faisant le choix d’inscrire, dans l’appellation du mouvement, la volonté qu’il convenait de mettre en œuvre. Une vision tenant compte de la réalité, un rêve pragmatique. Surtout, cesser de propager l’idée d’un lien organique, charnel, entre les peuples de Katiopa. Qu’il y ait eu là une vérité ou qu’il se soit agi d’un fantasme n’était pas l’opinion. Il en profitait aussi pour se rendre compte par lui-même de la qualité des relations sociales, observant en particulier le comportement des agents de l’administration. L’avènement du Katiopa unifié était récent, il importait que la population n’ait à formuler que des reproches mineurs. Pour cela, les fonctionnaires, quels que soient leurs grade et attributions, devaient faire preuve de souplesse, de patience. Il s’agissait d’accompagner la mise en place de nouvelles règles. Plus que des codes à respecter dorénavant, elles participaient d’une vision de soi plus saine. Comme tous les membres de l’Alliance qui avait pris le pouvoir quatre années plus tôt, Ilunga était déterminé à réussir là où la fédération précédant le Katiopa unifié avait échoué. Elle avait en partie aboli les frontières héritées de l’ère coloniale, ce qui était, depuis l’époque de la toute première Chimurenga, l’une des aspirations les mieux partagées par les combattants pour la souveraineté du Continent. La fédération avait cependant failli, n’ayant pas assez travaillé à obtenir l’adhésion des masses à cette partie cruciale du projet de libération.

Au fil des décennies, les habitants du Continent avaient assimilé un ordre des choses bénéficiant à d’autres. Beaucoup avaient foi en la nation telle qu’elle leur avait été imposée, et s’accrochaient à cette conception belliciste de l’appartenance à un territoire. Les temps ancestraux avaient été balayés, ne laissant, dans le sillage de leur disparition, que des identités fissurées. Les fédéralistes avaient caressé le rêve de la restauration, se heurtant à une aporie. Ils avaient cru remonter les siècles, vivre l’histoire à rebours. Leur aveuglement, la violence de leurs méthodes, avaient fait naître çà et là des frondes d’envergure variable. Tous s’accordaient sur les problèmes, s’affrontant quant à la manière de les résoudre. La fédération avait ajouté du chaos au chaos, ne se donnant d’autre option que celle d’un totalitarisme qui précipiterait sa chute. De son côté, l’Alliance s’était constituée avec patience, ses théoriciens faisant le choix d’inscrire, dans l’appellation du mouvement, la volonté qu’il convenait de mettre en œuvre. Une vision tenant compte de la réalité, un rêve pragmatique. Surtout, cesser de propager l’idée d’un lien organique, charnel, entre les peuples de Katiopa. Qu’il y ait eu là une vérité ou qu’il se soit agi d’un fantasme n’était pas la question. Il fallait au contraire assumer les différences, les inviter, pour des raisons objectives, à se joindre les unes aux autres sous une même bannière. Forger une conscience nouvelle. La Première Chimurenga avait eu lieu bien avant la venue au monde d’Ilunga, dans des temps troubles pour le monde. L’humanité, à la fois affolée par les conséquences de ses actes et infatuée d’elle-même, se croyait l’origine d’un nouveau temps géologique. Elle en était terrifiée, elle s’en félicitait. L’humanité… Enfin, ceux qui s’étaient arrogé le droit de parler et d’agir en son nom. Cette période s’était néanmoins révélée féconde pour le Continent, dont la conscience désapprenait, après la haine de soi, la vaine exaltation de soi autant que la crainte d’être soi. Ces batailles du début avaient été celles de l’imaginaire. Une reconquête du champ des possibles par la pensée. On avait alors du recul sur les modèles encore en vigueur, on distinguait les empilements de déchets sous les dorures, les coulées de sang dans les avancées technologiques, la vénalité homicide et suicidaire des maîtres d’un monde à la dérive. On ouvrait les yeux sur ces bizarres modalités du progrès dont la prospérité exigeait le sacrifice de l’être à l’avoir, le caprice individuel érigé en principe, l’institutionnalisation des déviances, la destruction de la nature. La Chimurenga dite conceptuelle avait constitué l’incontournable étape sans laquelle aucune autre n’aurait pu être réalisée.

En cette veille du San Kura 6361, alors que les citadins se pressaient dans les magasins ou couraient pour attraper le baburi no 18, Ilunga contemplait le chemin parcouru. Il y avait encore à faire, le Continent n’était pas tout à fait pacifié, mais une heureuse vibration parcourait la ville. Elle était dans le scintillement de l’idzila à la cheville d’une jeune fille, dans l’émotion du garçon qui lui lançait : Mwasi, ne bouge plus, celui que tu cherches est ici… Elle était dans le balancement de mishanana revisités qu’arboraient des femmes hautes, dans le chant d’un tambourinaire annonçant le programme des festivités organisées par la municipalité. On redécouvrait la douceur de vivre. Ilunga aurait voulu croire qu’il en était ainsi en maints autres endroits, que la kitenta ne jouissait d’aucune attention particulière. Mais les grandes régions de l’État, qui s’étaient formées en agrégeant les nations coloniales du passé, n’avançaient pas à la même allure dans tous les domaines. Cet après-midi, le mokonzi préférait congédier ces préoccupations. Elles étaient son pain quotidien. Sur la place, il y avait cette femme aperçue la veille, comme ses déambulations l’avaient conduit au cœur d’un quartier désaffecté. L’habitat n’y avait pas été réhabilité, c’étaient encore ces immeubles à trois étages construits en béton. Leurs propriétaires y louaient autrefois des appartements meublés, destinés à une clientèle de touristes étrangers. La plupart donnaient maintenant sur l’océan qui, depuis, avait dévoré la berge, si bien que les constructions les mieux situées jadis subissaient désormais l’attaque constante des vagues. À marée haute, les eaux s’y engouffraient, débordant ensuite dans une nzela puis dans une autre, jusqu’à l’inondation complète de la zone. Il fallait évacuer les errants qui continuaient de s’y installer au mépris du bon sens. Une femme dans son genre n’avait rien à faire dans ces parages, à moins d’avoir à traiter des affaires pour le moins obscures. Elle ne pouvait résider là. Non qu’elle semble faire partie des nantis, mais son élégance naturelle détonnait au milieu de ces vieux cubes. La vie dans un tel environnement ne pouvait qu’éroder toute beauté. Il n’y avait pas de détritus au sol, cette architecture offensait assez la terre, en plus de polluer l’atmosphère. Pourtant, elle s’était dirigée d’un pas assuré vers l’un des immeubles avant de reparaître au tout dernier étage, resserrant autour d’elle l’étoffe qu’elle s’était jetée sur les épaules à la manière d’une nguba, cape empruntée à des femmes de la KwaKangela pour devenir un vêtement à la mode. Dans le temps, les plus luxueuses parmi les résidences de ce quartier disposaient d’une terrasse avec vue sur le grand fleuve, le majestueux Lualaba. À l’époque, on ne voyait pas l’océan. La femme était restée là-haut, les yeux tournés vers le large, immobile, seule. Ilunga n’aurait pu dire pourquoi il l’avait attendue, suivie, tandis qu’elle se hâtait vers l’arrêt du baburi no 22, le train de ville qui passait non loin des bâtisses abandonnées.

Elle avait rangé sa nguba, l’étoffe dépassait d’un sac de toile lui caressant la hanche gauche à mesure qu’elle avançait. Contrairement au style actuel, c’était au bras qu’elle portait son idzila, un bijou en argent formé de plusieurs anneaux. D’ordinaire, il était d’or massif ou en laiton selon la classe sociale de celle qui l’arborait. L’argent était jugé sans éclat. Elle ne l’avait pas vu, ne s’était pas doutée qu’il l’entendait alors que, pressant le pas à la vue du véhicule de transport en commun, elle hélait une passante : Bikuta, nous devons nous voir. Je serai demain place Mmanthatisi, pour le San Kura des Sinistrés. Viens m’y retrouver à partir de… Ilunga n’avait pas pris le baburi. En un battement de paupières, il avait regagné ses quartiers. Il n’abusait ni de ce moyen de déplacement, ni du pouvoir de se rendre quasiment invisible. Dans les rues, lorsqu’il était statique, il ne s’autorisait qu’un camouflage un peu amélioré. Parce qu’il prenait soin de se tenir à contre-jour, les badauds n’apercevaient qu’une silhouette, une ombre, sans être certains de l’avoir vue. Quand il marchait, on ne le remarquait pas, les détails de sa physionomie, de ses vêtements même, ne laissaient qu’une vague impression. On ne pouvait donner, au sujet de son passage, que cette information sans intérêt : J’ai cru voir un homme, mais c’était peut-être autre chose, je ne sais pas… Jamais il n’était surpris sortant de ses appartements ou y retournant. Son absence ou sa présence étaient simplement constatées. Ce jour-là, dans son ndabo, la pensée de cette femme ne l’avait pas quitté. Il s’était demandé pourquoi sans trouver la réponse. Il l’avait sentie plus qu’il ne l’avait vraiment regardée, la couleur de ses yeux lui était inconnue. Elle portait en tunique un bùbá dont la couleur jaune rehaussait le rouge de sa complexion, la rousseur de sa chevelure. Ses jambes pleines étaient celles d’une divinité de la terre, son port de tête celui d’une guerrière parée pour la bataille. Il ne l’aurait pas dite belle, ce terme lui semblait dérisoire. Elle était passée près de lui, impavide et incandescente. Une femme-flamme, peu soucieuse des embrasements semés sur son passage. Elle avait évoqué le San Kura des Sinistrés. Hum. Une militante politique. Probablement proche des Gens de Benkos. Qui d’autre pouvait se soucier des Sinistrés ces jours-ci ? Au fil du temps, il s’en était créé plusieurs catégories proches de celle-là sur le Continent. Des groupes constitués de personnes que leur ascendance rattachait à Pongo. D’abord, il y avait eu les fermiers dépossédés de la pointe sud de Katiopa, qu’une migration avait conduits dans la région centre de la Terre Mère où leurs compétences étaient bienvenues. À ceux-là, Ilunga n’avait rien à reprocher. Ne cherchant aucunement à réimplanter la ségrégation raciale dont la fin avait causé leur exode, ils s’étaient donné de la peine pour réaliser quelque chose qui aurait bénéficié à tous et se réclamaient du Continent. Si parfois leurs entreprises avaient périclité, c’était qu’ils avaient été mal accompagnés. Ils s’étaient fondus dans le paysage, dans les cultures, laissant les idiomes locaux modeler leur esprit. Ensuite, il y avait eu ceux de Mputu qui avaient dû plier bagage après plusieurs siècles de prospérité coloniale à Katiopa. Le déclin de leur patrie jadis impériale provoquant en duel les nations paupérisées de la planète pour leur ravir la palme de la souffrance, les avait poussés à revenir là où ils avaient été grands. C’était ainsi que des flots de sans-emploi originaires de Mputu s’étaient déversés sur les territoires autrefois conquis par leurs aînés. Ils allaient s’y faire à leur tour une place au soleil, combler les désirs consuméristes d’une bourgeoisie locale impatiente d’épouser le mode de vie qu’avaient adopté ses homologues aux quatre coins du monde. Les déchus de Pongo avaient un temps réalisé leur rêve et celui des nantis de la postcolonie. Puis, la chute des cours du pétrole avait fait mordre la poussière à tout ce beau monde. La descendance des colons avait décampé la tête basse, l’empire ne serait pas rebâti, elle ne régnerait plus. Ceux de ses membres restés sur place n’avaient pas jugé utile d’entonner la complainte de ceux qui, nés trop tard, seraient voués à ne pas connaître la gloire.

Leonora Miano

Parution : 21/08/2019
Pages : 608
Format : 141 x 205 mm
Prix :  24.00 €
Prix du livre numérique: 16.99 €
EAN : 9782246813606