Réponse à « L’innovation sans crainte » de Patrick Chamoiseau et quelques autres (Madinin’Art, 18 mars 2024)

— Par Yvon Joseph-Henri (*) —

J’ai reçu, il y quelques temps déjà, dans la livraison de Madinin’art, un article de Patrick Chamoiseau au titre racoleur : « L’innovation sans crainte ». Apparemment l’article est de Patrick Chamoiseau, co-signé de deux sociologues dont on se demande ce qu’ils font là. S’agit-il de sociologie ? Je n’en vois pas la trace.

Autre bizarrerie, surtout portant la signature d’un écrivain prestigieux qui semble scandaleusement méconnu en Martinique, il m’a semblé que l’écriture était bien médiocre, au point que je me suis interrogé sur le fait de savoir si ce texte était bien de Chamoiseau ! Ce serait étonnant ; et puis, après tout, peu importe s’il endosse par sa signature la paternité d’un texte médiocre, d’une facture publicitaire tout aussi douteuse.

S’agit-il d’une confession, d’une pensée à bâtons rompus ou d’un article qui tente de convaincre un public qui n’est absolument ni convaincu par l’autonomie, ni convaincu par celui au plus haut chef qui porte cette idée ? Il n’y a bien entendu aucune perfidie à dire cela qui n’est au fond qu’un constat.

D’abord, les arguments sont faibles et trompeurs. Quel imbécile considérera que la relation entre la Martinique et la France se résume à « l’extermination, la colonisation et la départementalisation » dont tout ce que l’on retient n’est que l’exode1 qu’elle aurait permis… Merci Césaire ! … on n’est jamais trahi que par celui qu’on a adoubé et qui « incarne l’image d’un individu aspirant à l’héroïsme mais dont le destin l’a conduit à être perçu comme un traître ». comme le suggère Laurie Henry dans un article sur Brutus dans « Sciences et Vie Junior » :

Et la litanie continue dénigrant « la loi sur l’égalité réelle pour l’outre-mer » qui ne servirait qu’à souligner « les limites et les difficultés des droits issus de la départementalisation » puis la territorialisation qui fusionne les conseils régional et général mais « n’amène rien de substantiel en termes de droit à l’initiative ». Et sur quelle base, justifie-t-on ces affirmations gratuites ? Et puis, alors, pourquoi s’est-on acharné à la vouloir, cette fusion, jusqu’à magouiller en douce avec ce pouvoir dit « colonialiste » pour bénéficier d’un pouvoir totalitaire…qu’on a reproché à Marie-Jeanne d’expérimenter le premier !

Ensuite parler de l’ordre descendant colonial n’est qu’une étiquette dont on affuble tout type de gouvernement. Si on y réfléchit très vite, quel gouvernement partirait d’une pyramide inversée, et donc de la masse populaire pour arriver au gouvernement voire au président qui serait censé tout faire avancer ? C’est ubuesque ! Non ! ce ne peut pas être Chamoiseau qui écrit cela ! Sans compter que, si nous connaissons son admiration voire sa complicité avec Glissant, c’est dans un Glissant figé à une période de sa vie dans une vision de la vie tendue entre deux mondes, qu’on tente de plaquer sur une réalité matérielle. Or, Glissant n’était pas un homme politique, pas plus, de mon point de vue que Chamoiseau, malgré l’admiration que j’ai pour l’écrivain et son engagement politique même s’il s’engage dans une impasse. Par contre, mon travail de professeur m’a appris à lire les textes et à séparer le bon grain de l’ivraie.

Enfin, jouer avec les mots est une bonne chose pour l’écrivain et le littéraire qui analyse l’écrivain, mais cela n’a rien à voir avec la réalité des choses. Tout pays a une structure politique qui impose un ordre défini à tous. Qu’il fonctionne avec des Etats, ou des départements et des Régions, soit comme certains le désignent en état jacobin et ou colonial, un pays a une colonne vertébrale et dispose d’une ou plusieurs minorités et d’une majorité, voire d’équilibres précaires de groupes dont aucun n’a la majorité à lui-seul pour gouverner. Évidemment tout ceci disparaît dans un état dictatorial où les relais sont tous sous contrôle du dictateur. Et, quel que soit le pays et son régime, les agitations que semble prophétiser notre écrivain, nous les voyons partout. En 1968 la révolte de la jeunesse estudiantine à Paris et en Province s’est calmée et les meneurs sont entrés dans l’establishment et la vie a repris son cours, comme en février 2009 en Martinique. Qu’aujourd’hui quelques agitateurs tentent de lever la population comme à la fin du conflit de 2009, on peut le comprendre mais la population n’est pas dupe.

Le grand hiatus que Chamoiseau ne semble pas percevoir, c’est celui qui s’est établi, pour la grande majorité de la population, entre la réalité de la politique actuelle dans le pays, et la médiocrité voire l’absence de résultats à la hauteur des attentes d’une population habituée à tellement mieux. Qu’il s’agisse des embouteillages, de l’alimentation, des déchets, de l’eau, de la santé, des hôpitaux, de l’immobilier, de la fuite de notre jeunesse, des pesticides, des futures inondations, et des tempêtes, de l’inflation, du vieillissement de la population, de l’école, de l’amiante non traitée y compris dans les bâtiments scolaires, de la violence, de la drogue, des prochains tremblements de terre, de la préparation matérielle face aux menaces climatiques, de la fuite de notre jeunesse…, nous semblons plus que jamais démunis en Martinique. Quant aux fonds européens, détournés des entrepreneurs qui les avaient réclamés tout comme du secteur de la banane dessert pour être en dernier ressort affectés à certaines collectivités et non à toutes ; et finalement cette distribution du dernier secours pour tenter de diminuer les attaques déjà instruites de brader ces centaines de milliers d’euros plus utiles aux entreprises pour produire de l’argent et sauver l’emploi2 qu’aux collectivités pour l’engloutir dans le trou noir de leur budget , on peut comprendre l’insatisfaction tant de la population que des politiques sérieux en Martinique.

Comme l’explique J.-M. Nol dans sa dernière chronique3, il est à prévoir des économies dans les dotations de la France, et un resserrement des dépenses publiques. Et pour JM Nol, « Les collectivités locales jouent un rôle crucial dans la stimulation de l’économie locale à travers des programmes d’incitation à l’investissement, de soutien aux petites entreprises et de promotion du tourisme »4.  Dans l’état de notre économie martiniquaise, nous serons vraiment très mal. Et la fumeuse préoccupation statutaire, ou le créole langue nationale ne sont vraiment pas des réponses aux préoccupations des Martiniquais conscients de l’avenir.

Nul doute que le prurit dictatorial qui agite le monde ne soit à même de réveiller au pied de la Montagne Pelée, le rêve chez certains illusionnistes de s’élever par lévitation jusqu’au sommet.

Yvon JOSEPH-HENRI

Professeur retraité et ancien syndicaliste de l’Education Nationale
Président de L’Association des Consommateurs et des Citoyens de la Martinique
Président de Caribbean Studies Martinique

1-On comprend qu’il s’agit du Bumidom parce qu’on sait pour l’avoir entendu, le point de vue de notre nouveau prétendant au pouvoir en Martinique

2-52% de faillites dernièrement

4– Ibidem. Mais tout le monde a noté que JM Nol tout en parlant généralement des collectivités évoque plus précisément les collectivités guadeloupéennes.