Quel mythe politique nouveau pour la Martinique ?

— Par Roland Tell —

Comment sortir de la vieille volonté d’autorité, de puissance, de fermeture, qui, à Plateau Roy, paralyse actuellement toute évolution de la Martinique ? Comment satisfaire la soif de mieux-être des Martiniquais ? Comment améliorer le sort humain de la jeunesse ? Où sont les vrais leviers du progrès, pour aller vers un futur de libération complète des désirs, des attentes, et des rêves du peuple martiniquais ? Enfin, quel mythe collectif moderne faut-il créer, hors le culte de la personnalité, aujourd’hui tant exalté à la Collectivité Territoriale, hors l’exploitation de classe, toujours mise en avant pour expliquer les formes de l’économie locale, et pour exprimer aussi les structures sociales, d’où celles-ci sont produites ?
Autant de questions, qui nous obligent, tous ensemble, à créer un mythe nouveau, susceptible de provoquer l’adhésion générale des femmes et des hommes de la Martinique. L’utopie refondatrice, chère au poète, et homme politique, Aimé Césaire, sous-entend-il quelque processus révolutionnaire ? Ou s’agit-il plutôt de tout ce qui concerne en propre la réalisation totale de l’homme martiniquais, en son origine assumée ? Il est évident que la nécessité d’une telle quête concerne personnellement chacun et chacune d’entre nous, selon son histoire personnelle. N’oublions pas, en effet, que trois continents prirent part aux mouvements migratoires coloniaux : l’Europe, l’Afrique, l’Asie. Ce qui est incontestable, c’est le traumatisme, imposé aux esclaves : ils ne pouvaient choisir leur destination, ni leur genre d’emploi ici. Les esclaves africains étaient contraints de s’adapter à une culture différente, et ils ne pouvaient pas retourner chez eux. Par contre, après l’abolition de 1848, les Indiens et les Chinois, recrutés par contrat de cinq à sept ans, comme système de suppléance de main-d’œuvre dans les plantations, connurent un sort bien différent, que celui des anciens esclaves africains. En effet, leur contrat leur donnait la possibilité d’améliorer les conditions de travail et de vie.
Aujourd’hui, plus d’un siècle et demi après l’abolition de l’esclavage, qu’en est-il des appartenances communautaires de la Martinique, et de leurs spécificités ? Certes, la France, puissance tutélaire de celle-ci, est un pays unitaire, où il n’existe ni populations majoritaires, ni populations minoritaires, mais surtout après la loi d’assimilation du 19 Mars 1946, des individus-citoyens, face à l’État. N’est-elle pas une nation, dite une et indivisible, fondée sur l’idée et la pratique de la citoyenneté individuelle, et l’adoption d’une politique d’intégration, d’égalisation, de libération ? Cependant, les conséquences sociales de l’esclavage du passé manifestent leur rôle historique, par le libre surplus de cultures, qu’elles apportent à la Martinique moderne. Y-a-t-il pour autant “esprit étranger” par la présence et l’action de traditions culturelles différentes ( africaine, européenne, indienne, chinoise)? Certes, il y a un surplus, qui reste encore parfois séparé, mais qui pénètre de plus en plus le folklore martiniquais, comme autant de grâces chantantes et dansantes, s’ajoutant à la tradition de fête, de carnaval. Le Martiniquais, quel qu’il soit, sait qu’il y a là des dons légués par l’histoire, et donc qu’il s’agit d’en prendre soin, de les protéger, telles des nécessités de l’art et de la culture, ayant pris place définitive dans le répertoire des traditions.
Une fois fermée cette parenthèse historique, comment revenir à la politique ? Comment parler des maux actuels, qu’elle produit dans la société, appliquant de plus en plus des peurs aux espoirs. Quelles misérables erreurs idéologiques sont aujourd’hui commises, dans la fièvre du pouvoir ! Hélas, la politique, en cours à la Collectivité territoriale, détruit telle une hérésie, où une doctorale folie donne ordre et contrordre au génie martiniquais, afin que le peuple ferme toute voix sous l’autorité ! Que faire pour mettre de l’ordre dans le désordre actuel ?
Dans la période de grande division, où nous sommes maintenant, divisions entre Martiniquais, divisions avec nos îles voisines, sur l’université, sur le rhum, sur la migration, pas de progrès, pas de dépassement, sans visée mythique, pour tenter de s’appartenir pleinement, de ne pas abdiquer sa personnalité, de se révéler donc, se renouer avec sa société naturelle, son histoire vraie, avec tout ce qui lie aux éléments du Pays Martinique, même et surtout en son étendue surhumaine, au sens propre, où l’entendait le poète André Breton, par le mythe des Grands Transparents. Oui, nous avons aussi les nôtres, du type esclavage, auxquels nous recourons par le souvenir en temps de crise, par exemple l’esclave Romain de l’habitation Duchamp, dont le tambour sonne, dans l’âme martiniquaise, un creux toujours futur, par exemple encore Lumina Sophie, de l’insurrection du Sud en Septembre 1870, depuis Rivière-Pilote, par l’habitation La Mauny, jusqu’à son long martyre au bagne de Saint-Laurent-du-Maroni ! Oui, ces Grands Transparents du type esclavage agrandissent leur présence dans la conscience martiniquaise, chaque fois qu’il s’agit de congédier d’ici les injustices, les violences, les reniements, même et jusques y compris l’oubli de l’idéologie.
Le dépassement créateur vers plus d’expression nationale dans l’environnement caribéen devient ainsi l’unique ressort de l’histoire à venir. Il nous faut occuper de plus en plus cette zone d’indétermination, en tant que peuple martiniquais, pour faire surgir des courants nouveaux, dans le sens fixé par l’évolution de l’histoire. En d’autres termes, il y a une œuvre commune à accomplir par le tout caribéen comme tel, par ces pays proches, dont les territoires sont des parties de notre géopolitique. Le mythe à créer, c’est la caribéanité, comme idéal historique à caractériser, et comme zone d’avenir utilisable.
ROLAND TELL