Comment et pourquoi l’IA va-t-elle bouleverser l’économie et impacter l’emploi, voire profondément influencer l’avenir des compétences professionnelles en Guadeloupe et Martinique, en raison de l’absence d’anticipation politique ?
— Par Jean-Marie Nol —
Aux Antilles françaises, et plus particulièrement en Guadeloupe et en Martinique, le débat sur l’emploi est devenu un révélateur brutal de la querelle identitaire et des déséquilibres structurels qui minent ces économies depuis des décennies. À mesure que les difficultés d’insertion des jeunes générations s’aggravent, une colère sourde s’exprime contre ce qui est perçu comme une préemption et une occupation croissante des emplois disponibles par des travailleurs et des cadres venus de France hexagonale. Même l’État français en tant qu’employeur, est fréquemment accusé de préférer recruter des « métros » aux postes à responsabilité. Ce ressentiment, souvent interprété comme un simple rejet de l’« extérieur qui envahit nos territoires», masque pourtant une réalité plus profonde et plus dérangeante : l’inadéquation persistante entre les formations dispensées localement, les compétences réellement disponibles sur le territoire et les besoins d’un marché du travail en pleine mutation technologique. Le recrutement de personnes originaires de l’Hexagone aux postes d’encadrement du secteur privé et public outre-mer est fréquemment justifié par leurs qualifications : les personnes nées et instruites dans les DOM ayant des niveaux de diplômes et de compétences en moyenne inférieurs, elles ne seraient pas en mesure de répondre aux besoins en main-d’œuvre qualifiée du secteur privé et public.
Qu’en sera-t-il demain en réalité avec l’émergence de la révolution technologique de l’intelligence artificielle ?Et force est de souligner qu’il est à craindre que l’irruption massive de l’intelligence artificielle et de la robotisation ne fera qu’accélérer très fortement ce phénomène, en renforçant mécaniquement l’avantage comparatif des travailleurs déjà formés aux nouvelles exigences de l’économie numérique, lesquels sont aujourd’hui majoritairement formés hors des Antilles.
Depuis longtemps, l’économie antillaise repose sur un socle fragile, dominé par le secteur public, le commerce importateur et des services publics à faible valeur ajoutée. Cette structure a produit un système de formation largement déconnecté des besoins industriels, technologiques et productifs, faute précisément d’une stratégie d’industrialisation cohérente. Les filières de formation locales, bien qu’elles aient progressé en volume, demeurent souvent généralistes, théoriques ou orientées vers des métiers administratifs saturés. Dans le même temps, les compétences techniques pointues, numériques, managériales ou industrielles font défaut , car les jeunes des Antilles qui sont déjà bien formés, mais qui se trouvent à l’extérieur de nos régions ne veulent pas revenir travailler aux Antilles. Cette carence n’était déjà que trop visible dans l’économie « d’hier » ; elle devient critique à l’ère de l’intelligence artificielle.
L’IA bouleverse en profondeur le monde du travail en automatisant les tâches répétitives et routinières, qu’elles soient administratives, logistiques ou industrielles. Des fonctions entières, notamment dans le tertiaire, longtemps considérées comme des gisements d’emplois relativement stables, sont désormais menacées ou en voie d’être profondément transformées. Là où la main-d’œuvre locale a souvent été orientée vers des emplois d’exécution ou de gestion courante, l’IA exige désormais des capacités d’adaptation rapide, d’analyse de données, de supervision des systèmes automatisés et de collaboration avec des outils intelligents. Or ces compétences ne s’improvisent pas et nécessitent des parcours de formation anticipés, continus et exigeants. Faute de cette anticipation, les entreprises, qu’elles soient publiques ou privées, se tournent naturellement vers des profils déjà opérationnels, souvent recrutés en France hexagonale, où l’écosystème de formation et d’innovation est plus dense.
Ce mécanisme nourrit un paradoxe explosif : d’un côté, un chômage de masse endémique, avec près de soixante-dix mille chômeurs chroniques sur une population des Antilles d’environ sept cent mille habitants ; de l’autre, une arrivée continue de travailleurs exogènes pour occuper des postes jugés « en tension ». Ce déséquilibre du système de formation local alimente l’exil des jeunes Antillais vers la métropole, présentée comme l’unique horizon professionnel crédible, tout en suscitant localement un sentiment d’éviction et d’injustice. Tout se passe comme si le territoire formait ses jeunes pour l’extérieur, tout en important les compétences dont il aurait besoin pour se développer. Dans ces conditions, l’IA devrait agir moins comme une opportunité que comme un accélérateur de fractures déjà existantes.
La transformation des processus décisionnels dans les entreprises illustre également cette dynamique. Dans le commerce de détail très représentatif en Guadeloupe et Martinique, les caisses automatiques et les systèmes de paiement intelligents remplacent progressivement les caissiers. De plus, l’essor des algorithmes de recommandation et du commerce en ligne transforme le rôle des vendeurs, qui doivent s’adapter à une clientèle de plus en plus habituée aux expériences d’achat automatisées et personnalisées.
Enfin, dans les services administratifs, l’IA simplifie le traitement des documents, la gestion comptable et la relation client grâce à des chatbots, des logiciels de reconnaissance vocale et des outils d’analyse de données avancés. De nombreuses tâches auparavant réalisées par des employés de bureau sont désormais confiées à des systèmes intelligents, ce qui réduit la demande en personnel administratif traditionnel.
Certaines études indiquent que des millions de postes de bureau pourraient disparaître dans les prochaines décennies. Selon le rapport du CEET (mars 2024), l’IA menace surtout les emplois intermédiaires, renforçant ainsi la polarisation du marché du travail. Les algorithmes d’aide à la décision, capables d’analyser des volumes massifs de données, deviennent des outils centraux de pilotage. Mais ces outils supposent des managers capables de comprendre leurs limites, d’interpréter leurs résultats et de les intégrer dans une stratégie globale. Là encore, le déficit de formation locale dans les domaines du numérique, de la data et du management technologique crée un appel d’air pour des cadres formés ailleurs. Plus l’économie se complexifie, plus le territoire devient dépendant de compétences exogènes, renforçant le sentiment de dépossession économique et de perte d’identité symbolique. En effet, l’avenir s’annonce périlleux pour des milliers de travailleurs, en particulier ceux dont les compétences sont plus difficiles à adapter aux nouvelles exigences du marché du travail. Les travailleurs exerçant des métiers manuels ou administratifs sont les plus menacés par l’automatisation. Dans les secteurs de la logistique, de la comptabilité, du service client ou encore de la production industrielle, l’IA permet aux entreprises de remplacer une partie de leur main-d’œuvre par des algorithmes ou des robots.
Certes, l’intelligence artificielle crée aussi de nouveaux métiers : spécialistes du machine learning, développeurs de solutions intelligentes, experts en éthique de l’IA, concepteurs de robots ou de chatbots. Mais ces emplois émergents, souvent bien rémunérés et stratégiques, resteront largement hors de portée des jeunes Antillais faute de filières locales adaptées et suffisamment attractives. Mais le principal danger pour les Antilles s’avère à terme le déclassement économique. Les grandes métropoles des pays développés concentrent les opportunités liées à l’intelligence artificielle, tandis que les territoires d’outre-mer, les zones rurales ou les petites et moyennes régions , où l’économie repose davantage sur des emplois automatisables, pourraient voir leur tissu économique fragilisé. Les exemples récents de grandes entreprises internationales, telles qu’IBM, Accenture, Amazon ou Microsoft, qui n’hésitent plus à se séparer massivement des salariés jugés incapables de s’adapter aux compétences liées à l’IA, montrent que la sélection par les compétences devient impitoyable. Dans ce contexte, les territoires qui n’investissent pas massivement et intelligemment dans la formation se condamnent à subir les choix faits ailleurs.
Derrière la question de la préemption des emplois par des salariés et cadres exogènes se cache donc un enjeu bien plus fondamental que celui de l’évolution statutaire : celui de la souveraineté économique et humaine des Antilles. Tant que la formation restera déconnectée d’un projet productif local, tant que l’industrialisation sera renvoyée à plus tard ou combattue au nom de peurs idéologiques ou d’intérêts établis, l’écart entre compétences locales et besoins réels continuera de se creuser. L’IA, loin d’être la cause première du problème, en devient le révélateur implacable. Elle impose une vérité dérangeante : dans un monde où l’emploi se gagne par la maîtrise des savoirs et des technologies, les territoires qui n’anticipent pas voient leurs emplois captés par ceux qui l’ont fait.
La question n’est donc pas de savoir si l’IA va supprimer et transformer l’emploi en Guadeloupe et en Martinique, mais si ces territoires choisiront enfin d’en faire un levier de développement endogène plutôt qu’un facteur supplémentaire de dépendance. Sans un nouveau modèle économique productif et une refonte ambitieuse de la formation, articulée à une véritable politique industrielle et technologique locale, le discours identitaire sur l’accaparement et la « préemption » des emplois par des personnes de l’extérieur restera un cri de colère sans issue, pendant que la réalité économique poursuivra sa trajectoire implacable.
Jean Marie Nol économiste et juriste en droit public
