Pour une Martinique un tout petit peu responsable

Par Yves-Léopold Monthieux

La seconde partie de cette tribune avait été écrite en 2013, 2 ans après la loi de juin 2011 créant la Collectivité territoriale de Martinique. Elle n’avait pas été publiée à un moment où cette création était regardée comme une promesse de progrès. La CTM mettait fin à près de 20 années d’activisme institutionnel qui avaient mobilisé les intelligences martiniquaises et immobilisé les énergies positives du pays. On ne compte pas le nombre d’entreprises tombées en faillite dans l’intervalle ou parties s’installer ailleurs, notamment en Guadeloupe. Ni le nombre de martiniquais – pas seulement des jeunes et pas seulement des diplômés – qui ont quitté la Martinique pour des cieux plus prometteurs. Ils sont près de 30 000, d’après les évaluations.

Dix ans après, les compétences nouvelles ne sont pas mises en œuvre. A une exception près, les habilitations qui avaient fait l’objet de discussions homériques sont totalement ignorées, tandis que les concours d’ego ont succédé aux joutes oratoires à propos des articles 73 ou 74, le tout servant de cache-sexe à une impéritie largement partagée. De sorte que les deux collectivités françaises continuent de jouer à qui arrivera la première aux mêmes guichets de Létafransé et de L’Europe-voici-le-loup. Pire, l’incapacité à régler les problèmes basiques de l’eau, des déchets ou des transports ainsi que les échecs récurrents en matière de tourisme démontrent au quotidien les insuffisances du pouvoir martiniquais, juste dans le cadre de la seule décentralisation. Il n’y a guère que la culture qui a été prise en main tambours battants mais sans totalement donner satisfaction au peuple des artistes. S’agissant de l’agriculture, on ne note pas plus de projet de nature à donner un contenu aux incantations sur l’autonomie alimentaire que sur l’autonomie tout court. D’où la coloration particulière que prennent les réflexions de 1973 au moment où, l’arme ayant changé de mains, le mot « autonomie » prononcé par un ministre fait trembler tous les autonomistes et indépendantistes de Guadeloupe et de Martinique. Ce mot n’a-t-il pas contribué à diminuer les ardeurs des révoltés de nos deux collectivités ?

Pour une Martinique un tout petit peu responsable (15 septembre 2013)

Piqué au vif sur un site internet, j’ai publié une proposition qui me tient à cœur, s’agissant de la responsabilisation réelle du Martiniquais. Il y en a assez des discours incantatoires émis par des « anticolonialistes de papier » qui ne font que ressasser le passé sans jamais indiquer la moindre piste d’action pour l’avenir. J’écrivais « Tiens, une première proposition : que les fonctionnaires travaillent 10% de plus et que 5% des 40% soient prélevés pour organiser la reprise en main et la formation de la jeunesse. Qu’ainsi les fonctionnaires participent par leur renoncement à une partie de leurs primes à l’établissement d’un véritable plan Marshall pour la jeunesse martiniquaise qui tue et qui meurt dans l’indifférence. J’ai évoqué ces possibilités à plusieurs élus, de partis politiques différents. Ils vous écoutent poliment où s’enflamment parfois « ah, c’est une excellente idée ! ». « Tu me donnes la chair de poule », m’a dit un jour conseiller régional, « cette idée, je l’ai depuis longtemps ». Je lui disais qu’il était souhaitable, suivant des modalités à définir, que les associations sportives, les seules qui soient encore en mesure d’attirer sainement les jeunes dans les communes, soient formées, aidées financièrement et techniquement par la collectivité à occuper et préparer les jeunes non seulement à une pratique sportive, mais à l’apprentissage d’activités civiques, y compris à vocation professionnelle si affinités. A-t-on déjà entendu dans une enceinte officielle une seule proposition qui ressemble à une demande d’effort de tous en faveur de la jeunesse ? Le citoyen ajoutait dans la foulée qu’une vignette auto sur les « grosses voitures » pourrait être mise en place portant la mention « Aidons la Jeunesse ». J’avais pensé que ce procédé pouvait servir à mettre en place le principe d’un « Grand projet martiniquais », choisi et renouvelé par les élus ou par la collectivité, peut-être par voie référendaire, et financé uniquement par les Martiniquais. Pour l’instant, le choix du Grand projet martiniquais pouvait être celui de l’Action pour la jeunesse. Cela veut dire tout simplement qu’il va falloir que le sort des Martiniquais appartienne vraiment un tout petit peu aux Martiniquais eux-mêmes. C’est peu, mais c’est ma part de nationalisme ! “

Revenons à notre temps de pandémie et de crise, pas seulement sanitaire. Qui peut demander aux Martiniquais (et aux Guadeloupéens) de faire cet effort quand, à une exception près et alors que l’enjeu est la mort qu’on ne cesse de décliner sous autant de vocables que « génocide », « suicide » ou « empoisonnement », aucun élu n’est en mesure de les inviter à se faire vacciner, contrairement aux responsables des autres pays de la Caraïbe ?

Et pourtant le temps presse !

Fort-de-France, le 10 décembre 2021

Yves-Léopold Monthieux