“Partition noire et bleue” (Lémistè 2) de Monchoachi

lemiste_2Le premier volume du cycle Lémistè, sous-titré « Liber America », était une approche par la parole de l’univers culturel et langagier du monde amérindien, à travers le choc entre les cultures européenne, africaine et caraïbe, qui se traduisit notamment, du point de vue de la langue et donc de la littérature, par l’invention à travers le créole d’une langue particulièrement sensuelle.
Dans le présent volume, Partition noire et bleue continent africain, sa puissance symbolique, son énergique vitalité. La grande originalité de la prosodie de ce livre, –où l’incantation la plus mystérieuse et la réalité langagière la plus immédiate et triviale répondent par la parole poétique au génie tragique de l’Afrique —,est de métaphoriser par une langue particulièrement riche et parleuse ses rites, ses masques, toute cette force merveilleuse qui « être relié par toutes les fibres du corps aux puissances de l’univers”. Monchoachi magnifie le Continent noir et ses riches cosmogonies face à l’emprise étouffante et froide de « la rationalité rapetissante, standardisante, nivelante, le fatalisme morne généré par un culte obtus rendu à l’évolutionnisme…”

Un livre qui s’inscrit dans le continuum d’une incroyable et fascinante entreprise langagière. C’est à la fois le livre d’un explorateur, d’un penseur, d’un ethnographe aussi bien, mais par-dessus tout un grand poème fondateur.

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Le mardi 19 janvier 2016 se tenait la soirée d’ouverture des Rencontres pour le lendemain à la Médiathèque du Saint-Esprit, autour de la vie et l’œuvre de Monchoachi. Le public, nombreux et attentif, était heureux de re-découvrir cet immense poète qui se fait discret depuis de nombreuses années, se retirant dans les hauteurs du Vauclin pour mener son œuvre poétique.  Avec son aimable autorisation, nous publions ici un des poèmes qui ont été lus ce soir-là. Il est extrait de Lémistè 2, en librairie à partir du 29 mars. Bonne lecture !

XV

Mâle / Fimelle

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Mâle, qui vlé di : doièt’ gros-bourreau (index),

Fimelle : bouche longée, (moue)

peau propre et luisante,

soin dènier-point apportée à la peau

propre et luisante,

Robe fibres rouges

tressées brins pousse sagoutier,

boucles z’oreilles et jambières

Et toutes les façons du monde de jouer

avec la bouche et les lèvres,

Qui vlé di :

mâle, plein, du’

fimelle, vide insondable ;

Mâle, raide, còriace

la fimelle l’accueille

bienveillante et douce,

Un en deux, deux en un, ioune dans laute

rond dans rond l’amarante plongé en fond

tention pocaution lapeau longnon !

Mâle dans une paire, fimelle dans autre paire

et vice versa,

La rouge ou la noire, c’est parti, lévez lãmain désappiyez :

Soleil mâle, lune fimelle : la boule rouge !

étoiles fimelle, lune mâle : la boule noire !

mâle le potorik piéd-bois douboutt gros-nègue

dans la savane,

Fimelle l’herbe qui ondoie sous l’harmattan

se couche sous les bourrasques de l’orage,

reine chanterelle de tous les wharf zhèbe

zhèbe calalou, zhèbe couresse, zhèbe djinen

Mâle la droite, fimelle la gauche

Mâle branches droite alternant fimelle branches gauche

forment ligne en chevrons

figure du grand serpent qui anime le monde ;

Mâle le feu qui ravage, fimelle l’eau qui rafraîchit

Mâle l’eau du ciel, fimelle l’eau de la terre

Mâle l’eau-semence de l’animal mâle,

Fimelle l’eau semence de la belle,

Mâle le ciel du sommet

dispense lumière et ondée,

Fimelle la terre qui s’ouvre à la semence,

Mâle l’oiseau qui se perd dans l’éther, l’esprit de la brousse,

Fimelle le coquillage nacré, le poulpe

rai de lumière

dans les cavernes de la mer

Mâle « la fureur sacrée », l’esprit vengeur qui le premier

posa son pied sur la boue

et assécha la terre,

Le masque à long nez, la pierre dressée,

L’enfant qui à sa naissance respira la fumée d’un feu ensorcelé

ou était-ce l’absorption d’eau salée

ou l’avait-on peint en blanc avec le soufre ;

Fimelle « le sourire des initiés »

oiseau de paradis dans les cheveux

voix de flûte

tranquille-chantant,

vêtements esplendissants

offerts aux yeux ravis des mères,

Le tourbillon du grand arbre cosmique

dispensateur de vie

L’antilope qui a tourné autour de la Montagne

sept jours

avant épouser le forgeron,

La mare aux sept eaux en quelle repose la Montagne,

Les femmes lorsque dans leurs pirogues elles vont et viennent

en chantant,

Les encoches sur les gourdes

pour tenir le compte des amours,

La « petite pièce ambrissée

pour les léopards et les genêts »

La petite moule étincelée

qui divise les eaux

afin que l’eau coule

et sur la nuque l’image de la lune,

Mâle la vanité, fimelle la gaîté

Mâle –fimelle la couleur,

vert, mâle, respect coutume et lignage,

rouge, sang de la vierge

rouge-rouge jalousie

noir, fécondité, abîme du frisson,

blanc, bonté, force de vie ;

Mâle-Fimelle les orifices du corps

et les entrailles et les chairs tendres du cerveau

les testicules et les ovaires, la chair compacte du cœur

Mâle la chauve-souris, fimelle la roussette

qui ordonne les ténèbres

Mâle l’amertume l’aigreur la puanteur

fimelle la vergogne, la sangsue

lécheuse de chiens les poissons

à longues bouches l’espèce des parleurs

la gazelle Kabuluku ;

Mâle –Fimelle l’Equivoque équivoque,

Mâle et fimelle les jumeaux célestes

les os sont mâle, fimelle la chair

et le sang,

l’albinos premier Forgeron
le singe rouge à longue queue

qui fit basculer le monde

et la panthère est venue avec tous les secrets ;

Mâle et fimelle l’homme à double face et au cœur indivis

Qui siège dessous les eaux souterraines

et qui a accouché de mille fils.