“Ô vous, frères humains” m.e.s. Alain Timar

Jeudi 20, vendredi 21, samedi 22 avril 2017, 19h 30 au T.A.C.

 

— Par Michèle Bigot —

(Article publié initialement le 31/03/14 lors de la création)

Sur le front d’Avignon,

Remarquable anticipation ! Le projet d’Alain Timar   et de Danielle Paume  d’adapter pour la scène le récit testamentaire d’Albert Cohen, Ô vous frères humains, publié en 1972, trouve à se réaliser à Avignon, lors de quatre représentations entre le premier et le second tour des élections municipales, qui ont manifesté une poussée de l’extrême droite inquiétante.
Il est à croire que l’artiste sentait venir sous le vent les relents nauséabonds de la peste brune.
L’idée s’imposait d’elle-même dans une totale nécessité, et jamais retour au texte n’aura été si pertinent.
C’est bien d’une adaptation qu’il s’agit,  d’une juste adaptation au temps présent. Allégé de l’invocation lyrique au peuple juif, le texte ne perd aucunement sa force mais gagne une dimension universelle. Il est retravaillé, aménagé pour la scène : cette adaptation implique coupures, déplacements, choix et mise en relief. La structure dramatique requiert davantage de distance vis à vis de la linéarité. Des effets de rythme, de découpage, de changement de plan, de silence, d’intermèdes musicaux travaillent le texte dans le sens d’une profondeur inédite.
En outre, la mise en espace, l’incarnation dans le jeu des acteurs, le support du décor et de la lumière, les jeux de couleurs, le soulignement musical s’accompagnent ici d’une véritable interprétation contemporaine du texte. Texte vivant s’il en est,  qui libère toute sa force grâce à cette lecture nouvelle.  A. Timar et D. Paume ont puisé dans le texte de Cohen son essence universelle et ils l’actualisent dans la même démarche.  Et c’est  par le truchement d’un jeu polyphonique qu’ils confèrent au texte sa  puissance d’évocation : le narrateur-personnage se divise en trois rôles , supportés par trois acteurs, Paul Camus, Gilbert Laumord et Issam Rachyq-Ahrad. Et ces trois acteurs figurent l’heureuse trinité qui porte la voix de la France aujourd’hui (black, blanc, beur). À eux trois, ils incarnent une seul personnage, un enfant aux multiples visages. Chacun lui apporte une voix propre, un regard unique ( le spectateur est envoûté et comme traversé par le regard perçant, malicieux et tendre de Gilbert Laumord), une gestuelle singulière.
Dans son juste dépouillement, le décor se réduit à un mur dont les parois mobiles symbolisent la clôture d’une chambre d’enfant ou au contraire, les murs de la ville qui séparent  et isolent.
Quand on est montré du doigt, désigné comme le coupable universel, le méchant , le maudit, bref le « sale youpin », du haut de ses dix ans, on s’effondre et les murs croulent avec. On est alors « dos au mur » et les murs, il n’y a plus qu’à les raser. D’où ce thème du mur et de l’errance qui parcourent le texte et que décor et mouvements restituent justement.
Un mur, ça figure l’intimité fraîche et naïve de la chambre d’enfant, mais ça peut devenir aussi l’hideuse muraille porteuse des graffiti tueurs comme « mort aux juifs ».
Alors l’enfant s’effondre brutalement, il chute de l’ univers douillet de sa chambre d’enfant idéaliste à la brutalité d’un monde sans pitié, où se déchaîne la haine des bien-pensants, les heureux dans leur ignominie, camelots, officiers ou fonctionnaires, chanceux en liesse, unis dans la même haine de l’étranger, du juif alors, de l’arabe ou du Rom aujourd’hui, toujours l’autre et même l’autre de l’autre, si c’est possible.
Désormais l’enfant erre, le dos courbé « lourd de sa naissance », « accablée sangsue du pauvre monde », « mauvais comme la gale », « monotone excommunié ». Ici plus de fée Viviane, plus de glorieuse et sublime France, mais la haine bien recuite des « gentils » français qui moisissent dans leur suffisance, les nantis, les chanceux, les bien-pensants qui ont « l’amour d’autrui » plein la bouche mais qui crachent la haine sans vergogne.
Alors Cohen, l’homme-enfant leur dit : « contentez-vous de ne pas haïr, vous aurez déjà fait beaucoup ».
Cette joie enfantine qui se mue en  errance de chien galeux vomi par la foule, les comédiens l’inscrivent dans leur corps, tout à tour dansant l’exultation enfantine ou mimant le geste désarticulé  de l’enfant maudit, honni et honteux, traînant dans les rues sa carcasse de gamin de dix ans sans refuge, assommé de se découvrir « le juif », rasant les murs avec « un regard oblique, un regard de bête malade »
Quelle leçon , bonne pour les temps présent et futur A. Timar va-t-il puiser chez A. Cohen ? La vengeance ? Le pardon ??
Voici le mot de la fin : « Pardonner le véritable pardon, c’est savoir que l’offenseur est mon frère en la mort, un futur agonisant qui connaîtra les horreurs de la vallée des épouvantements, et déjà il mérite pitié et tendresse de pitié »

Bésignan, le 30 mars 2014,

Michèle Bigot,

Théâtre des Halles, Avignon,
Ô vous, frères humains,
Adaptation théâtrale et mise en scène, A.Timar et Danielle Paume,
Avec : Paul Camus, Gilbert Laumord, Issam Rachyq-Ahrad,
Festival d’Avignon, Juillet 2014

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