“Nous sommes ici parce que vous étiez là-bas.”

Par Roland Tell —

La classe politique française, suivant en cela l’allégorie de la Caverne, racontée par Socrate, considère l’immigration en France comme un théâtre d’ombres. Captifs du dénuement et de la misère, les immigrés, avec ou sans papiers, sont soustraits à la lumière citoyenne, qui flamboie derrière eux, que l’élite politique promet désormais à ceux d’Europe, tels les travailleurs détachés, faits à leur image.

Et pourtant, la mère des Continents, l’Afrique, tant et tant exploitée par le colonialisme et le néo-colonialisme, a eu à subir des millions d’émigrés européens, alors attirés par ses richesses en culture et ses ressources naturelles. Aujourd’hui, en 2018, relation de cause à effet, la voilà devenue le continent le plus pauvre, déversant à son tour des peuples en fuite vers les capitales européennes. Tel est le poids de l’historicité !

Les Bantous de Bruxelles, les Haoussas de Paris, les Yorubas de Berlin, les Ewés de Londres, répondent à tous ceux et toutes celles des autochtones, qui leur demandent de quel droit ils viennent en Europe :

“Nous sommes ici, parce que vous étiez là-bas..”

Chacun a droit au travail, tout comme ceux qui, naguère, coupant les liens avec la France et l’Europe, étaient attirés vers les colonies de peuplement d’Afrique et des Caraïbes, parce qu’il était plus facile d’y faire fortune, que dans leur pays d’origine. A quel prix, pour les Africains, victimes de l’expansion européenne, esclaves vendus, quittant de force l’Afrique ! 11 millions d’Africains furent déplacés hors d’Afrique, sur une période de 300 ans, pendant qu’en 1880, le nombre des émigrés européens avoisinnaient les 61 millions en Afrique du Sud, dans les Amériques du Nord et du Sud, au Kénya, en Rhodésie, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Nord, sans oublier les Caraïbes. Ces émigrés européens bénéficiaient de multiples avantages, notamment de conditions de vie et de travail, bien meilleures que chez eux.

Pourquoi donc cette Europe, pour qui la migration fut largement profitable, a-t-elle si peur aujourd’hui de l’immigration africaine ? Et pourtant, dans les années d’après-guerre, à partir des années 1950, qui a construit ses cités, ses routes, ses autoroutes ? Qui a aidé au développement de ses industries, en tant qu’ouvriers immigrés, alors “choisis” dans les anciennes colonies ?

Aujourd’hui les petits-enfants de ces derniers, de même que les hommes et les femmes, migrants d’aujourdui, en fuite de partout, en provenance surtout de l’Afrique, grande perdante de la Colonisation, au plus bas de la misère du monde, sont soudain devenus des menaces potentielles pour l’existence même de la civilisation occidentale. Pour la classe politique française, la bien pensante, la personne de couleur, nouvellement immigrée, de condition misérable, désormais bien “visible” dans les coins les plus reculés de toute la France, doit être maintenue à distance de citoyenneté, de travail, et de sécurité, dans des campements, des foyers, sous des ponts, sur les trottoirs des boulevards extérieurs, leur servant de gîtes. N’est-ce pas là le mécanisme du bouc émissaire, érigé de plus en plus en argument politicien ? Il y a, bien sûr, les différences biologiques et culturelles, mais aussi le mode de vie, la condition d’appauvrissement, il y a enfin la religion. Ah, s’ils pouvaient être tous blancs et judéo-chrétiens, ces blacks, beurs, et métis ! Mais les différences se maintenant, et se maintenant durablement, autant transformer la substance du projet d’immigration, pour éviter que les pulsions agressives de survie, manifestes dans toute la société européenne, ne dégénèrent en conflits racistes ouverts, comme c’est déjà le cas en Italie et en Hongrie, nouvelles terres promises du populisme !

C’est pourquoi, s’agissant de la France, il importe de définir une éthique du discours politique, face aux réalités de l’immigration. Car, qu’on le veuille ou non, la France reste plus que jamais une société multiculturelle. Ses élites politiques devraient s’engager dans un processus de tolérance et de clarification, dans leurs propos et dans leurs actes. Les médias français aussi devraient s’ouvrir à un sain processus d’épuration de la pensée dominante sur l’immigration, et surtout, surtout, ne pas laisser aux seules Eglises la tâche d’avocates des immigrés auprès des plus hautes instances de l’Etat, chaque fois que s’ouvre un conflit. Car, n’est-ce pas, la France se définit comme trancendance par la citoyenneté des appartenances particulières, et surtout par une constitution laïque et commune à des groupes humains, culturellement et socialement divers. La reconnaissance et la défense des immigrés, descendants de colonisés, demandent qu’on leur accorde les droits collectifs, sans discrimination aucune, selon le principe de l’égalité individuelle. Faut-t-il rappeler, aux tenants du populisme à la française, le respect des règles politiques communes, le respect aussi du pacte politique de la société française?

La fuite actuelle des Africains vers l’Europe n’est pas neutre. Les immigrés viennent massivement dans les pays européens où, pendant plus de 400 ans, ont été transportées les richesses de leur pays. Ils continueront de venir, malgré des lois agressives, répressives, malgré le racisme, malgré les injustices sociales subies et à subir, parce que c’est de ce côté-ci de l’humanité, que se trouve le progrès. N’est-ce pas là un retournement d’histoire ? Car l’immigré a une mémoire et une conscience, une dignité aussi, qui en appellent désormais aux communautés de solidarité de l’Europe. La tolérance constructive doit être partout la règle, à Bruxelles, à Paris, à Londres, à Berlin, à Rome, à Budapest !

L’Europe elle-même a beaucoup à retenir de son histoire : le colonialisme européen a concerné les peuples de trois continents, il s’y est maintenu pendant plus de quatre siècles. Les Européens ont été le groupe de migrants le plus important dans le monde. Faut-il rappeler l’ampleur du mouvement de retour après la décolonisation ? Instruite donc par ses expériences séculaires d’expansion intercontinentale, l’Europe est elle-même convoquée par la mémoire constitutive de l’oppression coloniale, bien plus que par celle des descendants immigrés des peuples colonisés. Aujourd’hui émigrés inattendus, dans un exceptionnel renversement des rôles, leur seule présense entraîne une dynamique transformatrice de la société européenne. C’est maintenant que s’enclenche le véritable processus de mixité, absent pendant les siècles de la Colonisation. C’est un processus nécessaire, en ces temps de mondialisation, à la construction de l’identité humaine.

ROLAND TELL