“Noire”, jouer l’émotion pour comprendre.

Vendredi 13 & samedi 14 septembre  à 19 h 30 au T.A.C.

— Par Dégé —

Il faut jouer le jeu : inspirer profondément comme nous y invite le personnage principal, et devenir noir. Or même si on l’est, ce n’est pas facile. Noire avec un E. Pas n’importe quelle femme noire : le racisme a ses variances (Nègres ne traduit pas « Negroes »). Une femme noire des années 50 en Alabama. Et ce n’est pas si facile même si on connaît l’histoire de Martin Luther King, Malcom X, tout ça…Il faut accepter de revoir ces documents toujours surprenants, inconsciemment actuels : « No black no mexicans no dogs », « White only » dans les bars, les toilettes, les magasins…ces étranges fruits pendus aux arbres. Essayer de penser l’incroyable. La haine l’hostilité l’ignorance la stupidité meurtrières. La peur toujours. L’inhumanité sans limite.

Entrer dans la peau d’unE noirE sinon… on va…s’ennuyer !?! L’esclavage, les génocides, l’exploitation des hommes…tout ça on le sait ! Non.

C’est pourquoi il faut entrer dans la peau de Claudette Colvin et comprendre l’insupportable de sa vie devenue vôtre à travers l’anecdote rabâchée du geste de Rosa Park refusant de céder sa place de bus à un(e) blanc(he).

Et au-delà de l’émotion qui vous a envahiE votre intelligence s’ouvre aussi : la démystification se met en marche. Et cela ne remet pas en cause le courage de Rosa ou de Martin, mais vous comprenez que les événements dont ils sont les héros officiels ne sont pas survenus comme ça par hasard par le charisme d’un ou deux individus. Pas de génération spontanée non, mais un long travail collectif patiemment élaboré dans la non-violence par des ignorés de la grande Histoire : le petit peuple représenté par C. Colvin et, plus militante intellectuelle, JO Ann Gibson Robinson. Il n’y a pas de leader, M. le Procureur. Pas de chef, pas de meneur. Un peuple humilié martyrisé qui se révolte avec le seul moyen d’opposition qui lui reste : marcher. Marcher ou mourir. Pendant plus d’un an, marcher.

Puis la victoire ? oui ? Non. En partie seulement. Car les ruses de l’oppresseur, qu’il soit blanc ou noir, black or white, or X, sont grandes pour faire marcher droit : changer pour que rien ne change, donner des coups sans laisser de traces, créer des famines ou de simples manques où s’épuisent les énergies dans d’interminables files d’attentes…

Donc à Montgomery en Alabama la ségrégation a disparu des bus, des écoles sont devenues apparemment mixtes et surtout un héros national est né : un pasteur. Une héroïne nationale : une femme « bien comme il faut ». Oubliée, Colette, impulsive et « dépravée ». Le souvenir de Rosa déjà s’estompe. Le mythe se perfectionne, devient parfait.

Sanctuarisé sanctifié dans son assassinat. Un homme, un religieux : deux piliers solides du système devant structurer la société noire américaine. L’Homme M. Luther King a vite éclipsé la femme ou plutôt le rôle déterminant, essentiel des Femmes, leur patient travail de fourmis, leur stratégie de Sisyphe…

Issue du roman de Tania de Montaigne, dont elle conseille chaudement la riche lecture, la metteure en scène, Lucie Nicolas, a monté une pièce vivante grâce à la pétulance de Sophie Richelieu, son actrice aux multiples personnages, au timbre de voix clair rock and soul. Elle a su donner un temps à la méditation grâce au talent de sa dessinatrice, Charlotte Melly, au pinceau plein de suspens et de poésie. Il faut souhaiter que ce spectacle inaugural du TAC revienne en Martinique pour que, notamment les scolaires, puissent en apprécier la profondeur et les multiples facettes encore explorables.