Mémoires des esclavages et voltige des langues

— Par Edouard Glissant —

A l’heure où la France célèbre pour la deuxième fois, le 10 mai, les ” Mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions “, l’écrivain Edouard Glissant, chargé par le premier ministre, Dominique de Villepin, d’” une mission de préfiguration d’un centre national consacré à la traite, à l’esclavage et à leurs abolitions “, publie Mémoire des esclavages, chez Gallimard. Un ouvrage dans lequel il présente le projet qui lui a été confié, et repère les traces de cette histoire douloureuse. ” Le Monde des livres ” en publie un extrait.

La même douleur de l’arrachement, et la même totale spoliation. L’Africain déporté est dépouillé de ses langues, de ses dieux, de ses outils, de ses instruments quotidiens, de son savoir, de sa mesure du temps, de son imaginaire des paysages, tout cela s’est englouti et a été digéré dans le ventre du bateau négrier et, par opposition au migrant armé venu du nord-ouest de l’Europe, et qui entreprend tout de suite de forger les instruments de sa domination (qui sera le capitalisme industriel puis technologique et financier), ou ensuite au migrant domestique ou familial, venu d’Italie ou de Chine ou de la péninsule Ibérique, d’Ecosse ou d’Irlande, les régions pauvres des îles Britanniques, avec ses poêles et ses fourneaux, les portraits de tout son clan, et qui fait commerce (c’est le capitalisme marchand, soumis au premier), l’Africain est le migrant nu, et qui n’a plus même à nourrir l’espoir d’un retour au pays natal, sauf dans les obstinations suicidaires des Ibos. Mais on sait que cette seule caractéristique, qu’on aurait pu porter à son passif (de le voir en migrant nu pourrait être une manière de le déprécier, on me l’a reproché assez fort lors d’une conférence à la Jamaïque, avant que je m’explique), va permettre au contraire à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué et trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir, ou de contribuer à rassembler, au sud du continent, dans l’archipel caraïbe, dans les Amériques centrales et dans la partie de l’Amérique du Nord qu’il occupera, des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une recherche de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde, la racine en rhizome étant la plus ouverte et peut-être la plus solide, comme le jazz et le reggae et les littératures et les formes d’art de ce monde enfin si véritablement nouveau en fournissent des illustrations.

Les langues créoles en sont un autre exemple. J’ai soutenu l’idée que ces langues sont plus facilement apparues dans les régions où dominaient des langues colonisatrices non encore entrées dans leur phase de formation définitive, comme le français (surtout représenté par les parlers des marins et aventuriers bretons et normands) et le hollandais dans les Amériques, le portugais (les langages des marins) dans les îles du Cap-Vert en Afrique, qu’il n’y a pas de créole quechua-espagnol par exemple, que ceux qu’on dit les créoles anglophones, le gullah aux Etats-Unis et le créole jamaïcain dans la Caraïbe, produisent en réalité des déformations agressives et géniales d’un usage de la langue anglaise, et non pas une synthèse en profondeur réalisée avec des traces des langues africaines (les mots africains des lexiques créoles sont de fait assez rares, c’est peut-être davantage la structure de ces créoles qui les rapproche de ces origines), que la raison en était qu’à l’époque de la colonisation ces langues anglaise et espagnole (et la langue portugaise au Brésil) avaient massivement investi le continent et opposé leur unité organique déjà réalisée (celle que le XVIIe siècle français viendra parfaire avec tellement d’éclat, et que les instituteurs normands et corréziens et antillais s’évertueront à nous enseigner avec une si totale et rigoureuse compétence) aux parlers dispersés qu’elles rencontraient. Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, les langues créoles, fondues dans les creusets de l’esclavage, sont un événement dans l’histoire des relations entre humanités, parce qu’elles autorisent à mettre en doute la théorie des souches privilégiées de langage, et parce que leurs évolutions foudroyantes et absolument contemporaines permettront peut-être de mieux consulter les processus de formation et d’abandon des langues en général. (…)

Les langues créoles francophones, si dangereusement asymptotes de la langue française, sont soumises à l’usage de production qui les autorise, et si cet usage est faible ou se ralentit, alors elles se francisent, de même qu’il est probable que les créoles haïtiens s’anglicisent dans l’émigration new-yorkaise ou montréalaise. Ce qui veut dire que les langues créoles sont aussi des instruments de propagation, de relation et de mesure des contacts entre deux ou plusieurs langues dans un lieu et un temps donnés et entre ces langues et toute créolisation possible.

Ce qui surgit en ce moment, c’est la vitesse et les engagements foudroyants de ces langues, hier dominantes ou dominées, l’une envers l’autre, traits pour lesquels il nous faudra développer en nous des dispositions linguistiques inédites, dont nous n’avons pas la moindre idée aujourd’hui. Voltiger d’une intuition poétique à une autre nous permettra peut-être de créer de nouvelles syntaxes, infiniment variables, dans une langue comme dans son rapport à d’autres langues. Il me semble que la langue française, qui a essaimé plutôt qu’elle ne s’est concentrée, dans les Amériques et ailleurs dans le monde, n’est pas mal placée pour entrer dans ces voltiges. Nous apprivoiserons ces fulgurations au fur et à mesure que nous fréquenterons les langages créoles. La vitesse et les métamorphoses vertigineuses ne remplaceront pourtant pas l’ombre portée ou la profondeur de chaque langue, ses hésitations et ses reculs, ses choix arbitraires et ses élans, ses remords et ses audaces, les langues ont un inconscient, ces métamorphoses les envelopperont d’un transport dont la qualité sera pour nous toute neuve. La fréquentation vertigineuse des langues ne sera pas un troubouillon sans répit, où elles se perdraient.

La répartition et la dilatation et la dispersion des langues, dans les contextes de concentration urbaine que nous connaissons bien, nous rappellent ces courses loin de l’univers implacablement clos des Plantations, jadis autorisées une fois l’année (…). Ce jour-là, on vidait les Plantations pour encombrer les campagnes puis les bourgs puis les villes. Le carnaval fait de même. Les carnavals chantent toujours une libération, d’autant plus échevelée, fiévreuse et éperdue ou étonnamment rêveuse qu’elle est le plus souvent temporaire, tant ceux de Rome que ceux de Venise, ceux de la Caraïbe comme ceux du Brésil ou de La Nouvelle-Orléans. Il nous faut apprendre à fêter ceux de l’océan Indien. Voilà une autre sorte de transversalité, dans laquelle tous les peuples de ces régions se sont engouffrés : il me semble que ce n’est pas le seul appel du plaisir ni la seule excitation, même s’ils y sont prépondérants, qui jettent les Antillais de l’archipel à Port of Spain vers la fin du mois de février de chaque année, ou à Rio ou à Salvador de Bahia (…), et tous les Caribéens de New York au carnaval des Portoricains ou à celui des Jamaïcains, par Brooklyn, le Bronx ou Manhattan. Les extrêmes du commerce et de la mise en spectacle ne découragent pas la ferveur.

Edouard Glissant

Le Monde des Livres 11/05/07

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