— Par Sabrina Solar —
Pour la première fois, les mangroves de Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna ont fait l’objet d’une évaluation complète dans le cadre de la Liste rouge des écosystèmes en France, selon la méthodologie internationale de l’UICN. Cette analyse scientifique met en lumière la situation préoccupante de ces milieux naturels emblématiques du Pacifique, aujourd’hui soumis à des pressions multiples et croissantes. Le diagnostic est sans appel : les mangroves de Wallis sont classées « En danger critique », tandis que celles de Nouvelle-Calédonie sont jugées « Vulnérables », avec un risque réel d’aggravation à moyen terme.
Les mangroves sont des forêts littorales particulières, installées à l’interface entre la terre et la mer, dans des zones soumises aux marées. Dominées par les palétuviers, des arbres capables de tolérer la salinité et les inondations fréquentes, elles forment des écosystèmes complexes et très productifs. On les trouve uniquement dans les régions tropicales et subtropicales, où elles jouent un rôle fondamental dans l’équilibre écologique des zones côtières.
Au-delà de leur richesse biologique, les mangroves rendent des services écosystémiques essentiels. Elles abritent une biodiversité remarquable : poissons, crustacés, mollusques, insectes, oiseaux, reptiles et chauves-souris y trouvent refuge, nourriture ou zones de reproduction. Véritables nurseries naturelles, elles soutiennent les ressources halieutiques dont dépendent de nombreuses populations locales. Elles contribuent également à la protection des littoraux en atténuant l’érosion, en limitant les effets des tempêtes et en réduisant les risques de submersion marine. Leur capacité à filtrer les eaux et à stocker durablement du carbone en fait enfin des alliées précieuses dans la lutte contre le changement climatique.
Malgré ces fonctions vitales, les mangroves du Pacifique français sont aujourd’hui fragilisées par des pressions humaines et environnementales convergentes. L’urbanisation constitue l’une des menaces majeures, notamment à travers les remblaiements, l’artificialisation des sols et la fragmentation des habitats. À cela s’ajoutent diverses formes de pollution — rejets d’eaux usées, déchets, pollutions agricoles ou industrielles — qui altèrent la qualité des sols et des eaux, compromettant le bon fonctionnement écologique de ces milieux.
Le changement climatique accentue fortement ces vulnérabilités. L’élévation du niveau de la mer représente un facteur de risque déterminant pour les mangroves, dont l’équilibre repose sur une subtile interaction entre sédimentation, fréquence des submersions et topographie. Lorsque ces écosystèmes ne peuvent pas se déplacer vers l’intérieur des terres, en raison de routes, d’infrastructures ou de reliefs contraignants, ils se retrouvent piégés entre la mer qui avance et des espaces artificialisés, augmentant le risque d’effondrement.
À Wallis, cette situation est particulièrement critique. La mangrove y est très limitée spatialement et se présente sous forme de fines franges côtières et de mangroves de fond de baie. Enserrée par une route périphérique et installée sur une île basse, elle est extrêmement exposée aux événements climatiques extrêmes et à la montée des eaux. D’autres pressions locales, telles que certaines pollutions agricoles ou la présence d’espèces exotiques envahissantes, aggravent encore sa fragilité. Ces facteurs combinés expliquent son classement au plus haut niveau de menace de la Liste rouge, juste avant l’effondrement de l’écosystème.
En Nouvelle-Calédonie, les mangroves sont plus étendues et diversifiées, notamment sur la côte ouest de la Grande Terre, où elles forment des mangroves fluviales, d’estuaire, de baie et côtières. Toutefois, elles subissent elles aussi de fortes pressions, en particulier liées à l’urbanisation, aux remblaiements, à l’exploitation minière, à la crevetticulture et aux pollutions associées. Si ces pressions sont parfois localisées, leurs impacts cumulés ont déjà entraîné des pertes significatives de surface par le passé. L’incertitude quant aux effets futurs du changement climatique explique que leur niveau de menace oscille entre les catégories « Vulnérable » et « En danger ».
L’évaluation menée dans le cadre de la Liste rouge met également en évidence un déficit de connaissances pour certains critères, faute de données homogènes et suivies sur le long terme. Ce constat souligne l’urgence de renforcer les programmes de recherche, de surveillance écologique et de suivi de la biodiversité des mangroves dans ces territoires. Mieux comprendre leur fonctionnement, leurs capacités d’adaptation et leurs réponses aux différents scénarios climatiques est une condition indispensable pour orienter efficacement les politiques de conservation et de restauration.
En dressant un état des lieux rigoureux et partagé, la Liste rouge des écosystèmes ne se limite pas à un exercice scientifique : elle constitue un véritable outil d’aide à la décision. Elle rappelle que la préservation des mangroves du Pacifique français est un enjeu à la fois environnemental, social et économique, intimement lié à la résilience future de ces territoires insulaires. Face à l’intensification des pressions et à l’accélération du changement climatique, l’enjeu n’est plus seulement de protéger ces écosystèmes, mais d’agir rapidement et durablement pour éviter leur disparition.
