L’imposture idéologique et méthodologique de l’économie mainstream

— Par Nestor Radjou, mathématicien et économiste —

Alors qu’il est indispensable de développer en Guyane l’esprit rationnel et critique, l’enseignement académique et les médias français imposent et enferment la pensée populaire guyanaise dans la vision dogmatique de l’économie mainstream, d’inspiration néolibérale (le modèle standard actuel en Occident). Pourtant, il existe d’autres approches de l’économie, que cette théorisation de l’économie au service du capitalisme libéral, dont le principal corollaire est la politique de l’offre et de la croissance. Or, pour industrialiser et développer la Guyane, il nous faut absolument changer nos grilles d’analyse et les adapter à notre contexte régional. Nous ne pouvons pas assimiler la production occidentale des connaissances sans nous questionner sur leurs fondements et leur adaptabilité à notre environnement. Dans cette perspective, et au vu des égoïsmes, des inégalités et des insécurités que nourrissent les politiques libérales mises en œuvre, nous ne pouvons pas nous dispenser d’une réflexion sur l’économie libérale et ses alternatives.

Tout d’abord, l’économie nous concerne tous et nous en sommes les principaux acteurs. Elle imprègne notre vie quotidienne et nous implique en tant que producteur, consommateur, salarié … et même comme électeur, puisqu’il s’agit toujours d’un choix de société, dont l’économie est le substrat. En effet, dans toute société, l’objet de l’économie est la production et la répartition des « richesses » nécessaires à la satisfaction des besoins individuels et collectifs. Aussi, toute réflexion économique et sociale doit donc reposer sur le constat suivant :

  • Nous avons des besoins et pour les satisfaire nous vivons en société, laquelle organise le vivre ensemble à partir de la transformation et la répartition de ressources naturelles ;

  • La production et la répartition nécessitent une source d’énergie et une organisation du travail associée à un complexe technico-culturel (outils, savoir-faire …).

A cette fin, la science économique se présente comme un ensemble hétérogène de doctrines et de théories qui tentent d’expliquer comment les individus vivant en société s’organisent pour satisfaire leurs besoins, à partir d’une gestion des ressources disponibles et accessibles de leur environnement. Elle s’intéresse de fait à l’activité humaine, aux rapports entre les hommes et à l’analyse de leurs comportements, individuels et collectifs, dans le cadre des activités de production, d’échange, de répartition et d’accumulation des richesses. Mais, dans son état actuel, elle ne peut pas prétendre à un statut de science, car, contrairement aux sciences de la nature, ses lois sont conventionnelles, variables et ne sont pas toujours en adéquation avec la réalité. Elle est donc imprégnée d’idéologie, c’est-à-dire d’une conception du monde, de la société et de l’individu. Ses questions essentielles, qui doivent notamment en Guyane nous préoccuper, sont : Que produire ? Pour qui ? Comment ? Pour qui et comment répartir ?

A toutes ces questions, deux visions opposées essaient de répondre. L’une, l’économie socialiste, lorsqu’elle n’est pas dévoyée, postule le primat de la société en considérant que l’économie doit être au service de la satisfaction des besoins individuels et collectifs, et non pas du profit individuel. L’autre, l’économie libérale contemporaine, affirme le primat de l’individu sur la société, avec l’intérêt personnel comme finalité. L’économie keynésienne contemporaine étant, pour sa part, et de notre point de vue, une incarnation de l’une ou de l’autre, selon qu’elle se présente en tant que nouvelle économie keynésienne (récupération libérale) ou postkeynésienne. Ce sont deux conceptions opposées de l’individu et de la société, dont les théories se différencient par leurs a priori idéologiques (trop souvent occultés), leur finalité (profit ou satisfaction des besoins), leur approche analytique (individu ou société), leur mode de régulation de l’économie (marché ou Etat) et leur hiérarchie des espaces de liberté, d’égalité et de solidarité.

En Occident, et tout particulièrement dans l’Union européenne et en France, l’économie libérale retient la théorie néoclassique comme modèle standard de l’économie. Elle s’efforce de récupérer le keynésianisme et rejette systématiquement toute autre vision, telle que celle du socialisme et des postkeynésiens.

L’économie socialiste (courant marxiste, socialisme non social-démocrate…), nait au 19ème siècle en réaction aux abus du capitalisme libéral. Ces abus sont visibles avant même 1850 et se manifestent par l’amplification des inégalités et l’affirmation des monopoles, de sorte que l’on est déjà en présence d’un capitalisme monopolistique et de l’affrontement de deux classes sociales antagonistes, la classe ouvrière et la classe capitaliste, des aristocrates et des bourgeois fortunés conservateurs. Une situation initiée par toute une législation d’une gouvernance libérale qui justifie, dès ses origines, les emplois à bas salaire, le travail des enfants et qui subordonne le travail des salariés à celui de la machine, qui, dès lors, devient un objet d’appropriation. Alors que les patrons disposent des moyens de maximiser leur profit et sacrifient les besoins fondamentaux au bénéfice des besoins solvables (payables), les salariés sont isolés, toute association de travailleurs est interdite, et sont contraints d’accepter, pour survivre, des conditions de travail scandaleuses. Même des enfants de cinq ans travaillent plus de 12 heures au fond des mines, …

Mais, la connaissance étant devenue accessible au peuple, de nouveaux théoriciens de la société entrent en scène pour combattre les injustices et défendre les intérêts des travailleurs. Ils contestent l’universalité des lois libérales, condamnent le système capitaliste et réclament un changement radical de l’organisation économique et sociale pour mettre fin aux inégalités et aux injustices. Pour eux, l’intervention de l’Etat est indispensable dans l’activité économique et sociale. Son rôle est de protéger les citoyens, de leur assurer la sécurité publique et une formation, de leur garantir du travail, de corriger les inégalités sociales et les injustices, et, également, d’offrir des débouchés à l’industrie. Ainsi, ils ont créé une idéologie d’opposition qui est à l’origine de l’interventionnisme de l’Etat et de la législation en faveur des masses populaires. A l’instar des intellectuels de la Grèce antique, et contrairement aux libéraux, ils pensent qu’il n’existe pas d’ordre hiérarchique naturel, mais que la société obéit à des lois produites par les hommes. Son idéal est de renforcer les solidarités en réalisant pour tous la liberté, la justice et l’égalité sociale.

Pour la première fois, le capitalisme est confronté à une idéologie socialiste organisée qui dénonce ses carences – surproduction, chômage, injustice, misère, …- et qui offre aux manifestations ouvrières de nouvelles perspectives sociétales. Sous cette pression des masses populaires et des conflits sociaux, la gouvernance libérale s’est trouvée de plus en plus contrainte d’intervenir pour sauver l’ordre libéral, sans pour autant renoncer à son idéologie. Celle-ci, ayant été remis en cause sur le plan théorique, une révision de l’économie libérale classique s’est révélée indispensable et elle a été entreprise dès 1870 par les néo-classiques, avec l’école de Vienne et l’école de Lausanne, qui rénovent l’économie libérale en la présentant sous forme néoclassique.

Depuis, l’économie socialiste et les économistes hétérodoxes s’opposent au capitalisme libéral de la propriété privée des moyens de production, qu’ils conçoivent comme un système d’appropriation des richesses et de domination des salariés. Pour le socialisme, l’économie ne doit pas être au service de l’offre et du capital, mais de la demande et de la satisfaction des besoins de tous. Or, faute de moyens de traitement technique des grandes masses, la planification de la production et de la répartition se heurte à des difficultés qui conduisent à des perversions du système, telle que la centralisation des pouvoirs. Toutefois, la 3ème révolution industrielle en cours ouvre des perspectives de solutions du traitement des grands nombres et de l’automatisation de la production individualisée de masse, que laissent entrevoir l’imprimante 3D, l’ordinateur quantique, l’intelligence artificielle…

L’économie keynésienne

Bien qu’inimaginable pour les théories néoclassiques, un krach boursier se produit aux USA en 1929 et installe une profonde crise économique et sociale mondiale, que caractérise un effondrement spectaculaire des capitaux, de la production et de la consommation. Menacés par l’amplification du chômage de masse, de la misère et du populisme, les Etats sont contraints d’intervenir pour tenter de juguler cette « Grande Dépression », alors même que l’analyse néolibérale est incapable de l’expliquer et de proposer des solutions. Aussi, le besoin d’un renouvellement de la pensée économique s’impose et une nouvelle approche macroéconomique est proposée en 1936 par l’économiste anglais John Maynard Keynes, avec son traité « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ».

Sans nécessairement renoncer au capitalisme et à la philosophie libérale, Keynes rompt avec la démarche analytique de ses prédécesseurs (microéconomique, théorie de la valeur…) et réfute les fondements de la vision néoclassique (loi de Say, auto-régulation du marché, flexibilité des prix et salaires, neutralité de la monnaie et non intervention des Etats). Il leur oppose une approche globale, macroéconomique, du fonctionnement de l’économie à partir de la demande et de l’anticipation de celle-ci par les entreprises (demande effective) comme moteur de la production, de l’investissement et de l’emploi. De plus, contrairement à la loi de Say qui justifie la neutralité de la monnaie dans l’économie réelle, il considère que la monnaie est active, car elle intervient pour les échanges, pour la spéculation et thésaurisée par précaution, de sorte que les revenus perçus ne sont pas totalement réinvestis dans l’économie. Il en résulte selon lui l’existence de divers déséquilibres qui nécessitent l’intervention de l’Etat pour les corriger. Il se différencie des économistes libéraux également en intégrant des variables extra-économiques (spéculation, asymétrie de l’information…) et en proclamant l’existence de déséquilibres inhérents au marché, qu’il appartient aux autorités publiques de corriger. A cette fin, il introduit de nouveaux instruments de politiques publiques, par la demande : politiques de relance, de grands travaux, monétaire, budgétaire, fiscale et de redistribution, lesquelles sont aujourd’hui très encadréesi, voire impossibles à mener dans les pays de l’Union européenne et en France en particulier.

La vision keynésienne est une révolution conceptuelle, laquelle conçoit la macroéconomie en tant que telle et qui obéit à ses propres lois, et non pas dépendante de la microéconomie. Cependant, elle va se scinder, à partir des années 1980, en deux écoles antinomiques ; le « Post-keynésianisme » qui reste systématiquement opposé à l’analyse néoclassique et la « Nouvelle économie keynésienne » qui pour sa part œuvre à un rapprochement avec le néolibéralisme.

De la fin des années 1930 aux années 70, la vision keynésienne s’impose en Occident, se substitue à la pensée néoclassique et fait de l’Etat un stratège à charge de corriger les anomalies du fonctionnement du système. Il oriente l’évolution de la société par la mise en œuvre de politiques monétaires, budgétaires, fiscale et de redistribution par, le cas échéant, d’édiction de lois. Les Trente glorieuses (1945 -1973) en constituent la période faste, avec notamment le plan Marshall, la reconstruction des pays de l’Europe occidentale dévastés par la guerre. Il en résultera une forte croissance et d’importants progrès sociaux. Mais des difficultés apparaissent aux débuts des années 1970, avec la fin de Bretton Woods, qui ouvre l’ère de l’instabilité du change, les deux chocs pétroliers (1973 et 1979), marqués par un prix élevé du pétrole, et la stagflation en contradiction avec le modèle IS-LM (traduction néoclassique du modèle keynésien). Mais, ce modèle keynésien étant incapable d’expliquer la stagflation et la récession de 1973-1975, le néolibéralisme se présente alors comme une alternative en diffusant les nouvelles idées libérales de Milton FRIEDMAN, chantre de la théorie monétaire, et de Robert LUCAS qui propose la théorie des anticipations rationnelles. Tous deux condamnent l’interventionnisme des Etats et défendent le laisser-faire débridé d’un marché libéré de toutes ses contraintes. Aussi, dès le début des années 1980, les critiques de Friedman (conseillé du Président américain Richard Nixon) et de R. Lucas atteignent leur but et la doctrine de l’économie politique occidentale bascule d’un libéralisme sous-tutelle, de type keynésien, à un libéralisme excessif, le néolibéralisme. Depuis, les exécutifs occidentaux adhèrent à cette vision ultralibérale, qui ne croit qu’aux vertus du seul marché et qui surfe sur les notions de liberté individuelle, d’initiative privée, de libre concurrence et de libre-échange…

En occupant des postes prestigieux, qui assurent leur notoriété, les économistes libéraux issus des écoles néoclassique et néokeynésienne ont fait de leur vision de la science économique une orthodoxie, l’économie mainstream qui depuis ne cesse de façonner la société contemporaine et les pensées populaires. Une économie mainstream qui se présente comme la seule issue à la réalisation du bien-être des populations, alors même que ne cessent de s’amplifier les discriminations, les inégalités, la précarité et la pauvreté. Au vu de ces réalités et de la nécessité de les corriger, des économistes de divers horizons (postkeynésiens, institutionnalistes, régulationnistes, schumpétériens, marxistes, …), qualifiés d’hétérodoxes, contestent le bien-fondé de l’économie mainstream. Ils pensent, contrairement aux orthodoxes, que l’économie ne peut pas être dissociée des sciences humaines, que l’économie n’est pas régie (à l’instar des sciences naturelles) par des lois naturelles immuables, que l’être humain n’est pas totalement rationnel et, par conséquent, que l’on ne peut pas réduire les déterminants du comportement des acteurs économiques aux seuls prix et revenus, ni la macroéconomie à la microéconomie (agrégat des comportements individuels) …

Bien que fortement marginalisés et sans influence politique, les hétérodoxes soulèvent des enjeux existentiels : concilier l’économie et le social, le rôle des institutions… Toutefois, la crise de 2008 et les difficultés actuelles (crise, chômage de masse, …), que l’économie mainstream ne peut ni juguler, ni expliquer, ébranlent les convictions, conduisent certains économistes de l’orthodoxie à s’interroger et confortent l’hétérodoxie dans sa recherche d’alternatives à l’économie mainstream. Ces économistes introduisent de nouveaux concepts, utilisent d’autres outils d’analyse et proposent des modèles alternatifs à ceux du courant dominant, dont les principaux marqueurs de ce début du 21ème siècle sont ceux de l’innovation comme moteur du capitalisme (Schumpeter, Navi Radjou …) ; de la redistribution et la réciprocité l’échange (Polanyi, …) pour plus de justice sociale ; du rôle de la monnaie comme lien social ; de la réintégration de l’économie dans le champ du social, …

Finalement, vu l’importance des inégalités que produit le système capitaliste libéral, on ne peut que s’interroger sur la nature et les finalités de la science économique actuelle, dominée par l’orthodoxie libérale, qui impose sa vision du vivre ensemble dans les relations internationales. En adhérant à l’existence d’un ordre social naturel (voulu par Dieu), en subordonnant le travail au capital et la demande à l’offre, la science économique mainstream ne contribue-t-elle pas à masquer la loi du plus fort et ses mécanismes d’appropriation des « richesses » ? Ne défend-t-elle pas les intérêts de l’oligarchie du capital ou d’un « socialisme dévoyé » ? Une simple analyse des fondements de cette orthodoxie suffit à mettre en évidence sa mystification idéologique et méthodologique.

L’économie libérale contemporaine, véritable dogme de l’économie mainstream et des principaux médias, n’est en réalité qu’une formalisation du capitalisme libéral débridé, dont la finalité est la recherche du profit et l’accumulation des « richesses ». Tous deux, capitalisme et économie libéraleii, reposent sur le même système de trois axiomes idéologiques de libertés économiques individuelles (des initiatives, des choix, des échanges, de la concurrence…) :

  • D’abord, la propriété privée du capital dont la finalité est la maximisation du profit (axiome 1) ;

  • Puis, une démarche analytique de comportement d’individus libres, rationnels, informés et motivés par l’intérêt personnel (axiome 2) ;

  • Enfin, l’existence d’un ordre naturel de régulation des activités, que régit les loi du marché (axiome 3).

Schéma théorique de l’économie libérale capitaliste

Axiomes

Marché autorégulé

L’objectif, l’équilibre

Conséquences

  • Propriété privé du capital

  • L’intérêt personnel

Libre concurrence, régie par la loi de Say et l’ordre naturel

Assure le bien-être et la satisfaction de tous.

  • La monnaie est neutre

  • Action Etat sans objet

De sorte que toute gouvernance libérale subordonne le travail au capital, la demande à l’offre …

 

A partir de ces 3 axiomes, l’économie libérale se déploie et se présente comme un ensemble hétérogène de divers courants et écoles, mais qui adhèrent tous au même corpus idéologique, d’inspiration néoclassique, celle de la vision de la Théorie de l’Equilibre Général (TEG). Et, pour se donner un statut de vérité, ses études se revêtent presque toujours d’un habillage mathématique. Ses auteurs en font souvent un usage excessif des mathématiques ; certains l’utilisent pour se rendre crédibles, d’autres pour donner un caractère scientifique à leurs présupposés idéologiques. Mais, attention, ces habillages mathématiques ne sont pas synonymes de vérité. La vérité mathématique est abstraite et relative, car elle dépend des axiomes de départ et de la cohérence de la démarche utilisée. Autrement dit, selon le mathématicien Lichnerowicz, « De présupposés, servant d’axiomes, trop éloignés de la réalité, on ne tire, mathématiquement ou non, que des sottises ».

Concrètement, cette idéologie de l’individualisme renforce les égoïsmes et se manifeste au détriment de l’égalité sociale et de la solidarité. D’ailleurs, comme l’atteste la réalité, l’application des politiques publiques françaises, voir européennes, qu’elle préconise depuis les années 1980, nourrit un monde de violence, d’insécurité, d’inégalité… Pour s’absoudre de cette responsabilité, l’économie libérale prétend se dissocier des autres sciences humaines et n’internalise pas ses externalités. Ce faisant, elle restreint son champ d’analyse à l’étude des comportements d’arbitrage attachés aux ressources marchandes utiles et rares, le cas échéant à leurs impacts sur l’environnement. Ses analyses utilisent constamment, explicitement ou non, le sophisme de composition, lequel consiste à transposer au tout ce qui n’est valable que pour une partie de ce tout. L’expression « toutes choses égales par ailleurs » en est une illustration, alors même que la plupart des variables économiques interagissent entre elles. Il est, par exemple, impossible de maintenir les goûts, les revenus, les coûts, les prix constants, lorsque l’un d’entre eux varie. Deux répartitions distinctes en revenus d’une masse monétaire constante ne produisent pas les mêmes demandes et offres. Il faut également le savoir, et bien des économistes semblent l’ignorer, qu’en mathématique, une fonction de plusieurs variables, telles que les fonction de demande et d’offre, n’a pas systématiquement les mêmes propriétés (continuité, dérivabilité notamment) que celles de ses fonctions partielles, celles où l’on fait varier une variable en considérant les autres comme étant fixes.

Traditionnellement, la science économique se décompose en deux disciplines distinctes, la microéconomie pour l’étude des comportements individuels et la macroéconomie pour le comportement global de groupe. Des disciplines qui se bâtissent toutes deux à partir des notions cardinales de production, de consommation, d’échange dont les principales variables sont des quantités, des prix et des revenus. Toutefois, l’économie mainstream, dont le TEG en est la substance, bâtit la macroéconomie à partir de la microéconomie, soit en agrégeant (sommation) les comportements individuels, soit en procédant par analogie (sophisme de composition), parfois avec certaines nuances selon les écoles. Certes, en introduisant des concepts d’efficacité et des techniques performantes d’analyse pour la rentabilité de la production (productivité, élasticité, coût marginal, optimisation…), la microéconomie mainstream s’est imposée comme un outil de bonne gouvernance des entreprises, mais au seul service du capital. Il est vrai que le modèle d’analyse restreint à une seule entreprise et sa clientèle, est au regard l’objectif de l’entreprise une approximation acceptable de la réalité. Pour autant, on ne peut pas agréger tels quels ces micro-modèles locaux, sans s’éloigner considérablement de la réalité (le prix n’est plus unique, la concurrence intervient, les motivations varient…). On ne peut pas non plus réduire la macroéconomie à une simple extension de la microéconomie, d’autant que l’une et l’autre n’ont pas ni les mêmes objets, ni les mêmes finalités.

Pourtant, depuis de nombreuses années, l’inconsistance des fondations de l’économie mainstream a été établie. En 1973, Hugo F. Sonnenschein, ainsi que Ricardo Mantel et G. Debreu en 1974 (des néoclassiques), ont établi, sous des conditions très larges, que le modèle de la TEG ne garantit ni l’unicité et ni la stabilité de l’équilibre. Ils ont en effet démontré que la forme des fonctions agrégées d’offre et de demande est indéterminée (théorème de Sonnenschein ou de SMD), autrement dit que l’on ne peut pas, à partir du marché libéral, déduire de l’agrégation des comportements individuels le comportement collectif. Il en résulte que le modèle standard néoclassique, la TEG axée essentiellement sur la détermination de l’équilibre, et qui sert de référence à la mainstream, n’est pas valide et ne peut pas prétendre assurer l’allocation optimale des ressources, qui est pourtant la principale finalité de l’économie néolibérale.

Mieux, le livre de Steve KEEN, Professeur d’économie et spécialiste de la modélisation macroéconomique, « L’imposture économique », est un manifeste éloquent et démonstratif de l’absurdité de l’économie néolibérale. Une critique acerbe de l’économie orthodoxe qui dévoile les dogmes, les incohérences et l’irréalisme du corpus néoclassique. Il montre, en particulier, que l’analyse néoclassique de la formation des prix est inconsistante et repose sur des hypothèses contradictoires et invraisemblables, que seul un conservatisme aveuglé ou d’intérêt justifie. Aussi, outre ses présupposés, sans consistance, la construction du modèle d’équilibre général en « concurrence pure et parfaite » repose sur une argumentation et une logique souvent fallacieuses, utilisant le sophisme de composition.

Il n’est pas concevable pour nous que la science économique se limite, notamment en Guyane, à l’économie mainstream et que celle-ci aille à l’encontre du vivre-ensemble. Les économistes de la mainstream sont-ils bien conscients de leur responsabilité ? Que les modèles qu’ils produisent, souvent axés sur la rentabilité, ne servent que les intérêts du capital ? Savent-ils tous que le « Prix Nobel d’économie » n’est pas un véritable prix Nobel, mais un prix de la Banque de Suède, d’inspiration libérale ? Or, plus que le marché, l’initiative privée et la libre concurrence, le développement de la Guyane réclame un véritable pilotage public, tout particulièrement des politiques de redistribution, d’assainissement et de grands travaux.

Nestor RADJOU

Mathématicien et économiste

iEn fait, une véritable politique keynésienne n’est plus possible pour les membres de l’Union européenne (UE), et notamment en France, car ces pays ne maitrisent plus les outils keynésiens intervention. Car, l’UE est néolibérale, la Banque centrale européenne (BCE) contrôle la création de l’euro, le Traité de Maastricht règlemente les déficits budgétaires et les dettes des Etats, la Commission l’édiction des lois néolibérales …

iiQui se différencient selon les auteurs, par leur finalité : le profit et l’accumulation des richesses pour le capitalisme ; la liberté et la satisfaction des besoins individuels pour le libéralisme, qui en ignorant les inégalités initiales et la « loi du plus fort », revient à s’identifier au capitalisme.