Liberté, Egalité, Fraternité, Francité ! … et immigration zéro.

Par Patrick Singaïny

Propos sur le discours présidentiel au Panthéon

 

 

Par Patrick Singaïny1

 

 

 

 

 

Ayant préféré être posté sur le plateau de Michel Field à LCI pour mieux vivre l’événement national, plutôt que me trouver parmi les officiels, je commentais en direct la panthéonisation du « poète » Aimé Césaire par le président Nicolas Sarkozy. Pendant le temps où nous devions rester silencieux pour écouter le discours du chef de l’Etat, je prends connaissance de l’embargo au prononcé2 que nous tend l’animateur.

 

Je découvre alors, par la dimension que l’on a voulu donner à son contenu, un texte aux accents historiques, dont la prétention voudrait tendre à la similarité avec le fameux discours de Philadelphie de Barack Obama.

 

Celui-là même qui a su insuffler un élan d’espoir sans précédent au pays de Bush-fils, alors conspué dans le monde entier.

 

Le discours de Philadelphie, tout aussi important que le « I have a dream » de Martin Luther King, avait permis au métis de remporter la victoire présidentielle. C’était un de ses grands et rares discours qui appelait à parfaire une union nationale. Un texte génial.

 

Quelle est la cohérence entre le discours de conciliation transculturel du Panthéon et celui du gouvernement actuel qui voudrait réduire au plus vite et drastiquement l’immigration légale, si ce n’est la stopper purement et simplement ?

 

Quel est l’esprit qui sous-tend ce qui apparaît comme une incohérence schizophrénique ?

 

D’abord, je dois confesser que je me suis jeté sur ce texte présidentiel pour découvrir ce que, quelques semaines plutôt, j’étais venu chercher à l’Elysée auprès de l’entourage proche du Président : la raison – que je tenais pour acquise – pour laquelle Nicolas Sarkozy concevait une quasi filiation avec le héros martiniquais.

 

Que l’on ne s’y méprenne pas, comme tout un chacun, je n’ignore pas qu’à chaque acte du responsable politique, lequel est par obligation dépendant des voix de ses électeurs, correspond une volonté de récupération de tout ce qui pourrait lui en procurer plus. C’est inhérent à l’exercice du pouvoir. Mais en général, un seul acte hautement symbolique suffit à assurer des voix de sympathie: que penser d’un hommage à la fois double, non seulement appuyé mais placé au plus haut point d’importance ? Que penser de cette panthéonisation qui survient seulement 3 ans après des funérailles nationales ? Car enfin, les funérailles quasi internationales du 20 avril 2008 suffisaient à l’hommage devant être rendu à Aimé Césaire. Qui plus est, faut-il le rappeler, il ne suffit pas de réclamer une panthéonisation à la Présidence pour qu’automatiquement le vœu soit exaucé. La panthéonisation, par définition, tient de l’exception et frappe d’un sceau majeur le règne du chef de l’Etat. Sarkozy pouvait trouver une autre personnalité de même renommée pour marquer de son empreinte l’historique des présidents de la 5ème république. Alors pourquoi consacrer une telle attention à Aimé Césaire ? Qu’est-ce que le Président a à y gagner de plus ?

 

A mon sens, la raison profonde de ce double hommage au plus haut niveau de la République serait à situer sur un plan d’abord personnel, et, dans un second temps, relèverait d’une certaine obsession non pas de la France mais de la francité. C’est-à-dire du désir transcendant de se sentir appartenir à une culture que l’on tient pour grande et admirable : la culture française.

 

Mais voyons d’abord les raisons de nature privée. En page 5 du discours présidentiel qui en compte 7, je trouve enfin ce lien personnel entre le président et le « poète » dans un petit paragraphe qui s’ouvre ainsi : « Grand, il le fut en 1956 lorsqu’il rompit avec le Parti Communiste au moment où des chars de l’Armée Rouge s’apprêtaient à écraser l’insurrection hongroise. » Le fait est assez connu : le père du Président est Hongrois. D’aucun comprendra l’admiration que ce fils d’immigré peut vouer à un être qui est intervenu en un pareil moment de l’histoire de la Hongrie, et qui, dans le même temps, dit non au dogmatisme et oui à la liberté sans obédience. Liberté sans obédience, donc, que Sarkozy-père est venue embrasser en France. Ainsi, parmi les raisons de cette panthéonisation, il y aurait, peut-être, inscrit dans l’imaginaire du Président, l’histoire d’un Hongrois qui s’est fait héroïquement Français au sein d’une France combattive, aujourd’hui oubliée, incarnée alors par les prises de position du « grand » héros Martiniquais, qui, on s’en souvient, avait su se reconnecter avec sa Martinique en contemplant une île d’un autre pays d’Europe de l’Est –la Croatie – nommée Martinska. De là à imaginer que pour le réfugié hongrois, la France aurait été sa Martinska… c’est un roman que quelqu’un d’autre se risquera d’écrire. Plus prosaïquement, on voudra relever parmi les raisons de cette panthéonisation d’Aimé Césaire une forme de remerciement appuyé d’un enfant concerné par les événements de Hongrie de 1956… tout au plus nous pourrions pousser plus avant jusqu’à y déceler un hommage secret à un père mystérieux, à mon sens moins honni que la rumeur s’est laissée convaincre.

 

Cependant, SANS cette ouverture du pays dit des Droits de l’Homme, pays libre et réputé d’accueil, Nicolas Sarkozy ne serait pas l’actuel président de tous les citoyens français.

 

Alors pourquoi réduit-il l’immigration légale en France ? Pourquoi signer la fin de la tradition d’accueil, surtout quand on en est soi-même issu et que l’on sait, mieux que quiconque, lui « un Français de sang-mêlé »3, ce que représente cette aspiration opportune et légitime à devenir citoyen français ?

 

Contradictions

 

A mon sens, il est très clair que le Président a un point de vue ferme sur la défense de cette francité définie plus haut. Entre déclaration d’amour passionnelle d’une culture, et désir irrépressible de la surprotéger pour compenser la peur de ne plus se reconnaître dans une sorte de dilution annoncée.

 

Il est convaincu, semble-t-il depuis de nombreuses années, que l’époque n’est plus à redéfinir une autre idée de la France aux accents gaulliens et grandiloquent mais à se réapproprier une francité que 52% des Français (plus d’un sur deux)4 voudraient revoir poindre dans leur paysage mental en estimant que le Front National est un parti comme un autre. D’emblée, non seulement je dis que c’est légitime de vouloir en (re)discuter mais que c’est même un débat de la plus haute importance et salutaire au même titre que celui sur le chômage. Rien de plus dangereux, comme le font les politiques et les éditorialistes de gauche, que de vouloir nier ce fait et de continuer à diaboliser un mouvement qui est installé dans le paysage politique français depuis maintenant des décennies et dont le sentiment national tient lieu d’idées. Très clairement, nous sommes sommés de trouver une alternative qui, justement, ne peut plus être de l’ordre d’une idée (par nature partisane) face à ce qui apparaît de plus en plus comme un consensus au-delà du raisonnable des mots. Nous nous devons de revenir aux mythes fondateurs de la francité. Ce « nous » renvoie à notre citoyenneté française à tous. Et Césaire, dont la parole demeure d’une extraordinaire modernité, nous met TOUS sur la voie. Ecoutons le Président d’origine hongroise en train de le citer :

 

 

« Il disait aussi « Une Nation n’est pas une invention mais c’est un mûrissement » ». (p5)

 

« A vrai dire, il n’a jamais cessé de pousser la France à faire son examen de conscience ». (p5)

 

« … l’idéal de la République ne peut être la négation des identités singulières. Cet idéal ne peut être que l’enrichissement de ces identités par la prise en partage d’une histoire, d’une culture, de valeurs qui viennent s’ajouter et non remplacer ce que chacun a hérité de sa propre histoire. » (p6)

 

« Il voulait que la décolonisation deviennent une réalité dans les faits et dans les têtes. »

 

« Il souhaitait que la République « une et indivisible » fît en son sein une place particulière à la destinée de ce peuple déraciné, transplanté et meurtri par l’Histoire. » (p6)

 

« Que demandait-il au fond sinon que la République cessât de confondre unité et uniformité et qu’à tous ses grands principes elle joignît toujours celui du respect ?  « Respectez-moi – à ce moment-là nous sommes frères – voici la fraternité ». Comment rester sourd à cet appel le plus fidèle possible à nous-mêmes ? » (p6)

 

 

Liberté, Egalité, Fraternité, Francité ?

 

Tout est dit.

 

Mais dans le monde des mots, tant déterminés par la plurisémie de leurs connotations qui fondent les écarts entre les cultures et les hommes, mieux vaut traduire. De préférence correctement.

 

La modernité de Césaire dont je suis un des héritiers est celle qui pointe du doigt la Révolution française qui résulte du Siècle des Lumières. Lequel s’articulait honteusement avec ce que l’on pourrait appeler le Siècle des Ténèbres. Car en effet, pendant que l’on érigeait les idéaux de la République fondés sur les valeurs de Liberté, de l’Egalité et de Fraternité, l’autre France s’employait à esclavagiser des millions d’êtres humains et s’en trouvait très bien. Et je me fiche de savoir que la France n’était pas le seul pays impliqué dans l’entreprise innommable. C’est à partir de ce paradoxe dérangeant que s’insinue le pêché originel de la francité qui tient plus d’une béance que d’une anfractuosité. Comment peut-on nourrir un sentiment de fierté nationale quand la victoire sur le système inégalitaire et inique de la royauté est corrélativement entachée par cette entreprise d’Inhumanisation, sans précédent dans l’Histoire ?

 

Dès lors, l’on comprend mieux comment s’est toujours articulée la francité jusqu’ici : un monde qui ne peut et ne saurait voir la Différence. L’on comprend comment et pourquoi les Français dits de souche ne peuvent se représenter que sous les vocables « Blanc » et « Chrétien ». Car pour eux, un Français de couleur ne peut exister dans leur paysage mental puisque, selon eux, ceux qui pourraient prétendre à l’être n’ont jamais été concernés par la Révolution française et les luttes et les affres qui y ont conduit. C’est dans ce droit fil qu’il faut comprendre cette citation de Césaire que fait le Président. Une citation improprement sortie de son contexte :

 

« A liberté, égalité, fraternité, j’ajoute toujours identité avait-il dit un jour. Car oui, nous y avons droit ! ».

 

 

Le mythe fondateur de la francité est incomplet

 

 

On aura remarqué que Césaire ne dit pas « Liberté, Egalité, Fraternité, Francité». Car la Francité ne le concernait pas, même si il adorait la littérature française. Certes, comme tout Martiniquais, sa structure langagière fait la part entre deux langues qui cohabitent sans se gêner : le Créole et le Français. Mais ce n’est pas pour autant comme l’affirme à grand tort le Président que Césaire était autant Français que Martiniquais. La confusion est certes habituelle mais c’est surtout mal connaître les locuteurs créoles, notamment ceux des Antilles.

 

Car s’il fallait garder une chose ultime que le premier penseur de la postcolonialité nous a légué, c’est bien celle-ci : nous, ressortissants des départements d’outre-mer français, nous ne sommes effectivement pas Français ! Nous ne sommes pas de culture française ! Nous ne pouvons l’être. Nous ne pouvons être des copié-collés d’un monde situé dans un autre océan, à des milliers de kilomètres. Il s’agit tout simplement d’une réalité anthropologique primaire. Oui, bien sûr, nous pratiquons une citoyenneté française et beaucoup d’entre nous estimons être fier de pouvoir s’envisager au sein d’une Nation qui a fait de sa devise républicaine tripartite une voie modèle à parfaire… Une voie, à enrichir avec d’autres autant opportunes, pour construire, chez nous –sociétés nées de l’esclavage français-, un modèle endogène de développement durable.

 

Nous voilà revenu à ce thème-pivot du mythe fondateur à compléter, qui nous fait retrouver les points de dénominateur commun entre le discours du Panthéon et celui de Philadelphie. D’abord un lieu politiquement œcuménique et fondateur : le Panthéon des grands hommes de la République. Ensuite un discours axé sur une union à parfaire qui place, dans le récit national et pour toujours, Césaire entre deux anti-esclavagistes : l’Abbé Grégoire et Victor Schœlcher. Mais là, il manque dramatiquement dans la panthéonisation sarkozienne la présence essentielle de deux immenses héros qui, par leurs actes de bravoure, ont placé la France vers l’éclipsée du Siècle des Ténèbres : Toussaint Louverture5 et Louis Delgrès6. Pourtant, ces deux héros sont depuis un certain temps bien présents au cœur du Panthéon… Quel dommage de continuer à faire de ces oubliés illustres des épouvantails de l’Histoire française !

 

En définitive, cette panthéonisation d’Aimé Césaire, dont on peut se féliciter la pertinence, était, je le crains, incomplète. Certains diront même que c’était un rendez-vous manqué. Je préfère, quant à moi, penser que le Président Sarkozy a prononcé les mots que sa France-à-lui était en mesure d’entendre ou plutôt de voir.

 

Contrairement à l’homme politique qui est comptable devant ses électeurs, c’est le devoir de l’intellectuel d’exprimer le malaise et ce qui reste à accomplir. Il est donc regrettable de constater, au sortir de cette panthéonisation, ainsi que je l’ai tenté de montrer, qu’un mal français persiste à se manifester en ne voulant pas tout voir de son Histoire. Et pourtant la France possède tout ce dont elle a besoin pour accéder à la grandeur à laquelle, légitimement, elle aspire.

 

Tenez, puisque j’en appelais à compléter les mythes fondateurs de la francité (qui sait si un jour nous serons invités à la partager ?) pourquoi ne pas tendre la main à nous-mêmes en proposant à la Nation de réintroduire ce couplet de la Marseillaise qui ne figure pas dans la version dite officielle ? Il s’agit du couplet n°12 dont l’auteur est toujours Rouget de Lisle :

 

 

“Foulant aux pieds les droits de l’Homme,

 

Les soldatesques légions

 

Des premiers habitants de Rome

 

Asservissent les nations. (bis)

 

Un projet plus grand et plus sage

 

Nous engage dans les combats

 

Et le Français n’arme son bras

 

Que pour détruire l’esclavage”

 

 

Je défie le Front National de refuser l’intégration de ce couplet… national !

 

Osez donc refuser un texte aux prolégomènes de la francité, qui vous appartient et qui devrait participer de votre identité ! Osez donc !

 

 

1 Journaliste, artiste contemporain et intellectuel réunionnais, directeur de l’ouvrage « Aimé Césaire pour toujours » qui paraît actuellement aux Editions Orphie.

 

2 Texte présidentiel envoyé à la presse pour lui permettre de se préparer à en faire les commentaires mais qui ne doit pas être publié avant que le discours ne soit prononcé.

 

3 Auto-définition rapportée par Franz-Olivier Giesbert à la page 64 de son livre « M. Le Président. Scène de la vie politique 2005-2011 » qui vient de paraître aux éditions Flammarion.

 

4 Sondage de selon un sondage BVA-Absoluce diffusé lundi 28 mars dernier et réalisé en partenariat avec Les Echos et France Info. 52 % des personnes interrogées répondent oui, 47 % non, et 1 % ne se prononce pas. C’est la première fois que les « oui » sont majoritaires à cette question puisqu’en septembre 2010 (il y a 6 mois), 42 % de Français répondaient par l’affirmative, contre 57 % de non et 1 % ne se prononçaient pas.

 

5 Toussaint Louverture (né François-Dominique Toussaint le 20 mai 1743 dans une habitation –plantation- près de Cap-Français, mort le 7 avril 1803 au Fort de Joux, à La Cluse-et-Mijoux en France) est le grand dirigeant de la Révolution haïtienne, devenu par la suite gouverneur de Saint-Domingue (le nom d’Haïti à l’époque).Il est reconnu pour avoir été le premier leader Noir à avoir vaincu les forces d’un empire colonial européen dans son propre pays. Né esclave, s’étant démarqué en armes et ayant mené une lutte victorieuse pour la libération des esclaves haïtiens, il est devenu une figure historique d’importance dans le mouvement d’émancipation des Noirs en Amérique.

 

6 Louis Delgrès né le 2 août 1766, à Saint-Pierre (Martinique) et décédé le 28 mai 1802, à Saint-Claude en Guadeloupe est une personnalité de l’histoire de la Guadeloupe. Colonel d’infanterie des forces Armées de la Basse Terre, abolitionniste, il est connu pour la Proclamation antiescalvagiste signée de son nom, datée du 10 mai 1802, haut fait de la résistance de la Guadeloupe aux troupes napoléonniennes venues rétablir l’esclavage