L’homme politique a-t-il une essence ?

Par Roland Tell —

Certes, l’homme politique existe, ici ou ailleurs, avec un idéal, un discours, un vocabulaire, constitutifs de sa philosophie première. Il a, en plus, des manières d’être et de gérer, se rapportant à une scolastique particulière – conservatrice, socialiste, marxiste, etc… Ce qui fait que l’existence politique est presque toujours prédicable d’une idéologie, de laquelle l’action gestionnaire découle.

Cependant, les tensions, qui existent sur le terrain du pouvoir, peuvent donner lieu à des pratiques, dites d’arrangements, voire de compromissions, toujours selon le principe du moindre mal, où par exemple et par excès, dans le cas martiniquais actuel, le matérialisme historique de l’indépendance contracte alliance avec le traditionnalisme fondamentaliste de la droite bourgeoise et passéiste ! Ne s’agit-il pas là, en effet, de deux aspects opposés de la gestion politique, désespérant la Martinique d’une maladie morale, difficilement réductible ? En pareil cas d’idéaux distincts, de références antagonistes, quelle vision de gouvernance retenir ?

Certes, la discontinuité ne manque pas de s’installer dans la gouvernance d’aujourd’hui, à presque tous les niveaux de celle-ci. Discontinuité encore et encore, atomisation des mesures, soigneusement dégagées de toute contamination idéologique, puisque, sans projet initial, sans réflexion antérieure, sans interprétation correcte des tenants et aboutissants, les consciences des gouvernants restent comme hantées par l’opposition entre les possibilités d’agir, et les moyens budgétaires pour entreprendre, pourtant dans des domaines, formant le fond même des besoins collectifs. Pas d’harmonie entre ces derniers, et les services d’assistance et d’intervention disponibles, en vue de la satisfaction complète des Martiniquais ! Le point culminant, et le foyer de tous les ressentiments, au niveau social comme au niveau économique, ne concernent-ils pas le transport collectif, par terre et par mer ? Car le peuple désire le progrès pour l’obtenir, et un tel désir n’est pas fermé sur le soi martiniquais, mais au contraire ouvert à l’intérêt général, à un mouvement citoyen d’ensemble, réalisant l’union collective. Les gestionnaires actuels ne comprennent pas la nature des désirs du peuple, dans leur pureté, puisque toujours ils rebroussent chemin devant les difficultés, du fait qu’ils ne savent toujours pas percevoir la valeur morale des désirs exprimés, et du bonheur martiniquais de vivre. N’est-ce pas que le sens du bien commun est indestructible, au coeur de notre peuple ? Ne tient-il pas, d’ailleurs, à la nature même de notre volonté collective ? Le désir du bonheur martiniquais doit être le point de départ, et la source même de l’action politique. C’est pourquoi les Martiniquais veulent d’une réalité politique béatifiante, car pour eux l’harmonie sociale est plus profonde que le désordre politique !

Les termes de vision et de projet n’ont aucune entrée possible dans cette alliance “barbare”, au sens plein du terme, c’est-à-dire contraire aux règles et à l’usage du pouvoir. D’où, dès le départ, la signification immédiate de mener, au jour le jour, une politique d’infraction et de controverses, pendant la durée de la mandature, à l’heure même, où il s’agissait, pour la Martinique, de formuler des désirs politiques de paix et d’harmonie sociale, de déterminer l’horizon du futur, actualisé dans une vision et un projet, présentant le trajet collectif à faire, entre les quatre états de l’universel martiniquais : la descendance d’esclavage, la citoyenneté française et européenne, l’identité de la négritude, l’utopie refondatrice de la caribéanité. Qu’on le veuille ou non, ce sont là les quatre états de l’universel martiniquais, en ce qu’il est lui-même, et donc devant subsister dans toute vision du futur. Aujourd’hui, l’homme martiniquais prend une conscience plus profonde de lui-même, de son identité, de sa dignité, en même temps que de l’héritage des valeurs humaines, morales et spirituelles, des lois constitutionnelles, qui l’appellent à progresser vers la conquête du puissant renouveau démocratique, qui se prépare dès lors.

La question, qui se pose maintenant, concerne le choix des hommes et des femmes, aux vertus politiques libres, susceptibles d’entrer en cette politique là. Certes, il leur faut une autre mesure, que celle des gestionnaires d’aujourd’hui – une mesure plus haute, dans le domaine de l’éthique, plus élevée aussi pour passer la mesure du quant-à-soi, et surtout capable de saisir, dans son existence même, l’aspect universel de notre Martinique. Il faut comprendre, en effet, qu’à travers la gouvernance actuelle, le citoyen martiniquais assiste à la liquidation définitive de ce qu’on a appelé la “politique des moratoires.”

Une Martinique nouvelle doit commencer d’être, plus attentive à la problématique du temps, et aux renouvellements demandés, notamment par la jeunesse. C’est la philosophie même de la vie martiniquaise, qui évolue, ainsi que sa philosophie politique. La résignation sénile des élus du quatrième âge, actuellement animateurs de la politique de la Collectivité, doit être jetée aux oubliettes de l’histoire ! Car il faut liquider définitivement celles et ceux qui, par leur plongeon dans l’absurde, se sont alliés en décembre 2015, sans vision d’ensemble, pour mener aujourd’hui des travaux d’horlogerie à la loupe, afin de faire passer le temps au Parc Naturel Régional, et au TCSP notamment, pour chaque fois s’embrouiller, et s’en sortir frustrés ! Le travail de redressement attendu demande des hommes et des femmes, sans idéologie de camouflage et de fuite, sans conformisme de partisans, capables de constituer les forces de renouvellement, avec une conscience plus saine de l’intérêt supérieur de la Martinique, de la dignité de la jeunesse martiniquaise, et du progrès social et économique de notre communauté.

En conclusion, quelle image prospective pour la Martinique ? Quelle essence idéale à réaliser ? Certes, le Martiniquais a été longtemps façonnée par l’histoire ( esclavage, libération, assimilation, différenciation ). Cependant, aujourd’hui, en 2018, celui-ci est à même de choisir sa destinée, donc de faire surgir, dans son histoire, des courants nouveaux. De quel pouvoir tient-il ce plein pouvoir de se faire à sa propre vision d’avenir ? D’où tient-il cet accord avec les évènements, avec force, adresse, assurance, pour que ses choix communautaires excèdent les meilleurs ? C’est l’œuvre de la culture et de la civilisation, c’est l’épanouissement de la vie citoyenne, c’est le développement humain dans le temps, qui lui permet de réaliser librement l’histoire, où il veut aller désormais, selon une action quotidienne de transformation sur son environnement géographique.

L’idéal historique à réaliser, le but fixé pour le bien commun matériel et moral, pour l’évolution économique et sociale, n’est-ce pas l’élargissement vers la « caribéanité », pour une vie supérieure, et une œuvre commune à accomplir avec la Caraïbe et les Amériques, selon le principe historique de l’analogie, tout en gardant intactes les formalités institutionnelles propres, ainsi que les règles suprêmes de la vie humaine. C’est, par là donc, l’avenir des temps martiniquais, qu’il faut commencer à mettre en oeuvre, déjà dans le domaine éducatif, par les langues et les échanges universitaires, puis bien sûr par l’économique, et surtout par des aspects culturels plus humains et plus profonds. Par exemple, s’agissant des enseignements linguistiques, pourquoi ne pas donner plus d’ampleur au Lycée Schoelcher rénové, voire même une nouvelle destination ? Pour qu’un changement s’opère réellement, il faut faire, de cet établissement-phare, le lieu d’une sorte d’industrie pédagogique – une construction massive d’équipements et de documents, se rapportant à ce qu’on appelle les “teachwares”. L’expérience d’un Centre multi-média international, voué à l’audio-visuel et aux technologies de l’éducation, à la fois pour l’information et l’exploitation, permettra d’accueillir et de faire place à des formations collectives, ouvertes aux étudiants et aux enseignants de la Martinique, mais aussi, en tant que Centre Expérimental, à ceux de nos voisins caribéens. Certes, c’est là une entreprise gigantesque, d’ouverture et de coopération, permettant d’expérimenter au niveau de la Caraïbe. La conquête de cette nouvelle optique permettra, à coup sûr, d’intensifier les relations humaines au sein de celle-ci. Par-delà une telle initiative, c’est tout notre environnement caribéen et américain, qui est concerné, se référant désormais à une zone d’avenir utilisable, à un niveau plus élevé d’émancipation et de responsabilité.

ROLAND TELL