“Lettres indiennes”, quelle île en elle?

— Par Roland Sabra —

C’est Alfred Alexandre le président d’Etc Caraibe qui a demandé à Lucette Salibur du Théâtre de l’A’zwel de diriger la mise en lecture de la pièce de Gerty Dambury qu’il avait choisie Lettres indiennes. C’était pour moi une découverte. La pièce écrite en 1992, a fait l’objet d’une création à Avignon en 1996 par Alain Timar (Théâtre des Halles) et à New York en 1997 par Françoise Kourilsky (Théâtre Ubu Rep) sous le titre Crosscurrents. Ils sont six sur scène, à parité, assis sur des chaises, dos face au public. De l’île de  la Réunion une jeune femme, guadeloupéenne, on l’apprendra détour d’une réplique, Fructueuse, c’est son nom, lit à voix haute la lettre qu’elle écrit à son ami de cœur resté près de Paris, loin d’elle. Elle est partie, sans autre raison que se trouver elle-même dans la rencontre avec l’autre. Tout au long du texte va se déployer cette dialectique de Soi et autrui, de l’Identité et de la différence. Dialectique et non juxtaposition, superposition, dans un « en-même-temps » stérile et appauvrissant. Du côté de la mêmeté ( Ricoeur) il y a l’insularité et son enfermement, la colonisation, le passé de l’oppression esclavagiste, le créole, en face, coté altérité donc, il y a l’indianité des arrivants venus remplacer sur les habitations les anciens esclaves. Il y a aussi, évoqué en mode mineur, une organisation familiale marquée des vestiges d’un patriarcat entaché par les conditions d’existence miséreuse. Fructueuse, elle, vient d’un monde dans lequel domine la matrifocalité et elle n’est pas de ce sous-prolétariat. Journaliste ? Nouvelliste ? On ne sait, peu importe pour l’instant, un mouvement fondamental vers l’autre la pousse dans la recherche d’un accomplissement d’une réalisation réparatrice d’un passé qu’elle se doit d’honorer, son devoir de mémoire qui pour autant n’est en rien l’inscription dans une lignée. Cette démarche est d’ailleurs celle de l’ensemble des personnages évoqués dans « Lettres indiennes ». Il s’agit d’un engagement plein et entier. Si le climat social est prééminent c’est qu’il est le contexte dans lequel, à travers la question de l’étrangeté, la transformation psychologique des personnages s’opère dans la perspective d’une tentative  de transformation, de (re)-construction

Fructueuse ne triche pas. Elle écrit à son ami : « Combien de temps pourrai-je encore t’écrire ? … Je sens que la réalité me tire à elle… J’en ai assez de regarder les choses de ce regard cru qui juge, qui dissèque, analyse, cherche des solutions dans l’immédiat… »

Fructueuse se met donc à suivre pas à pas Paul, son voisin, un indien mécanicien dans l’usine à sucre toute proche et qui ne fonctionne que le temps d’une saison. Elles s’attache à ses parents, à son entourage, à son ami Merchat, une ancienne vedette de football, ivrogne au chômage, à sa femme, Marie qui chante la vie dans les travaux des champs. L’usine va fermer. Sans doute pour toujours. Paul retourne chez chez parents. Retour pour une gifle, comme une créance maternelle non encore honorée,  pour un affrontement, pour un combat, pour une émancipation face au père. La fermeture de l’usine c’est aussi pour Merchat l’envolée d’une illusion d’embauche et la nécessité d’envisager la relation avec Marie autrement, différemment. Toujours chez Gerty Dambury la prééminence des conditions d’existence sur les possibilités de changement.

Le texte à le parfum de la canne broyée et de la sueur, l’épaisseur et l’odeur du vesou, la musicalité des effluves du rhum. Et il est admirablement dit, restitué, rendu vivant par les causeurs.

Dans le très bref échange qui a suivi la représentation j’ai fait remarquer à Gerty Dambury, en la taquinant gentiment, qu’en écrivant ce texte daté de 1992 elle avait fait ce qu’elle dénonce aujourd’hui dans ses engagements militants. Elle a d’ailleurs reconnu qu’elle n’écrirait plus ce texte de nos jours. En effet avec recul on peut considérer qu’il y a là appropriation culturelle au détriment de la minorité culturelle indienne de la Réunion. On est bien dans une situation d’emprunt culturel dans une relation inégalitaire face à descendants de « coolies  de l’Empire »méprisés, dans l’île de la Réunion. Gerty Dambury s’approprie une part de leur histoire pour en faire à son profit une œuvre théâtrale. Pour s’en défendre elle dira que c’est la situation de la communauté indienne de Guadeoupe qu’elle voulait évoquer. Ce qui ne fait qu’aggraver la «faute», si “faute” il y a, ce dont je doute, puisque toute culture est appropriation, mais c’est un autre débat. Passons sur le titre ” Lettres indiennes” et l’appropriation discutable d’une “indianité” sujette à caution. Une intellectuelle guadeloupéenne, installée et bien installée à Paris se sert d’une minorité vivant à La Réunion pour en évoquer une autre située en Guadeloupe. N’est-ce pas doublement parler à la place de l’autre ? Mais quand on ne peut dire, ne peut-on avoir recours à un avocat? Un avocat auto-désigné? Oui mais parler pour n’est pas parler à la place de etc.

Fort-de-France, le 30/03/2019

R.S.