« L’Etang », conception, mise en scène, scénographie, dramaturgie Gisèle Vienne

— Par Michèle Bigot —

Gisèle Vienne met en scène un texte de Robert Walser, Der Teich (L’Etang), avec Adèle Haenel et Henrietta Wallberg. Ce récit peu connu de Robert Walser est singulier à bien des égards. Il s’agit d’un écrit privé destiné à sa soeur, que celle-ci a révélé après la mort de l’auteur, dans lequel l’autobiographie se mêle au rêve. Le texte n’a donc pas été écrit pour la scène, et pourtant il se compose de huit scènes, qui font vivre des personnages et des lieux en enchâssant des dialogues. Il offre de façon superlative ce qui fait l’originalité de l’écriture de Walser, ce mélange unique de récit réaliste et de fantaisie ironique, voire de moments oniriques. En bref, c’est un drame familial , l’histoire d’un jeune homme qui s’éprouve mal aimé par sa mère et va simuler un suicide pour mettre cet amour à l’épreuve. La supposée noyage du garçon dans l’étang (d’où le titre) n’est pas sans faire penser à la mort de Robert Walser lui-même qu’on retrouva mort dans la neige le jour de Noël 1956, proche de la clinique psychiatrique où il avait été interné.

C’est donc une gageure de porter sur la scène un tel texte, un de ces paris qu’affectionne Gisèle Vienne, qui privilégie les textes n’ayant pas été pensés pour la scène. Comme s’ils étaient vierges de toute adaptation scénique, offrant ainsi un large terrain à la création sur le plateau. Et c’est bien d’une forme inédite qu’il faut parler ici, autant du point de vue de la diction du texte que du jeu des comédiens et de la scénographie.

L’esthétique dont se réclame la mise en scène relève de l‘Arte povera. Sobriété de la scénographie, minimalisme des composants plastiques, grande liberté par rapport à l’interprétation du texte. Elle s’en distingue cependant par nombre d’aspects.

Le minimalisme du dispositif scénique (trois murs recouverts de toile blanche encadrant les acteurs) est compensé par le jeu des couleurs que la lumière y projette selon les besoins de l’humeur. L’ambiance passe par toutes les couleurs de l’arc en ciel selon l’humeur, au fil du texte. Les acteurs sont précédés sur le plateau par un groupe de personnages statiques nonchalamment installés autour d’un lit dans une chambre d’adolescent en désordre: ce sont des poupées grandeur nature, qu’un homme vient retirer du plateau, non sans qu’une musique techno (création musicale originale de Stephen F. O’Malley) vienne saturer l’espace, déchirant les tympans et remuant les entrailles tandis qu’une lumière blanche d’hôpital envahit la scène.

Le jeu des deux actrices relève quant à lui de la pantomime: il s’inspire des marionnettes qui les ont précédées sur le plateau. Elles se déplacent en un ralenti douloureux, qui décompose les moindres gestes, selon une technique d’expression dramatique qui restitue les émotions voire l’action par le geste, en l’absence de paroles. Ici cependant la parole va apparaître, mais sous une forme qui met au défi les normes dramatiques. Le texte est découpé (ou déchiré) en lambeaux, éclaté entre les personnages, entre les registres. La parole se structure en différentes strates, qui va du dialogue réaliste au monologue intérieur ou à la plainte à peine articulée. Le travail du corps se double pour les actrices d’une savante élaboration de la voix. Faisant fi des normes du dialogue, une même actrice peut incarner plusieurs voix. Ainsi Adèle Haenel réalise une performance inouie, tour à tour douloureusement muette ou prolixe, au besoin ventriloque. En elle se disputent plusieurs voix et plusieurs personnages. C’est un abîme de l’âme qui prend corps sur le plateau, qui exsude par les gestes, par la parole ou le cri. Il en résulte une difficulté formelle dérangeante pour le spectateur, tendu à l’écoute du moindre chuchotement, bousculé entre le spectacle de l’effondrement du corps et le surgissement violent de la détresse adolescente. Spectacle subversif, qui cruse encore l’écriture de Robert Walser et la prolonge dans une mise en scène du chaos en mêlant les temporalités et les registres de la parole.

En somme un langage dramatique novateur et audacieux, qui témoigne d’une exigence absolue et d’un travail minutieux de tous les composants, texte, jeu, scénographie, déplacements, lumières et musique.

Michèle Bigot

Le spectacle est en tournée dans toute la France, Rennes, Poitiers, Toulouse, Milano, Nanterre…

La Comédie de Valence C.D.N. Drôme-Ardèche

02.03-03.03.22

La Comédie de Valence

C.D.N. Drôme-Ardèche

Gisèle Vienne met en scène un texte de Robert Walser, Der Teich (L’Etang), avec Adèle Haenel et Henrietta Wallberg. Ce récit peu connu de Robert Walser est singulier à bien des égards. Il s’agit d’un écrit privé destiné à sa soeur, que celle-ci a révélé après la mort de l’auteur, dans lequel l’autobiographie se mêle au rêve. Le texte n’a donc pas été écrit pour la scène, et pourtant il se compose de huit scènes, qui font vivre des personnages et des lieux en enchâssant des dialogues. Il offre de façon superlative ce qui fait l’originalité de l’écriture de Walser, ce mélange unique de récit réaliste et de fantaisie ironique, voire de moments oniriques. En bref, c’est un drame familial , l’histoire d’un jeune homme qui s’éprouve mal aimé par sa mère et va simuler un suicide pour mettre cet amour à l’épreuve. La supposée noyage du garçon dans l’étang (d’où le titre) n’est pas sans faire penser à la mort de Robert Walser lui-même qu’on retrouva mort dans la neige le jour de Noël 1956, proche de la clinique psychiatrique où il avait été interné.

C’est donc une gageure de porter sur la scène un tel texte, un de ces paris qu’affectionne Gisèle Vienne, qui privilégie les textes n’ayant pas été pensés pour la scène. Comme s’ils étaient vierges de toute adaptation scénique, offrant ainsi un large terrain à la création sur le plateau. Et c’est bien d’une forme inédite qu’il faut parler ici, autant du point de vue de la diction du texte que du jeu des comédiens et de la scénographie.

L’esthétique dont se réclame la mise en scène relève de l‘Arte povera. Sobriété de la scénographie, minimalisme des composants plastiques, grande liberté par rapport à l’interprétation du texte. Elle s’en distingue cependant par nombre d’aspects.

Le minimalisme du dispositif scénique (trois murs recouverts de toile blanche encadrant les acteurs) est compensé par le jeu des couleurs que la lumière y projette selon les besoins de l’humeur. L’ambiance passe par toutes les couleurs de l’arc en ciel selon l’humeur, au fil du texte. Les acteurs sont précédés sur le plateau par un groupe de personnages statiques nonchalamment installés autour d’un lit dans une chambre d’adolescent en désordre: ce sont des poupées grandeur nature, qu’un homme vient retirer du plateau, non sans qu’une musique techno (création musicale originale de Stephen F. O’Malley) vienne saturer l’espace, déchirant les tympans et remuant les entrailles tandis qu’une lumière blanche d’hôpital envahit la scène.

Le jeu des deux actrices relève quant à lui de la pantomime: il s’inspire des marionnettes qui les ont précédées sur le plateau. Elles se déplacent en un ralenti douloureux, qui décompose les moindres gestes, selon une technique d’expression dramatique qui restitue les émotions voire l’action par le geste, en l’absence de paroles. Ici cependant la parole va apparaître, mais sous une forme qui met au défi les normes dramatiques. Le texte est découpé (ou déchiré) en lambeaux, éclaté entre les personnages, entre les registres. La parole se structure en différentes strates, qui va du dialogue réaliste au monologue intérieur ou à la plainte à peine articulée. Le travail du corps se double pour les actrices d’une savante élaboration de la voix. Faisant fi des normes du dialogue, une même actrice peut incarner plusieurs voix. Ainsi Adèle Haenel réalise une performance inouie, tour à tour douloureusement muette ou prolixe, au besoin ventriloque. En elle se disputent plusieurs voix et plusieurs personnages. C’est un abîme de l’âme qui prend corps sur le plateau, qui exsude par les gestes, par la parole ou le cri. Il en résulte une difficulté formelle dérangeante pour le spectateur, tendu à l’écoute du moindre chuchotement, bousculé entre le spectacle de l’effondrement du corps et le surgissement violent de la détresse adolescente. Spectacle subversif, qui cruse encore l’écriture de Robert Walser et la prolonge dans une mise en scène du chaos en mêlant les temporalités et les registres de la parole.

En somme un langage dramatique novateur et audacieux, qui témoigne d’une exigence absolue et d’un travail minutieux de tous les composants, texte, jeu, scénographie, déplacements, lumières et musique.

Michèle Bigot

Le spectacle est en tournée dans toute la France, Rennes, Poitiers, Toulouse, Milano, Nanterre…