Les terres souffrantes de Martinique

— par Janine Bailly —

De Florence Lazar : « Tu crois que la terre est chose morte »

Non, je ne suis pas de ceux qui disent les avantages supposés de cette étrange période de confinement ! Non, je n’ai pas attendu que Monsieur Macron me conseille d’utiliser ce temps mort pour m’adonner à la lecture, et je ne mets pas à profit les heures pour faire tout ce qu’en temps normal j’aurais remis aux calendes grecques. Non, je  ne dirai pas, comme ceux-ci qui vont s’épanchant dans les médias, ce que sera « le monde d’après », je ne sais s’il y aura un autre monde ni ce qu’il pourrait bien être, ni si les hommes auront changé ou s’ils retomberont dans leurs ornières coutumières. Je songe seulement à Woody Allen écrivant « Je ne sais pas si Dieu existe, mais s’il existe, j’espère qu’il a une bonne excuse. » Parce que je suis plutôt dans la sidération. Parce que je ressens d’abord le tragique de la situation, et que je sais ceux qui souffrent. Ceux qui meurent. Ceux qui pleurent un être cher, disparu dans l’extrême solitude d’un hôpital, ou reclus loin des siens dans une chambre d’Ehpad. Ceux qui se dévouent et pour nous risquent leur vie chaque jour. Dans les établissements de soin, dans les rues de nos villes, sur nos routes, dans les commerces dits « de première nécessité » forcément ouverts pour notre survie, où les employés continuent à travailler, et comment font-ils donc pour trouver encore la force de me sourire ? Non, je n’ai pas la sérénité nécessaire pour bien  profiter de ces jours gris, et dois-je envier ceux qui le peuvent ? Ariane Mnouchkine, à qui l’on posait la question de “l’opportunité” à saisir, répondait ainsi, et ses paroles me vont droit au cœur : « Oh ! une opportunité ? ! Des centaines de milliers de morts dans le monde ? Des gens qui meurent de faim, en Inde ou au Brésil, ou qui le risquent dans certaines de nos banlieues ? Une aggravation accélérée des inégalités, même dans des démocraties riches, comme la nôtre ? Certains pensent que nos bonnes vieilles guerres mondiales aussi ont été des opportunités… Je ne peux pas répondre à une telle question, ne serait-ce que par respect pour tous ceux qui en Inde, en Équateur ou ailleurs, ramassent chaque grain de riz ou de maïs tombé à terre. » 

Cependant, privée de spectacles vivants, de salles de théâtre, de concert et de cinéma, et comme chacun d’entre nous réduite aux écrans, je reconnais avoir fait, grâce à cette réclusion nécessaire, des découvertes qui dans le tourbillon ordinaire de la vie auraient pu m’échapper, et cela aurait été bien regrettable ! Il en est ainsi de ce très beau documentaire de Florence Lazar, tourné à la Martinique, « Tu crois que la terre est chose morte ». Un titre emprunté à la pièce d’Aimé Césaire, « Une tempête », et qui pourrait résonner comme en écho à la période que nous traversons. Alors, interdite de rencontres avec mes semblables, j’ai lié amitié avec ces figures sur pellicule, regardées, écoutées et filmées au plus près de leur vérité, dans leurs occupations quotidiennes, par une cinéaste de grande générosité et sensibilité. Si par malchance vous n’avez pu suivre la diffusion du lundi 4 mai sur la chaîne Arte, offrez-vous une séance de rattrapage, que vous soyez encore ou non plus confinés, le film étant disponible, jusqu’au 2 juillet sur le net.

https://www.arte.tv/fr/videos/081578-000-A/tu-crois-que-la-terre-est-chose-morte/

Ce film, d’une durée de 70 minutes, soutenu par la Région Nouvelle-Aquitaine et accompagné par ALCA, figurait à la sélection officielle du « Festival IDFA » qui s’est tenu à Amsterdam en décembre 2019. Créé en 1988, l’IDFA, en français « Festival International du Documentaire d’Amsterdam », est le plus grand festival mondial du film documentaire. Son but est de promouvoir la création d’œuvres, et de les présenter au plus large public possible. L’ALCA « Agence Livre Cinéma et Audiovisuel » en Nouvelle-Aquitaine, travaille au dialogue entre les trois secteurs qui procèdent de l’écriture : « Livre, Cinéma, Audiovisuel, il s’agit à chaque fois de raconter, témoigner, trouver de nouvelles formes de langage. »

Florence Lazar : Cinéaste documentariste, photographe et plasticienne, elle a réalisé en 2016 une série photographique au Collège Aimé Césaire, dans le quartier de La Chapelle à Paris : chaque cliché représente un objet lié au passé colonial de la France, ou au mouvement anti-colonial de l’après-guerre ; des objets choisis en concertation avec les élèves du collège. Au Musée du Jeu de Paume s’est tenue en 2019 une exposition au titre éponyme du film « Tu crois que la terre est chose morte ».

« 125 hectares » est un premier documentaire, d’une trentaine de minutes, par lequel Florence Lazar relate l’entreprise singulière d’un Collectif de jeunes agriculteurs qui, en 1983 au Morne-Rouge, a décidé de faire bouger les lignes. 125 hectares, c’est la superficie du terrain occupé par le Collectif. Véronique Montjean, une de ses fondatrices, dit sans emphase l’histoire de cette occupation, dit ses certitudes sans cesser de travailler à la récolte dans son champ. On la retrouvera avec plaisir dans le second documentaire.

https://www.alimenterre.org/125-hectares

« Tu crois que la terre est chose morte » (Production : Sister productions)

Et pour cela, tu la piétines… Le sol de Martinique — un quart des terres, ou davantage ? — souffre d’une grave pollution, généralisée par l’usage intensif sur plusieurs décennies, de produits phytosanitaires chimiques qui se sont révélés dangereux. Le chlordécone en particulier, pesticide cancérigène de très haute toxicité, utilisé pour traiter les plantes dans les bananeraies, la monoculture de la banane étant devenue, après la chute de l’industrie sucrière, la première ressource agricole de l’île. Sols pollués, rivières mortes où l’on s’en allait autrefois pêcher l’écrevisse et conter la légende de la “diablesse”, humains trop souvent contaminés…

Le documentaire montre comment aujourd’hui, par des initiatives individuelles ou collectives, une partie de la population agricole entreprend de revitaliser la terre, en cultivant autrement, dans le respect de la nature, en s’inspirant aussi de savoirs ancestraux redynamisés. Loin de théoriser, sans asséner de vérités, Florence Lazar fait en sorte que l’histoire s’écrive par le regard et la parole d’hommes et de femmes, de celles et ceux qui pensant pour leur pays un nouvel avenir « entrent en résistance », inventent pour leur terre « une résilience », se réapproprient des sols confisqués, ou s’initient aux médecines traditionnelles. Pourront-ils « inverser la tendance ? » : une réalité / un rêve, un espoir / une utopie ?

« Pistache-savane, oseille, “plus-fort-que- l’homme”, cannelle, citronnelle de Madagascar, bouton d’or pimenté… » : c’est à un inventaire de la biodiversité en Martinique que nous convie telle herboriste, grande amatrice de flore tropicale aux noms poétiques. Il suffirait de l’entendre égrener  toutes les variétés de menthe existantes pour comprendre à quel point est riche la végétation de l’île ! Connues des anciens pour leurs vertus médicinales, les plantes dont certaines sont venues « du Japon, de Chine, ou des Amérindiens », composent une précieuse pharmacopée encore trop peu connue, trop peu reconnue. Ce sont ces plantes aussi, aptes à nourrir le corps comme à le soigner, qui ont permis autrefois dans la forêt « la survie des Nègres Marrons ».

En images souvent lyriques, en plans rapprochés qui magnifient les gestes des mains, ou en plans plus larges qui exaltent la nature et le paysage martiniquais, le film fait que l’on aime ces hommes et ces femmes, leur rapport tendre et respectueux à la terre qu’ils travaillent. Deux mondes ici s’opposent. Celui de ces paysans d’un genre nouveau, calme et serein et qui sait prendre son temps, où les bruits seuls du vent coulis dans les feuilles, de l’eau qui coule, des oiseaux dans les haies troublent le silence. Celui de la monoculture, industrialisé, déshumanisé, pressé, et qui revient en leitmotiv dans l’incessante rotation des chaînes de conditionnement d’un fruit destiné d’abord à l’exportation, dans les gestes mécaniques des “ouvriers de la banane”, dans la tempête bruyante qui agite les palmes de bananiers alignés comme à la parade. Sans explication, par la seule force de l’image, c’est bien un discours critique qui nous est proposé. L’eau, libre ou emprisonnée, en est le fil conducteur. L’eau ruisselle, pure encore ou déjà souillée ; elle est morte dans la rivière ; elle est la pluie bienfaisante ; elle est captive au service des humains et de l’économie quand, sans voir jamais de visages ni entendre de paroles, on regarde des mains laver, dans les bassins, les régimes de bananes ;  elle pourrait être la vie !

Une œuvre, essentielle, à voir et à revoir… pour aimer et comprendre, « parce que ce territoire ultramarin est un microcosme, il est un observatoire des grandes questions environnementales qui se posent partout à nous. » (ALCA)

Fort-de-France, le 9 mai 2020