Quand la crise nous impose de repenser collectivement l’avenir
— Par Rodolf Étienne —
Face aux échouements massifs de sargasses qui touchent régulièrement la Martinique, la réponse ne peut plus se limiter à l’urgence.
Entre coûts économiques croissants, enjeux sanitaires et défis environnementaux durables, la crise des sargasses impose désormais de repenser l’action publique et la gouvernance des territoires littoraux.
Quand science et politique se rencontrent
Après avoir compris ce que sont les sargasses, d’où elles viennent et pourquoi elles prolifèrent, une question s’impose avec force : que fait-on, concrètement, face à ce phénomène ?
Depuis 2011, la Martinique et ses îles voisines sont confrontées à une situation inédite : une pollution naturelle d’origine globale, aux effets locaux massifs, récurrents et durables. Cette situation met à l’épreuve les politiques publiques classiques, pensées pour des crises ponctuelles, et non pour un risque environnemental chronique.
Le phénomène des sargasses agit comme un révélateur : révélateur des limites de l’action publique, des tensions entre État et collectivités, des inégalités territoriales, mais aussi des capacités d’innovation, de coopération et d’adaptation. Ce deuxième volet propose une analyse critique et structurée des réponses institutionnelles mises en place, de leurs réussites comme de leurs insuffisances, et ouvre des pistes pour une gouvernance plus efficace, plus juste et plus durable.
Les premières années : improvisation et déni relatif
Entre 2011 et 2014, les arrivages de sargasses sont traités comme un phénomène exceptionnel. Les réponses sont essentiellement locales, fragmentées, souvent improvisées : ramassage manuel, mobilisation des communes, interventions ponctuelles des services de l’État. L’absence de cadre national clair entraîne des inégalités de traitement entre territoires. Certaines communes disposent de moyens, d’autres non. Les habitants dénoncent un sentiment d’abandon, tandis que les acteurs publics peinent à qualifier juridiquement le phénomène : pollution, catastrophe naturelle ou nuisance sanitaire.
Il faudra attendre 2015–2016, sous la pression des élus, des associations et des collectifs de riverains, pour que l’État commence à reconnaître le caractère structurel du problème. Dès lors, des plans interministériels sont élaborés, associant environnement, santé, logement et recherche. La Martinique, aux côtés de la Guadeloupe, devient un territoire pilote dans la gestion des sargasses. La crise change alors de statut : elle n’est plus seulement locale, elle devient un enjeu de politique publique nationale et ultramarine.
« Le phénomène des sargasses agit comme un révélateur des limites de l’action publique mais aussi des capacités d’innovation et d’adaptation des territoires. »
Plans sargasses et financements dédiés
L’État met en place plusieurs plans successifs, mobilisant des dizaines de millions d’euros sur la décennie. Des financements d’urgence qui visent en premier lieu le ramassage et la collecte, l’acquisition de matériels (barrages flottants, engins spécialisés), la surveillance sanitaire, la recherche scientifique et la prévision. Ces plans manifestent clairement une avancée réelle avec une visibilité budgétaire et un cadre d’intervention. Pour autant, leur mise en œuvre reste souvent lente, soumise à des procédures lourdes, peu adaptées à l’urgence du terrain.
Santé publique : entre précaution et incertitude
L’État joue un rôle central dans la surveillance sanitaire : mesures de H₂S, recommandations d’évacuation, fermetures temporaires d’écoles ou de bâtiments publics.
Mais cette action est parfois perçue comme contradictoire : les seuils d’alerte évoluent, les messages changent, et les habitants ont le sentiment que la science progresse plus vite que la décision politique. La difficulté tient à un point clé : agir sans certitude totale, dans un contexte où l’inaction peut être tout aussi dommageable que l’excès de prudence.
En première ligne : La Collectivité Territoriale de Martinique (CTM)
La Collectivité Territoriale de Martinique occupe, dès l‘origine, une position stratégique. Compétente en matière d’aménagement, d’environnement et de développement économique, elle est au cœur de la coordination entre communes, État et partenaires scientifiques. Elle finance des dispositifs de prévention, soutient les communes pour le ramassage et participe à l’expérimentation de solutions innovantes. Elle doit pourtant composer avec des contraintes budgétaires fortes et une pression sociale permanente.
Quant aux communes, elles sont les premières confrontées à la colère vive des habitants. Elles organisent le ramassage, sécurisent les plages, gèrent les déchets et dialoguent directement avec les riverains. Or, toutes ne disposent pas des mêmes capacités techniques ni financières. Cette inégalité territoriale crée des tensions et pose, là encore, une question de fond : peut-on laisser des communes seules face à un phénomène global ?
Le piège de la gestion permanente de crise
La majorité des dispositifs actuels reste fondée sur une logique réactive : on agit quand les sargasses arrivent. Cette approche a un coût élevé, financier autant qu’humain. Elle épuise les services, fragilise les populations et empêche une projection à long terme. De plus en plus d’acteurs plaident pour un changement de paradigme : anticiper grâce aux outils de prévision, protéger en amont les zones sensibles, adapter l’urbanisme et l’habitat littoral, intégrer le risque sargasses dans les documents de planification. Il s’agit d’accepter que les sargasses font désormais partie du paysage, non pour s’y résigner, mais pour mieux vivre avec un risque maîtrisé.
« Face à un phénomène désormais durable, l’enjeu n’est plus seulement de gérer l’urgence, mais de construire une réponse politique et territoriale de long terme. »
Barrages en mer et collecte précoce
Les barrages anti-sargasses visent à intercepter les algues avant leur échouage. Leur efficacité dépend fortement des conditions météorologiques et de la configuration des côtes. Ils ne constituent pas la solution miracle, mais un outil parmi d’autres. La collecte en mer, avant décomposition, prometteuse, est coûteuse et techniquement complexe, nécessitant une coordination fine entre prévision, logistique et capacités portuaires.
La valorisation des sargasses, que ce soit sous forme de compost, de matériaux ou d’énergie est souvent présentée comme la solution d’avenir, mais, dans la réalité, reste limitée par des contraintes sanitaires, économiques et logistiques. Si certaines pistes sont explorées, le consensus scientifique est clair, la valorisation ne peut être qu’un complément, jamais une solution centrale à court terme.
Inégalités d’exposition
Les zones les plus touchées, les plus exposées, sont souvent des zones littorales modestes, où vivent des populations déjà fragilisées par une certaine précarité. La crise des sargasses pose ainsi une question de justice environnementale : qui subit, qui décide, qui est protégé ? Au fil des ans, la fatigue collective s’installe. Les habitants expriment un sentiment d’abandon, leur défiance vis-à-vis des institutions, laissant, parfois, leur colère s’exprimer face aux lenteurs d’un système qui ne sait pas réellement répondre à leurs légitimes attentes. Restaurer la confiance passe par la transparence, la concertation et la reconnaissance des souffrances vécues.
La crise des sargasses montre à tous la nécessité d’un réel dialogue, permanent, entre chercheurs, décideurs et populations. La science seule ne suffit pas, pas plus que la décision politique isolée. C’est dans leur articulation que se joue l’efficacité. Plusieurs pistes se dessinent : pilotage renforcé à l’échelle régionale caribéenne, intégration du risque sargasses dans les politiques de santé, d’habitat et d’aménagement, reconnaissance juridique plus claire du statut des victimes.
Les sargasses comme épreuve politique
On constate clairement que les sargasses ne sont pas seulement un problème écologique. Elles constituent une épreuve politique, au sens fort, interrogeant notre capacité à gouverner l’incertitude, à protéger les plus vulnérables, à penser le long terme dans un monde instable.
La Martinique, par son exposition et son expérience, a les capacités pour devenir un laboratoire de politiques publiques innovantes, utiles, bien au-delà de la seule zone Caraïbe. La condition : sortir de la seule logique de l’urgence et assumer pleinement que ce phénomène est désormais une donnée durable de l’environnement.
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La CTM face à la crise des sargasses
La Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) joue un rôle central dans la gestion de la crise des sargasses. Compétente en matière d’aménagement du territoire, d’environnement et de développement économique, elle assure la coordination avec les communes, l’État et les partenaires scientifiques. Elle soutient financièrement les opérations de ramassage, participe à la mise en place de dispositifs de prévention et accompagne l’expérimentation de solutions visant à limiter les impacts environnementaux et sanitaires. Confrontée à un phénomène durable et coûteux, la CTM doit toutefois composer avec des contraintes budgétaires importantes et une pression sociale constante dans les zones littorales les plus exposées.
Le GIP Sargasses
Le GIP Sargasses est un Groupement d’intérêt public créé pour coordonner la lutte contre les échouements massifs de sargasses dans les territoires antillais, notamment en Martinique et en Guadeloupe. Il associe l’État, les collectivités territoriales et des partenaires publics afin d’améliorer la prévention, la collecte, la gestion des algues échouées et la protection des populations exposées. Son objectif est de structurer une réponse durable et coordonnée face à un phénomène désormais récurrent, en appui aux communes et aux services de terrain.
Chiffres clés : Impacts des sargasses
11 000 cas de symptômes aigus attribués à l’exposition aux gaz issus de la décomposition des sargasses (H₂S notamment) ont été rapportés en 2018 en Guadeloupe et en Martinique sur une période de plusieurs mois.
Plus de 6,4 millions d’euros ont été dépensés en 2024 par l’État pour la lutte contre les sargasses en Martinique (actions de collecte, insertion, moyens humains et logistiques).
4 439,5 tonnes de sargasses ont été collectées en Martinique entre le 1ᵉʳ mars et le 6 juin 2025, soit près de trois fois plus que sur la saison précédente.
Les échouements massifs sont reconnus comme un risque pour la santé humaine en raison des émissions de gaz toxiques (H₂S, NH₃) provenant de la décomposition des algues lorsqu’elles ne sont pas collectées rapidement.
Les impacts socio-économiques répertorient des dégâts sur le tourisme, la pêche, l’accès aux plages et la qualité de l’eau, entraînant des pertes financières dans plusieurs secteurs touchés par les échouements.
Impacts sectoriels (tourisme et pêche)
Les accumulations de sargasses peuvent réduire la croissance du tourisme régional de plusieurs points de pourcentage et conduire à une diminution durable de l’activité économique sur les plages touchées, avec des pertes documentées de fréquentation et d’activité commerciale plusieurs mois après les épisodes majeurs.
Les échouements affectent également la pêche et les activités maritimes, en gênant l’accès aux zones de pêche et en réduisant les captures, ce qui se traduit par des baisse de revenus pour les pêcheurs et les filières associées.
Pour aller plus loin
Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) — Politiques territoriales, actions environnementales et dispositifs d’appui aux communes
https://www.collectivitedemartinique.mq
Les sargasses en Martinique
Premier volet : Comprendre pour agir.
Deuxième volet : Gouverner l’urgence, construire l’avenir.
Troisième volet : Vivre avec l’invivable.
Illustrations
Sargassum natans : Sargasse à feuilles étroites. © Aquaportail.
https://www.aquaportail.com/fiche-algue-3855-sargassum-natans.html/
