” Les psychanalystes doivent écouter leurs patients et non dire la norme”

 par Caroline Thompson, psychanalyste et thérapeute familiale, service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de la Pitié-Salpêtrière

 

 –Comment interprétez-vous cette “guerre des psys” qui a lieu autour de l’homoparentalité ?

Les psys se sont retrouvés un peu pris au piège par cette manie de concevoir les questions de société en termes de “pour ou contre”. Or, une des forces des psychanalystes, c’est d’avoir une position de retrait par rapport à l’alternative du “pour ou contre”.

Quand on écoute ce que nous dit un patient, on n’est pas pour ou contre, mais dans une neutralité par rapport au contenu de ce qu’il peut dire. On peut entendre des choses très choquantes, des propos racistes, sexistes ou des fantasmes d’une grande violence… On n’est pas là pour dire “Ce n’est pas bien” ou “C’est bien”.

C’est la spécificité de notre métier : ne pas être dans une norme. Les psys ont été attirés comme des aimants vers ce qu’ils considéraient être de leur ressort, à la fois le bien-être des enfants et la structure de la famille, et la manière dont cette structure mettait en place l’univers psychique et de l’enfant. Mais du coup, cela a créé un discours normatif et paternaliste.

Est-ce en raison d’une histoire compliquée entre la psychanalyse et l’homosexualité ?

L’homosexualité était considérée comme une perversion par Freud, dans un sens plus médical bien sûr que la perversion comme on peut l’entendre aujourd’hui quand on dit d’un individu : “C’est un pervers.” Mais c’est quand même pour lui une déviance, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire que la sexualité “normale” – parce que, pour Freud, il y a une sexualité normale – est déviée de son objet et se dirige vers le même sexe, à savoir un autre objet que l’objet “normal”, qui devrait être la personne du sexe opposé. Pour Freud, l’homosexualité est une déviance d’un développement normal.

Donc une forme de pathologie ?

Freud considère que l’homosexualité crée des personnalités plus infantiles ou plus narcissiques. Et il faut rappeler que jusqu’au début des années 1980 – même si ce n’était pas dit comme tel – on n’était pas analyste si on était homosexuel. On cachait son homosexualité si on voulait devenir analyste, parce qu’on considérait qu’un analyste homosexuel ne pourrait pas bien analyser le transfert. Il ne s’agit pas d’incriminer Freud, qui a été un génial explorateur de l’âme humaine. Mais ce n’est pas pour ça que tout ce qu’il a dit est génial.

Il y a un corpus freudien très intéressant pour les psychanalystes, qui peuvent s’en servir comme d’une référence, mais certainement pas comme des Tables de la loi. Avec Freud, on a la mise en place d’un corpus clinique encore utile. Mais certains psychanalystes peinent à faire entrer la nouvelle famille dans le corpus freudien (sur la parenté ou le complexe d’Œdipe, notamment). Ils en concluent qu’il faut stopper le changement familial et sociétal. Mais ils oublient que Freud a commencé en observant ce qu’il y avait autour de lui, en laissant le jugement moral de côté.

Mais certains psychanalystes disent que l’homoparentalité effacerait l’altérité, ferait disparaître le rôle du père et de la mère et porterait atteinte à l’équilibre psychique des enfants. Ces arguments sont-ils recevables ? C’est vrai que la question de la différence est fondamentale pour le développement du psychisme de l’enfant. Dans la psychanalyse, cette différence se fait sur celle des sexes et des générations. La différence des générations existe dans l’homoparentalité : ce ne sont pas des gens de 5 ans qui vont adopter des gens de 4 ans, ce sont des adultes qui adoptent des enfants. Il est évident qu’un homme et une femme sont différents. Mais Freud a aussi beaucoup parlé de la bisexualité psychique – chaque être est masculin et féminin – en expliquant qu’il y avait une différence entre le masculin et le féminin biologiques, extérieurs, et le masculin et le féminin psychiques, qui sont d’un autre ordre.

On réduit le complexe d’Œdipe à une réalité extérieure et sociale : un homme, une femme, papa, maman… Or, souvent, les pères qui sont fantasmés ne sont pas les pères de la réalité biologique. Donc, quand on dit qu’il faut avoir un père et une mère pour faire un Œdipe, je pense que cela ne correspond pas à la réalité et que, par ailleurs, ce n’est pas du bon freudisme.

LE MONDE | 08.11.2012 à 16h29 Propos recueillis par Nicolas Truong

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