— Collectif —
A l’initiative du magazine « Santé & Travail » un collectif de quelque 90 personnalités, parmi lesquelles Sophie Binet et Marylise Léon, secrétaires générales de la CGT et de la CFDT, appelle à mieux identifier les facteurs de pénibilité et de maladies professionnelles propres aux genres.
Le standard du travailleur masculin va-t-il continuer à dicter les règles de la prévention des risques professionnels ? Et, ce faisant, à éclipser les risques spécifiques qui menacent la santé et la sécurité des femmes au travail ? Depuis de nombreuses années, des travaux de recherche montrent les limites de ce modèle implicite. C’est le cas de la photographie statistique de la sinistralité selon le sexe, réalisée par l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail, depuis 2012, qui met en évidence des écarts significatifs, longtemps invisibilisés.
Malgré ces coups de projecteur, la question demeure. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter le dernier bilan de l’Assurance-maladie sur les accidents du travail, qui, derrière une baisse globale de 25 % depuis vingt ans, fait apparaître une évolution fortement asymétrique : une diminution de 40 % des accidents pour les hommes, mais une hausse de 26 % chez les femmes. Du côté des maladies professionnelles, comme les troubles musculosquelettiques (TMS), les lésions cutanées ou les épisodes dépressifs en lien avec le travail, les travailleuses sont également les plus touchées.
Espaces fragmentés.
Ces écarts ne sont pas le fruit du hasard. La répartition sexuée des emplois reste marquée. Dans les secteurs où les femmes sont majoritaires (santé, soin, travail social, commerce, entretien, services aux personnes), les risques sont moins visibles.
D’une part, parce que leurs effets sont différés : les TMS s’installent après des années de gestes répétitifs, les atteintes psychiques à la suite d’expositions prolongées aux risques psychosociaux. D’autre part, parce que ces emplois, lorsqu’ils sont exercés au domicile des personnes aidées ou dans des espaces fragmentés, restent à distance des dispositifs de formation, d’évaluation et de prévention. Pourtant, le taux de gravité des accidents du travail dans les services est comparable à celui du bâtiment et des travaux publics. Quant aux agentes d’entretien, elles manipulent des produits chimiques susceptibles de provoquer des atteintes oculaires, respiratoires ou cutanées.
Par ailleurs, même dans le cas où des femmes et des hommes exercent le même métier, réalisent la même tâche, la manière de tenir le travail, de s’y engager, de composer avec les prescriptions et les imprévus, peut engendrer, pour les unes et pour les autres, des coûts différenciés. Parce que les corps ne sont pas socialisés de la même façon, parce que les attentes organisationnelles diffèrent, parce que l’accès aux ressources techniques et à la reconnaissance varie, l’effort requis pour « bien faire » son travail n’est pas équivalent. Les femmes ne sont pas des travailleurs comme les autres. De ce fait, les risques liés à la charge physique, aux agents chimiques ou encore aux températures extrêmes ont des impacts différenciés sur la santé, y compris sexuelle ou reproductive, des femmes et des hommes, compte tenu de leurs spécificités anthropométriques, morphologiques, physiologiques ou hormonales.
Le constat est le même s’agissant des risques organisationnels : le télétravail réassigne les femmes au cumul avec les tâches d’entretien du foyer, le travail de nuit est associé chez elles à un surrisque de cancers du sein, et elles sont les premières victimes des violences sexistes et sexuelles au travail. Enfin, c’est sur elles que reposent principalement l’articulation entre vie professionnelle et vie personnelle, et l’essentiel du travail domestique, parental ou d’aidance. Cela alors même qu’elles disposent de moins de marges de manœuvre que les hommes dans l’organisation de leur travail. Pour autant, la prévention des risques professionnels reste centrée sur les hommes.
Dès lors, comment mettre en lumière ces différences et leurs effets afin de gommer ces inégalités ? En la matière, la clé réside dans une volonté politique affirmée de produire et d’exploiter des données sexuées, y compris à l’échelle régionale ou à celle des entreprises. C’est la première condition d’une lecture plus fine de la santé au travail de l’ensemble de la population, et d’actions mieux ciblées sur certains métiers ou secteurs.
Au sein des entreprises et des administrations, c’est l’élaboration du Document unique d’évaluation des risques professionnels qui représente l’étape opérationnelle cruciale pour intégrer une approche différenciée des conditions de travail selon le sexe, ainsi que les expositions spécifiques des femmes. Obligatoire depuis 2014, cet exercice se heurte au manque de méthodologie des acteurs chargés de sa mise en œuvre. Renforcer la formation de ces derniers, notamment en intégrant dans les référentiels les dimensions du sexe et du genre, est la première pierre d’une montée en compétences sur ces questions et d’une réduction des inégalités de santé.
Alors qu’il est maintenant bien établi que les femmes occupent majoritairement des métiers où elles engagent leur santé sur le long terme, compromettant leur maintien dans l’emploi jusqu’à la retraite et leur vieillissement sans incapacité, un effort particulier doit être engagé sur la prévention de l’usure professionnelle. Cela passe par une amélioration de leurs parcours afin de limiter l’exposition dans le temps, par la reconnaissance de la pénibilité inhérente à certains métiers, avec des mesures incitatives pour l’amélioration des conditions de travail, de la formation professionnelle, voire des dispositifs de cessation anticipée d’activité.
Enfin, n’oublions pas que faire progresser les droits des femmes en matière de santé au travail comme pour l’ensemble des droits, c’est faire progresser les droits de tous, femmes et hommes. Prendre en compte la diversité des personnes au travail – âge, sexe, handicap, statut… – pour penser les organisations en fonction de ces différences est un gage d’équité et de justice sociale.

