L’écologie peut-elle se passer d’une critique du capitalisme ?

Entretien avec Armel Campagne pour “Le Capitalocène” (éd. Divergences)

Dans cette contrée lointaine et mal connue qu’est notre « environnement », il paraît que rien ne va plus. Heureusement, les plus fins observateurs nous tiennent quotidiennement au courant. Par exemple, les journalistes s’affolent que les trois dernières années soient parmi les plus chaudes jamais enregistrées et que les émissions de CO2 repartent à la hausse ; la communauté scientifique s’agite d’autant plus que ses cris d’orfraie demeurent sans effet ; les biologistes terrifiés regardent s’accélérer la sixième extinction de masse. Partout, l’on commence à subodorer que la réponse humaine au désastre en cours, sous la forme de grandes conférences internationales (COP), est parfaitement inoffensive.

Dans le vacarme et l’urgence qui entourent la question écologique, il s’agit pour bien agir de bien distinguer la cause de nos problèmes, afin d’identifier des cibles logiques. Armel Campagne, un jeune historien, vient justement de faire paraître ses recherches sur le Capitalocène, aux éditions Divergences. L’idée est simple : le dérèglement climatique, dû aux pollutions émises par l’extraction et la consommation d’énergies fossiles, n’est pas séparable de l’émergence d’un régime social et économique particulier, le capitalisme. Historiquement, le lien saute aux yeux : le dérèglement climatique comme le capitalisme apparaissent aux 18-19ème siècles, à partir de la révolution industrielle anglaise. Après avoir lu cet excellent bouquin, nous avons donc souhaité rencontrer Armel Campagne, qui a très aimablement accepté, pour creuser avec lui cette question cruciale : l’écologie peut-elle se passer d’une critique du capitalisme1 ?
Le Capitalocène, par Armel Campagne, éd. Divergences

Comment tu en es venu à te préoccuper d’écologie ?

J’ai commencé mon parcours « militant » par l’écologie, par ce qu’on appelle « la décroissance ». C’est par ça que j’ai commencé à réfléchir de manière critique sur la société capitaliste. J’ai été de tendance libertaire dans un premier temps, et je suis venu à Marx plus tard. Puis en fonction des périodes, mon intérêt pour ces questions écologiques varie, car il n’y a pas que ce sujet-là qui m’intéresse. La question de l’écologie est revenue quand je me suis intéressé à la critique dite « anti-industrielle », que je voulais aborder avec les lunettes de la critique de la valeur et de Marx. Et donc j’ai rencontré par ce biais Christophe Bonneuil [historien des sciences, auteur de L’événement anthropocène (Seuil, 2016)], qui s’intéressait un peu à la critique de la valeur. Dans le cadre de son Master, il m’a proposé d’écrire sur le Capitalocène, que je voulais travailler dans l’optique de la critique de la valeur.
[Note : Pour nous comme pour Armel Campagne ou Andreas Malm, le terme « capitalocène » est bien plus approprié que le vague « anthropocène », qui a le défaut majeur de faire de la nature humaine (anthropos) le sujet de l’histoire, alors que vraisemblablement « l’homme » a existé avant d’avoir son ère géologique à lui. Par contre, une certaine configuration des rapports humains, le capitalisme, c’est-à-dire le mode de production et de socialisation qui naît non du fait de « l’homme », mais de certains hommes (Anglais, riches) à une certaine époque (XVIIIe), semble beaucoup plus indiqué comme origine des bouleversements climatiques, géologiques et biologiques les plus importants que nous vivons depuis 200 ans2. Les explications dans la suite de l’entretien.]

La force de ton analyse est d’allier la critique anticapitaliste et la critique écologique. Souvent les deux sont séparées, et c’est embêtant puisqu’elles se renforcent mutuellement : la critique du capitalisme évite à l’écologie de tendre vers l’odieux développement durable, et la critique écologique montre que le capitalisme est en marche vers son suicide. Pour prouver leur indissociabilité, il est primordial d’associer capitalisme et crise écologique, et c’est ce que tu cherches à faire avec l’expression de « capitalisme fossile ». Tu montres que capitalisme et énergies fossiles sont indissociables historiquement, et que les émissions de CO2 sont corrélées avec l’essor du capitalisme industriel. Peux-tu revenir sur cette démonstration historique : il n’est pas évident que le capitalisme (un mode de production) est forcément associé aux énergies fossiles ?

Ma thèse générale, que je reprends à Moishe Postone, proche de la critique de la valeur, c’est que l’industrie est « la matérialisation adéquate du processus de valorisation capitaliste ». L’idée est, plus précisément, que les énergies fossiles ont été matériellement les plus adéquates à la logique du capitalisme. Un historien du capitalisme fossile, Andreas Malm, a montré que les machines vapeur et l’énergie qui les alimente, le charbon, ont été les plus adéquats pour les besoins des capitalistes anglais au début du XIXème siècle. Les causes de ce passage aux énergies fossiles sont multiples, elles ne sont pas purement « économiques » ou techniques, mais dépendent aussi et surtout des rapports sociaux.

“Le Capitalocène”

Andreas Malm montre que la limitation de la journée de travail à 13h30 en 1833 et d’autres lois analogues en 1847-1850 ont poussé les capitalistes à l’utilisation de machines-vapeur. En réponse à l’impossibilité d’augmenter la survaleur en augmentant le temps de travail, il a fallu augmenter la productivité du travail et accélérer la production. D’un point de vue « technique », la machine-vapeur s’est donc présentée comme la plus adéquate, parce qu’elle permet de s’abstraire des contingences des cycles naturels, contrairement aux machines propulsées à l’aide de l’énergie hydraulique, et donc dépendantes du cycle de l’eau. Avec l’énergie fossile, les capitalistes peuvent choisir directement quand ils activent leurs machines et à quelle vitesse. L’énergie hydraulique rendait les capitalistes dépendants des cycles naturels, mais jusqu’en 1833, ils avaient la possibilité de compenser, si le processus de production n’avait pu avoir lieu que 6 heures pendant une certaine période, par des journées de 18 heures à une autre période. Mais avec cette loi, c’est devenu interdit sous peine d’amendes, et donc pratiquement compliqué.

Les énergies fossiles leur ont donc permis de s’abstraire de la temporalité et de la spatialité des cycles naturels : en effet, une fabrique impulsée à l’aide d’énergies fossiles, contrairement à une fabrique propulsée par de l’énergie hydraulique, peut être localisée dans les villes, où il y a une « armée de réserve industrielle » (Marx) aux salaires très bas et qu’on peut facilement renvoyer. Et même plus largement, l’énergie fossile peut être transportée un peu n’importe où sur la planète, du moment qu’il y a des infrastructures adéquates. L’usage des machines fonctionnant à l’aide d’énergies fossiles s’est donc progressivement généralisé. En outre, les machines-vapeur ont aussi permis aux capitalistes de se débarrasser des ouvriers les plus revendicatifs et les plus qualifiés, en les remplaçant par des machines et du travail déqualifié (et donc moins payé et plus facilement remplaçable). À partir d’une certaine phase de l’industrialisation capitaliste, la machine-vapeur et le charbon sont donc devenus plus adéquats aux besoins du capital que l’énergie hydraulique, qui était jusque-là la plus utilisée.

Le pétrole, bien que j’ai moins étudié la question, me paraît encore plus matériellement adéquat à un capitalisme plus développé. Notamment parce que si les voitures devaient être rechargées au charbon, ça marcherait moins bien… Blague à part, le pétrole est plus adéquat à un capitalisme qui a connu une accélération de ses flux, et surtout de ses redéploiements spatiaux. En effet, il y avait avec le charbon encore un lien spatial entre les lieux de production de charbon et les lieux d’usage, même s’il y avait une déconnexion déjà beaucoup plus forte qu’avec les systèmes hydrauliques les plus sophistiqués. L’industrialisation en Angleterre s’est faite principalement, et pas par hasard, dans des zones proches de mines de charbon. Alors qu’avec le pétrole, les oléoducs, les tankers, etc., là c’est sûr que le capital est encore plus indépendant spatialement du lieu de production énergétique. Ce qui fait que les principaux lieux de production de pétrole sur la planète ne sont pas les lieux les plus industrialisés. Au contraire, la localisation des mines de charbon restait un paramètre important dans l’industrialisation au XIXème siècle, notamment en France.

Avec le pétrole, un nouveau palier est franchi. D’une part, le capitalisme s’abstrait des contraintes géographiques, des lieux d’extraction énergétique. Et d’autre part, le pétrole est aussi une énergie plus adéquate à l’accélération des flux du capitalisme. C’est la théorie de Timothy Mitchell : le pétrole, en déliant les lieux d’extraction énergétique et les lieux de consommation, a aussi affaibli le mouvement ouvrier. Même s’il y a un mouvement ouvrier lié au pétrole, malgré tout, de grandes grèves générales comme en Angleterre en 1842, où les mineurs et les ouvriers ont pu stopper en même temps la production, seraient beaucoup plus compliquées à mettre en place aujourd’hui. On n’imagine guère des formes de grève synchronisées dans l’industrie automobile aux Etats-Unis et au Japon, et dans telle raffinerie ou lieu d’extraction en Arabie Saoudite.

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20 janvier 2018