Le Dernier Voyage : Raconter l’Aquarius : théâtre, mémoire et engagement

Jeudi 19, Vendredi 20, Samedi 21 mars à 19h30 au T.A.C.

Entre le 8 et le 17 juin 2018, avec 629 migrants a bord, par une mer agitée, l‘Aquarius, navire de sauvetage en Méditerranée, erre de côte en côte dans l’attente d’un port où débarquer.

Après le refus de l’Italie et le silence français, les autorités maritimes compétentes lui donnent enfin l’autorisation d’accoster à Valence en Espagne, à plus de 1500 km de sa position.

Durant 10 jours, à la fois isolée et dons l’oeil du cyclone médiatique, une communauté humaine se forme, dont le destin est aux mains des décideurs politiques. Pourquoi empêcher de sauver des vies? En quoi cette histoire incarne-t-elle le symptôme d’une crise européenne?

Lucie Nicolas est partie a ta recherche de ceux qui étaient a bord, équipage et rescapées, Elle a recueilli leurs témoignages, Au sein d’un dispositif de sonorisation, les interprètes portent ces voix jusqu’à nous et reconstituent cette odyssée inouïe.

En menant en scène en direct la fabrique sonore el musicale du récit ils créent avec les spectateurs une nouvelle communauté active et luttent contre notre sentiment d’impuissance.
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Le Dernier Voyage (Aquarius)
Texte et mise en scène : Lucie Nicolas

— Par Hélène Lemoine —

Entre le 8 et le 17 juin 2018, un navire humanitaire devient malgré lui le symbole d’une crise politique et morale européenne. L’Aquarius, affrété par l’ONG SOS Méditerranée en partenariat avec Médecins Sans Frontières, recueille en Méditerranée 629 personnes en détresse : hommes, femmes, enfants, femmes enceintes, rescapé·e·s de naufrages ayant fui la Libye. Mais après ces opérations de sauvetage, commence une autre épreuve. Pendant dix jours, le bateau est contraint d’errer en mer, dans une situation d’extrême tension. Les autorités italiennes refusent l’accès à leurs ports, Malte se déclare incompétente et plusieurs États européens gardent le silence. Sous l’œil des médias du monde entier, l’Aquarius devient le théâtre d’un face-à-face entre l’urgence humanitaire et l’impasse politique. Finalement, le nouveau gouvernement espagnol accepte d’accueillir le navire à Valence, à plus de 1 500 kilomètres de sa position initiale. Cet épisode marquant, qui révéla les profondes divisions de l’Union européenne face aux migrations, constitue le point de départ du spectacle.

Pour écrire Le Dernier Voyage (Aquarius), l’autrice et metteuse en scène Lucie Nicolas s’est appuyée sur un patient travail de recherche et d’enquête. Elle a recueilli les témoignages de celles et ceux qui ont vécu cette traversée : membres de l’équipage, médecins, marins, interprètes, mais aussi rescapé·e·s. À ces voix s’ajoutent des archives et des extraits d’échanges entre responsables politiques européens, qui éclairent les décisions prises à distance du navire. De ce matériau documentaire naît une écriture chorale, précise et sensible, qui restitue la complexité de la situation : l’urgence des opérations de sauvetage, la vie quotidienne à bord, l’attente interminable d’une décision, la pression médiatique et diplomatique qui entoure le navire.

Sur scène, trois comédiens et un musicien prennent en charge cette polyphonie de récits. Dans un dispositif scénique volontairement minimaliste, une ronde de micros sur pied structure l’espace et devient tour à tour poste de commandement, outil technique, mégaphone ou présence humaine. Les interprètes circulent entre ces points de parole et se transforment continuellement : sauveteurs, rescapés, journalistes, responsables politiques ou membres d’équipage. Le spectacle ne cherche pas à reproduire le réel mais à en faire surgir l’expérience sensible. Les gestes, les voix et les déplacements composent une partition scénique où la frontière entre théâtre, performance et composition sonore se brouille.

La dimension musicale et sonore occupe en effet une place centrale. Bruits de vagues, communications radio, signaux maritimes, voix amplifiées ou déformées : l’environnement sonore recrée l’atmosphère d’un navire en opération et la tension permanente qui règne à bord. Le musicien présent sur scène dialogue avec les acteurs et participe à cette construction sonore en direct. La parole devient matière rythmique, les témoignages se répondent comme dans une fugue, et la traversée se déploie comme une véritable odyssée vocale.

La mise en scène privilégie ainsi l’évocation plutôt que le réalisme. Le plateau suggère le pont d’un bateau sans jamais le représenter frontalement. Les mouvements des acteurs, les variations de lumière et les transformations de l’espace créent l’impression d’une instabilité constante, comme si le spectacle lui-même était soumis aux mouvements de la mer. Cette simplicité formelle permet au public de se concentrer sur l’essentiel : les voix et les récits qui composent cette traversée.

Fondatrice du Collectif F71 avec Stéphanie Farison, Emmanuelle Lafon, Sarah Louis et Lucie Valon, Lucie Nicolas développe depuis plusieurs années un théâtre nourri de recherches documentaires et d’un engagement politique assumé. Fidèle à cet esprit, Le Dernier Voyage (Aquarius) interroge les contradictions des politiques migratoires européennes et la fragilité des principes de solidarité et d’accueil qui fondent le droit international. Le spectacle rappelle notamment les obligations inscrites dans le droit maritime : tout capitaine doit porter assistance à une embarcation en détresse, quelle que soit la nationalité ou le statut des personnes secourues. Pourtant, l’histoire de l’Aquarius montre combien ces principes peuvent se heurter à des décisions politiques et à l’absence de responsabilité clairement assumée par les États.

Mais la pièce ne se réduit pas à un exposé juridique ou politique. Elle met surtout en lumière les trajectoires humaines qui se croisent à bord du navire : celles de migrants ayant fui la guerre, la torture ou la misère, mais aussi celles de marins et de soignants engagés dans des missions de sauvetage. À travers leurs paroles, le spectacle rappelle que la traversée de la Méditerranée n’est pas un choix de confort ou d’aventure, mais souvent une tentative désespérée d’échapper à la mort.

À la fois documentaire et poétique, Le Dernier Voyage (Aquarius) propose ainsi une expérience théâtrale immersive qui place le spectateur au cœur de l’événement. Dès l’entrée dans le théâtre, le public est invité à participer symboliquement à la préparation du navire et à partager l’espace de celles et ceux qui vivent cette traversée. Progressivement, les spectateurs deviennent les témoins d’une situation suspendue entre espoir et désespoir, où chaque heure passée en mer semble faire basculer le destin des passagers.

En retraçant cet épisode marquant de l’histoire récente, la création de Lucie Nicolas met en question la responsabilité collective de l’Europe face aux migrations contemporaines et rappelle, avec force, que derrière les chiffres et les débats politiques se trouvent des vies humaines. Entre témoignage, performance musicale et geste théâtral, Le Dernier Voyage (Aquarius) transforme la scène en espace de mémoire et de réflexion, invitant chacun à mesurer la portée humaine et politique de cette traversée

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Texte, mise en scène : Lucie Nicolas
Collaboration artistique : Éléonore Auzou-Connes
Collaboration dramaturgique : Stéphanie Farison
Avec : Saabo Balde, Fred Costa, Jonathan Heckel, Lymia Vitte
Création lumières, régie générale : Laurence Magnée
Composition musicale et sonore : Fred Costa
Dispositif scénographique et sonore : Fred Costa, Clément Roussillat
Régie son : Clément Roussillat
Costumes : Léa Gadbois Lamer
Construction : Max Potiron
Stagiaires : Julie Cabaret, Anaïs Levieil
Crédit photo : Alain Richard

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