Le département : de Gaulle, Monnerville et Césaire

— Par Yves-Léopold Monthieux —

Devenu chef du Comité français de Libération nationale, le 3 juin 1944, puis du gouvernement provisoire d’union nationale, le 13 novembre 1945, le général de Gaulle ne peut pas ignorer que depuis plus d’un siècle, déjà sous le régime de l’esclavage, les vieilles colonies aspirent au statut de département. Il a connaissance de la participation des soldats originaires de ces territoires aux deux guerres mondiales et même à la guerre du Mexique (1861 – 1867). Il a enregistré le ralliement de la Martinique sous l’égide du compagnon Emmanuel Rimbaud et le départ en dissidence des antillais de Guadeloupe et de Martinique. Ces derniers ont répondu à leurs risques et périls à son appel à la résistance du 18 juin 1940. Comme jadis André Aliker, deux jeunes gens qui se feront connaître plus tard, Frantz Fanon et Marcel Manville – des amis de Lycée – font partie de ces volontaires. Contrairement à Aimé Césaire qui est déjà un intellectuel engagé, et qui, comme André Breton ou Claude Lévy-Strauss, fait le chemin inverse. A cette date, l’auteur de « Cahier d’un retour au pays natal » peut être considéré comme le seul nationaliste des 3, que Fanon et Manville feront plus tard davantage que rattraper.

Les gages ci-dessus rappelés sont souvent résumés par l’expression « impôt du sang », sorte de droit à l’assimilation de ces populations. Ils attestent d’un attachement affectif à la mère-patrie qui n’ont pas pu laisser indifférent le chef de la Résistance. Mais ils prennent vraiment de l’épaisseur aux yeux de l’homme d’État au moment où ils entrent en résonance avec l’intérêt de la république qu’il incarne. En effet, De Gaulle sait tout cela lorsqu’il demande à Jacques Soustelle, son ministre des colonies, non pas de répondre aux vœux des populations de l’Outre-Mer, mais de lui trouver un statut qui permette de protéger les vieilles colonies contre les visées de l’Amérique, qui ne sont pas nouvelles1. Pour le général, l’heure n’est pas à l’inclination affective mais cela tombe bien, ces français veulent être de vrais citoyens et aspirent depuis plus d’un siècle à intégrer le droit commun institutionnel qu’incarne le statut de département. D’ailleurs, c’est conforme à la mission qu’ont reçue les nouveaux députés, un mandat impératif en quelque sorte, de la part des électeurs (seul le député guadeloupéen Paul Valentino fait bande à part)2. Dès lors, cette satisfaction donnée à l’Outre-Mer se présent comme un effet d’aubaine, l’effet collatéral d’une décision de haute stratégie géopolitique.

Certes, ce statut pourrait ne pas être le département si la revendication n’existait pas ou si les élus des futurs DOM ne s’étaient pas manifestés. L’important pour l’État français affaibli par la guerre est de soustraire ces territoires lointains aux appétits américains. Aussi bien, l’assertion de Paul Vergès selon laquelle la Réunion, les Antilles françaises et la Guyane française sont devenues des départements par leur seule initiative est aussi fausse que celle d’Armand Nicolas disant la même chose, s’agissant la fin de l’esclavage. Cette décision de haute stratégie politique est prise avec l’accord des communistes qui participent au gouvernement provisoire et qui ont autant de raisons de se méfier de l’allié américain. Ainsi donc, à la demande du général de Gaulle, Jacques Soustelle prend l’attache de Gaston Monnerville, député guyanais qui est chargé par le gouvernement « de préparer le statut de l’outre-mer français ». Sur sa proposition, « le jeune député ambitieux (sic) », Aimé Césaire, est désigné comme rapporteur de la loi.

Le 20 janvier 1946, de Gaulle démissionne mais il s’enquiert régulièrement auprès du gouvernement de l’avancée du projet, lequel est finalement voté le 19 mars 1946. On peut penser que l’impatience du général ne soit pas justifiée par sa hâte de satisfaire les populations. Mais pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups ? Pour sa part, par son discours de rapporteur de la loi où figure plus de 20 fois le mot “assimilationniste”, l’anticolonialiste Aimé Césaire vient, dans une égale reconnaissance de la part de la population, partager avec de Gaulle la paternité du statut de département d’Outre-Mer. La situation sanitaire et sociale telle que décrite par les gazettes de l’époque a sans doute été l’une des raisons du ralliement d’Aimé Césaire à l’objectif assimilationniste de la fédération communiste de Martinique. D’où peut-être « l’oubli » ou la mise entre parenthèses par l’homme politique de ses convictions anticolonialistes. Pouvait-il s’y opposer ? La réponse tient peut-être au fait que le bénéfice politique de cette opération sera considérable pour les deux hommes.

Cependant, l’histoire retient peu la part essentielle prise par Gaston Monnerville dans l’élaboration de ce statut. A ce moment-là, il est en parfait accord avec le général de Gaulle avec lequel il se brouillera plus tard. Dès lors, s’agissant de la Martinique, Charles de Gaulle et Aimé Césaire développeront un mano a mano paradoxal visant, pour le premier, la grandeur de la France, pour le second, la dignité des Martiniquais, et pour les deux, l’amélioration du sort des Martiniquais. Jusqu’à son départ, c’est en réalité de Gaulle qui a la main, de sorte que la liste est longue des mesures essentielles, encore en vigueur en ce premier quart de siècle, qui remontent aux années de Gaulle, de 1944 à 1946 et de 1958 à 1969.

Fort-de-France, le 11 novembre 2020

Yves-Léopold Monthieux

1Cette crainte de la France a été justifiée par Fidel Castro, lui-même qui, au cours de la visite de jeunes indépendantistes martiniquais, leur aurait assuré que leur passeport français constituait une protection contre l’impérialisme américain (Aveu de plusieurs d’entre eux).

2Deux jeunes avocats de Guadeloupe, proches des idées anglo-saxonnes, auraient publié un journal imprimé à Trinidad.