“Le Bruit du rêve contre la vitre”, Axel Senéquier Éditions Quadrature

— Par Michèle Bigot —

A ce titre poétique répond un recueil de nouvelles d’un auteur qui a jusqu’ici publié des romans-jeunesse et des pièces de théâtre. Il ne s’agit pourtant pas de son premier recueil de nouvelles. Il a jusqu’ici pratiqué des nouvelles dites “noires ” ou “contemporaines”. Mais plus contemporain que ce dernier recueil, ça va être difficile à trouver, puisqu’il est entièrement consacré à la crise sanitaire que nous venons de vivre et à l’expérience du confinement. On s’attend donc à une expérience de lecture inconfortable, voire douloureuse. Or il n’en est rien. Aussi dramatique que soit le sujet, l’auteur parvient à le traiter tantôt avec humour, tantôt avec une empathie communicative. Toute la palette des émotions est représentée et tous les registres sont activés. Du dramatique au drolatique, c’est l’ensemble de l’expérience vécue qui est convoquée. Il n’y a pas là de héros mais juste des hommes ordinaires, parfois admirables parfois pitoyables, toujours désorientés, comme vous, comme moi.

Avec ce recueil de nouvelles, la littérature nous offre deux de ses plus beaux paradoxes. Le premier paradoxe, c’est que seul le singulier nous permet de toucher à l’universel. Si vous avez pris la juste mesure des événements lors de la crise sanitaire, c’est que vous avez été touchés directement. Mais pour le plus grand nombre, l’épidémie est demeurée une abstraction, vécue uniquement au travers des contraintes qu’elle nous imposait. C’est le grand mérite de la fiction littéraire que de nous faire vivre l’événement comme dans notre chair. Elle seule peut nous donner à sentir ce que vit une personne ordinairement bien portante soudainement frappée par le virus et qui sent ses poumons se remplir d’eau jusqu’aux confins de la mort.

L’autre insigne paradoxe consiste à restituer l’équivoque du vécu humain au delà de la contradiction logique. Car nous avons toujours l’impression de devoir choisir entre des thèses adverses, ou des positions antagonistes. Mais il arrive fréquemment que les deux parties aient raison ! Ainsi de ces parisiens qui veulent fuir le confinement en se réfugiant en Bourgogne: on les comprend, il est difficile de leur jeter la pierre! Mais on comprend tout aussi bien le point de vue des provinciaux qui n’ont pas envie d’accueillir sur leur territoire les citadins potentiellement porteurs du virus! La nouvelle offre le cadre le plus commode pour rendre compte de cet antagonisme, pour le rendre sensible. Par son format, dont la brièveté accentue l’effet de choc des accidents de la vie, mais aussi par la création de personnages si réalistes que chacun peut s’y reconnaître, au-delà même de ce qu’il a vécu.

Outre la variété des registres mobilisés par le récit, ce recueil de nouvelles fait signe vers la littérarité en exploitant la réflexivité propre à l’écriture littéraire. En effet, la nouvelle qui ouvre le recueil est consacrée à la difficulté de l’écriture, au doute qui l’accompagne, au besoin de reconnaissance qui hante l’écrivain. Mais elle le fait sur un mode humoristique, ménageant un effet de chute digne des meilleurs nouvellistes.

En dépit de sa jeunesse, l’auteur y fait montre d’une grande maîtrise de style. Parfaitement adaptée à son sujet, son écriture est sobre, directe, modeste, loin des afféteries que les jeunes écrivains se sentent tenus de pratiquer parfois pour gagner une légitimité dans le monde littéraire.

Au total, une lecture réjouissante et salutaire, qu’on ne saurait trop vous conseiller en prévision de la cinquième vague. Préférons le salutaire au sanitaire!

Michèle Bigot

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Extrait:

Les murs porteurs

« Je suis désolée. »

Chaque fois, ça se terminait de la même manière, par des excuses larmoyantes, qui dégoulinaient sur le tapis du salon ou formaient des flaques écœurantes sur le carrelage de la salle de bain. Comme une chatte affamée, la jolie Pélagie grattait à la porte de la pièce où Thibaut s’était enfermé. De l’autre côté, elle l’entendait renifler. Il lui suffisait de fermer les yeux pour le voir. Avec sa carrure de colosse, le pauvre se recroquevillait dans un coin, contre la baignoire ou le sèche-serviettes. Il enroulait sa tête entre ses jambes, attrapait ses avant-bras et serrait fermement le tout en un paquet mal fagoté. Il avait honte surement et cachait sa détresse.

« Je suis désolée » répéta Pélagie depuis le couloir.

Elle savait que cela risquait d’empirer la situation. Il détestait son chantage affectif mais il n’y avait que ces mots qui lui venaient.

Une fois encore, leur dispute était partie d’une broutille, ou plutôt d’une maladresse de Pélagie. La poésie était tout pour Thibaut, sa raison de vivre et son obsession. Son talent était éblouissant. Dans un monde qui n’offrait comme seul horizon que le divertissement, Thibaut répliquait avec panache par la beauté. Ses vers avaient le souffle d’une tornade en marche. Il était le plus grand poète de ce siècle. Alors, quand un email arrivait sur sa boite pour lui indiquer qu’« en dépit de ses qualités intrinsèques, votre recueil ne correspond pas à notre ligne éditoriale. Nous sommes donc au regret… », Thibaut se transformait en furie.

La première fois, il avait envoyé valdinguer l’ordinateur portable à travers l’appartement. Celui-ci avait explosé, laissant un impact noir sur le mur immaculé. Pélagie en était restée de longues minutes pétrifiée. Ne sachant que dire, elle s’était finalement mise à ramasser les débris et à essayer de les assembler. Qu’est-ce qu’elle croyait ? Qu’il s’agissait d’un puzzle ? Elle était débile ou quoi ? ! Mais elle était dans son truc, obnubilée. « Je connais un réparateur rue de la Convention, il a fait des miracles avec mon iPhone… » Quand elle avait relevé la tête, Thibaut avait le visage défait. Elle ne comprenait donc rien à rien cette conne ? D’un coup de patte, il avait dispersé les morceaux d’électronique aux quatre coins du salon puis avait posé sa large main sur la tête de Pélagie et, sans forcer, l’avait balancée par-dessus la table basse. Le verre du plateau avait miraculeusement résisté mais pas la coupelle et les bougies parfumées. Et surtout pas son cuir chevelu. Il ne l’avait pas frappée, Pélagie avait insisté lourdement sur ce point lorsqu’elle avait raconté l’épisode à ses copines. « Il m’a juste poussée un peu fort. » Juste ? Ensuite, elle s’était cognée la tête contre l’angle de la cheminée. Ses amies avaient halluciné. À l’entendre, elle s’était blessée toute seule.

 

  • ISBN 978-2-931080-12-2 (format broché)
  • ISBN 978-2-931080-13-9 (format ePUB)
  • 146 pages
  • Livre broché – 16.00€
  • ebook – 9.00€

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