L’Afrique, dans l’œil des photographes

Une exposition, un livre, pour connaître l’histoire du Mozambique, et pour approcher autrement le continent africain
Mário Macilau et le Mozambique : la photographie peut-elle servir à exorciser les fantômes d’un pays ?

Cette question occupe une grande place dans le travail de Mário Macilau¹ qui, à travers ses séries photographiques, scrute l’histoire récente du Mozambique². Né en 1984, arrivé à la photographie un peu par hasard, passé “de l’univers de la rue à celui des galeries”, il commence à photographier la capitale, Maputo³, après la guerre civile (1977-1992), alors qu’il fréquente les enfants errants de la ville. « Au début, je considérais l’appareil photo comme un jouet, à cause des polaroïds, ça me semblait étrange. Mais après les accords de paix, en 1992, les ONG et les missionnaires étrangers ont quitté le Mozambique en laissant derrière eux des appareils photo et des caméras ». Le jeune homme tente alors sa chance professionnellement. « Puisque tout le monde cherchait du travail en pleine reconstruction du pays, je me suis dit “pourquoi pas” ? », explique-t-il. Il s’intéressera dès lors aux marginaux et aux « fantômes de l’histoire », verra ses photographies publiées dans la presse, et sera connu à l’international !

L’héritage de la colonisation
Sur les photographies exposées jusqu’à fin mai 2021, près de Paris, à La Terrasse de Nanterre – une galerie pour l’instant, hélas ! privée de son public –, les modèles de Mário Macilau ressemblent à une troupe de fantômes contemporains, en quête de réponses sur leur avenir. Dans cette série, intitulée Cercle de mémoires (2020), sont mis en scène des personnages figés qui regardent le visiteur fixement, sur fond de paysages légèrement flous.
Les bâtiments représentés datent de la colonisation portugaise du Mozambique (de 1498 à 1975), et sont pour la plupart en ruines :  « Ces bâtiments sont un héritage de la colonisation, les gens habitent à côté et les voient tous les jours. Mon travail s’intéresse à la manière dont ils affectent la vie des gens aujourd’hui », dit Mário Macilau ; ils sont partout présents dans le pays, même s’ils ont perdu un semblant de fonctionnalité. Des groupes sociaux isolés vivent auprès de ces ruines, qui portent la mémoire et les souvenirs du passé… « Les arbres, les plantes poussent entre les arches… les balcons s’effondrent… l’humidité s’attaque aux piliers… ». Le photographe insiste sur les choix de scénographie qu’il fait pour donner un cadre à ses personnages, rendant ainsi visibles les habitants de son Mozambique natal, où il continue de vivre et de travailler, avec la volonté d’afficher « l’identité unique, la dignité » de ses sujets, souvent issus des communautés négligées et marginalisées.
Il n’est pas anodin, de la part d’un jeune Africain, d’utiliser la photographie pour révéler l’héritage de la colonisation. Après être longtemps restée le privilège des Occidentaux, cette discipline s’est développée sur le continent au moment des Indépendances africaines. « Durant la plus grande partie du XXe siècle, l’appareil photographique a servi d’outil d’oppression », rappelle l’écrivain et commissaire d’exposition Ekow Eshun. « Au Mozambique, où le Portugal a exercé une domination brutale […], les appareils photographiques n’ont pas saisi les réalités de l’assujettissement colonial ».
Plutôt que de dénoncer frontalement cet assujettissement, Mário Macilau regarde les traces de ce passé colonial avec une certaine distance, comme il l’a fait pour d’autres sujets. Dans les séries Grandir dans l’ombre (2012-2015) et Le coin des profits (2015), consacrées aux adolescents de Maputo, il a préféré photographier ces « fantômes de la société » en noir et blanc, dans des lieux à l’abandon, ou sur des décharges publiques. Des visages enfantins marqués par la fatigue et la violence sur fond de fumerolles, de sacs plastiques amoncelés ou de murs lépreux : rien d’ostentatoire, mais une grande sensibilité. Et, en creux, la critique d’un pouvoir politique incapable de reconstruire le pays.

L’oppression culturelle

Mário Macilau a aussi décelé l’influence de la colonisation dans la spiritualité, comme l’illustre sa série Foi (2017-2018). Toujours en noir et blanc, il fixe sur la pellicule des rituels animistes traditionnels, où le lait, le kaolin broyé et les plumes d’oiseaux créent une nouvelle esthétique, bien loin du regard de l’ethnologue occidental ! « La colonisation a modifié les cultures locales et les coutumes, les Mozambicains se sont retrouvés à avoir honte de leur culture traditionnelle. Cette série parle d’identité, et de préservation d’une certaine culture », précise le photographe, qui évoque aussi « l’importation du christianisme au Mozambique » dans la foulée de la colonisation, et la continuité de cette oppression culturelle. « Aujourd’hui, ce sont surtout les congrégations évangéliques [venues des États-Unis] qui l’exercent, mais toutes ces églises disent aux gens que leur religion traditionnelle est mauvaise. »

 

Une œuvre engagée

Le photographe nous livre une œuvre engagée, qui aborde des problèmes de société, problèmes politiques, culturels, sociaux, environnementaux… Par son travail, il cherche à mettre en avant les transformations radicales de l’homme dans l’espace et dans le temps. Il se fait le témoin des conditions de vie des exclus de la société, de ceux dont il a su gagner la confiance : il photographie la décharge de Maputo, qui leur sert de lieu de vie et de travail…  Les déchets – en particulier électroniques – constituent le moyen de subsistance de ces travailleurs, qui mettent le feu à des pneus pour récupérer les métaux précieux des cartes de circuits imprimés… Des métaux lourds contaminent les sols, tandis que des fumées toxiques polluent l’environnement…  Le cycle de vie des produits électroniques est présenté ici comme un cycle qui va de la maladie à la mort…

 

Pour voir d’autres photographies, aller sur le site.

Un livre pour montrer autrement l’Afrique contemporaine

Ekow Eshun, commissaire d’exposition et journaliste britannique nous donne, dans le livre Africa 21e siècle, un captivant cours magistral sur l’Afrique contemporaine.

« Le continent africain n’est pas seulement un espace physique traversé par mille frontières. Il est aussi un champ des possibles où se côtoient moult états d’esprit, identités, visions et interprétations ». C’est à partir de ce constat qu’Ekow Eshun réunit dans le livre Africa 21ème siècle (Africa State of Mind dans la version originale publiée chez Thames & Hudson), 300 clichés pris par les objectifs, braqués sur le continent africain, d’une cinquantaine de photographes contemporains : leurs travaux, qui, pour la plupart, datent de moins de dix ans, traduisent une cause commune, « la revendication d’une Afrique vue dans tous ses paradoxes, toutes ses promesses, son émerveillement quotidien », explique l’auteur dans l’introduction de l’ouvrage.


  1. Mário Macilau est né dans la ville de Maputo au Mozambique dans une famille relativement pauvre. En effet pendant la guerre civile, sa famille a connu une situation financière particulièrement difficile. Ainsi à l’âge de dix ans, il a été obligé d’aider les siens en partant travailler sur un marché, notamment comme porteur de courses et laveur de voitures. Cette partie de sa vie a été très marquante puisqu’on la retrouve encore aujourd’hui dans son travail de photographe.Ses photographies ont été exposées dans des galeries aux États-Unis, au Portugal et dans plusieurs pays africains. Il est l’initiateur du International Maputo Foto Festival (Mafoto).
  2. Le Mozambique, en forme longue la République du Mozambique, en portugais : Moçambique et República de Moçambique, est un État situé sur la côte orientale du continent africain. C’est une ancienne colonie portugaise, le deuxième pays lusophone d’Afrique, derrière l’Angola, par sa population et par sa superficie. Le pays est membre de la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP), de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), du Commonwealth et de l’Organisation de la coopération islamique.
  3. Maputo, l’actuelle capitale du Mozambique, en Afrique de l’Est, est une ville portuaire de l’Océan Indien, qui n’existait pas avant l’arrivée des Européens. Les Arabes et les Africains utilisaient la ville voisine de Catembe pour leurs échanges commerciaux. Ce n’est qu’à partir du XIXème siècle que Maputo s’est développée… De nombreux bâtiments de l’époque coloniale se trouvent dans le quartier de Baixa, en centre-ville. Par exemple, la gare ferroviaire, dotée d’un dôme en bronze, a été achevée en 1916. Le quartier de Baixa comprend également un vaste marché municipal, situé à proximité de la Praça da Independência, siège de l’hôtel de ville, au style néoclassique.
Compilation par Janine Bailly, d’après les sources : JeuneAfrique, PhotoAward, Wikipédia
Fort-de-France, le premier avril 2021