L’adoption internationale, un ouvrage de Joohee Bourgain

Reconsidérer l’adoption du point de vue des adopté·es

Une analyse du système de l’adoption internationale, pour en finir avec une série de mythes qui en déguisent la véritable nature coloniale
À quoi pensez-vous quand vous entendez “adoption internationale”: à un acte d’amour, un geste qui sauve un·e orphelin·e ?
Joohee Bourgain analyse les pratiques et les enjeux de l’adoption internationale dans une perspective antiraciste, anticapitaliste et décoloniale. À partir d’une critique des rapports asymétriques de pouvoir entre le Nord et le Sud, l’autrice déconstruit un par un les mythes qui entourent l’adoption – le mythe de l’abandon, de l’orphelin·e misérable, ou de l’adoption comme acte non-raciste, pour ne citer qu’eux. Car si cette mythologie n’est jamais questionnée, n’est-ce pas parce que l’on entend rarement les personnes adoptées s’exprimer sur ce sujet ?
L’autrice témoigne à partir de sa propre expérience d’adoptée sud-coréenne, fait le lien avec le vécu d’autres minorités, et appelle à la politisation pour que la prise de conscience individuelle soit suivie d’une organisation collective.

Joohee Bourgain, enseignante dans le secondaire, est également très militante.
Persuadée de la nécessité de rendre visible un discours critique sur l’adoption internationale et de reconsidérer l’adoption du point de vue des adopté·es, elle souhaite par ce livre libérer la parole et porter ce sujet dans le débat public.
Elle est à l’affiche du nouveau documentaire d’Amandine Gay, Une histoire à soi, qui donne la parole à 5 adultes adopté.es.(sortie en cinéma… quand les cinémas rouvriront 🙂
Enfin, Joohee a été à l’origine en janvier 2020 du hashtag #JeNeSuisPasUnVirus, à propos des agressions racistes contre les personnes étiquetées comme “Asiatiques”, en lien avec l’apparition du Coronavirus en Chine.

J’ai commencé ce travail d’analyse et de réflexion sur l’adoption internationale pour essayer de comprendre les mécanismes d’un système dans lequel j’avais un rôle prédéterminé : celui de l’éternelle enfant reconnaissante, à qui l’on demande de se taire. Cet essai s’inscrit donc dans un processus d’empouvoirement2 personnel. Mon écriture est celle d’un espoir politique. Et j’aimerais susciter de l’intérêt chez toutes les personnes adoptées qui n’ont pas osé jusque-là prendre la parole, qui doutent, hésitent, s’interrogent, tâtonnent et balbutient. Je ne suis pas meilleure qu’elles. J’ai simplement eu plus de temps ainsi que les conditions matérielles et psychologiques pour écrire cet essai. J’aime d’ailleurs ce terme : essai. Nous essayons tant que nous n’avons pas atteint notre but : d’abord nous connaître, nous reconnaître, pour pouvoir ensuite construire nos luttes, et pourquoi pas une société plus juste.

Cet essai juxtapose délibérément deux tonalités, entre le préambule d’une part et mon analyse de l’autre. Il m’a semblé indispensable de me présenter dans un premier temps, par souci de transparence afin que les lecteur·ices situent depuis quelle
trajectoire de vie je m’exprime. Mes pratiques militantes m’ont en effet appris à accorder de l’importance au discours situé.
L’analyse que je développe dans cet essai répond à une urgence dont j’ai l’ambition de croire qu’elle dépasse mon seul cas personnel : celle de nommer pour ce qu’il est le système de l’adoption internationale et d’en finir avec une série de mythes qui en déguisent la véritable nature coloniale.

Préambule

Je ne suis pas née Asiatique, je le suis devenue.1

Je suis adoptée. Cette phrase simple, si courte et si anodine en apparence, est lourde de sens. Cet instant de ma vie qui renvoie au moment où j’ai été adoptée, où je suis arrivée en France dans ma famille adoptive2, ne se limite pas à un instant T mais structure mon existence tout entière. Je suis adoptée au plus profond de moi, chaque instant de ma vie. Être adoptée est une identité qui me définit. Il ne s’agit ni d’un accessoire dont je peux me passer, ni d’un simple qualificatif superficiel, notamment pour ce que cela engage sur le plan racial
car je suis une adoptée internationale autant qu’une adoptée transraciale*1. Le fait d’être adoptée dans une famille blanche a des incidences sur mon quotidien mais aussi sur ma manière de me percevoir, et d’appréhender les autres et le monde. Mon expérience d’adoptée est telle une loupe qui a déformé l’image que j’avais de moi. C’est pourquoi, pendant longtemps, je ne me suis pas considérée comme Asiatique2.

J’ai été élevée dans un foyer aimant. J’ai eu une enfance heureuse entourée de personnes bienveillantes qui m’ont permis de m’épanouir. Je me considère même comme « chanceuse »
– non pas d’avoir été « sauvée » d’une vie supposément misérable dans mon pays de naissance, mais d’avoir eu une famille qui m’a aimée et que j’ai aimée en retour, ce qui n’est pas donné à tout le monde. J’ai la chance également d’avoir échappé aux violences adultistes*3 intrafamiliales auxquelles certain·es adopté ·es que j’ai rencontré·es ont été exposé·es.
Pour autant, même si je me sens globalement satisfaite de l’enfance et de la vie que j’ai eues dans ma famille adoptive, je ne m’interdis pas, au-delà de mon cas personnel et avec mon
regard d’adulte, de considérer l’adoption en général comme un système dont les structures et les pratiques sont profondément asymétriques et empreintes de colonialité*. Je ne porte pas cette critique sur l’adoption internationale guidée par une quelconque rancune ou colère mais, bien au contraire, forte de mon expérience d’adoption « réussie » qui a probablement contribué, entre autres paramètres, à ma stabilité affective, relationnelle et intellectuelle.

Le cocon

Je suis née en Corée du Sud en 1982 et suis arrivée en France en 1983 à l’âge de 10 mois.

J’ai grandi dans une famille blanche où j’étais l’unique enfant adoptée dans une fratrie de trois. J’ai toujours été entourée de personnes blanches, que ce soit au niveau familial ou amical. La ville où j’habitais était une ville moyenne du nord de la France, composée majoritairement de Blanc·hes et où il était dès lors quasiment impossible pour moi de trouver quelque alter ego. Pour la petite anecdote et comprendre aussi dans quel environnement social et racial j’ai vécu jusqu’à mes 20 ans, un ami qui a enseigné il y a quelques années dans un établissement scolaire de cette ville m’a dit un jour : « Je n’ai jamais vu autant d’élèves blonds aux yeux bleus qu’ici ».

Dans ma famille proche (mes parents, ma soeur et mon frère), je vivais à l’écart du monde, dans une forme de dénégation de mon « asianité », et je trouvais cela réconfortant.
J’identifiais le domicile familial comme une sorte de cocon, où mes proches me confortaient dans l’idée que je n’étais pas Asiatique. De par l’oubli de ma langue maternelle et la déculturation radicale qu’a provoqué ma transplantation de la Corée du Sud vers la France, je ne l’étais plus en effet, à bien des égards. Restait donc à « gérer » l’autre différence, celle qui se voit au quotidien, dans le miroir et dans le regard des autres : la différence physique entre elleux et moi.

Un autre problème se posait : assumer mon identité asiatique aurait signifié, dans mon esprit, et je suppose également dans celui de ma famille, ne pas être tout à fait membre à part
entière de cette famille qui m’avait adoptée. Dès lors, les stratégies déployées par mes proches consistaient à affirmer qu’iels ne voyaient pas (plus) que j’étais Asiatiquetée*, ce qui sousentendait dans leurs mots rassurants que j’étais à leur image. Iels me faisaient ressentir un sentiment d’appartenance familiale tout en me confortant dans l’idée que j’étais unique à leurs yeux. Je me souviens de conversations à table où l’on me disait que je ne ressemblais pas aux personnalités asiatiquetées célèbres que l’on voyait à l’écran (très peu à l’époque, et encore aujourd’hui quand on y pense). Comme elles se comptaient sur les doigts de la main, je me souviens encore très bien de leur nom (Lucy Liu ou encore Tia Carrere qui jouait dans la série Sydney Fox, l’aventurière). Des phrases telles que : « Mais tu ne ressembles pas du tout à Lucy Liu, tu n’as pas les mêmes yeux, pas le même visage ! » me confortaient dans l’idée que j’étais différente. D’ailleurs, je ne trouvais pas Lucy Liu belle, car non seulement j’avais intériorisé les normes esthétiques blanches et la trouvais trop Asiatiquetée, mais j’exprimais aussi inconsciemment mon déni d’asianité. J’espérais que cette distinction relevée par ma famille voulait dire que je n’étais pas « trop » Asiatiquetée dans le regard des autres. Je comprenais la phrase : « Tu n’es pas comme elle » par : « Tu es comme nous », à savoir Blanche. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si ces discussions fortuites se terminaient souvent par la phrase : « De toute manière, on ne voit plus que tu es Asiatique ». Comment pouvais-je alors être Asiatique sans disposer de références et sans ressembler finalement aux visages asiatiquetés projetés sur les écrans ? Mais en même temps comment pouvais-je être totalement Blanche puisque je ne ressemblais physiquement pas à mes proches ? Je n’étais donc en quelque sorte ni l’un ni l’autre. Mais alors qui étais-je ?

À la maison, je vivais dans un cocon blanc. Il me semble important de faire une pause sur cette idée de cocon. À l’intérieur du cocon, l’ambiance est tellement douillette et réconfortante
que l’on peut ne pas (vouloir) voir ce qui se passe à l’extérieur. Il y a aussi l’idée d’une certaine opacité par rapport au monde extérieur qui empêche d’y faire face avec la lucidité
suffisante.

Ces discussions familiales teintées de colorblindness*1 et accompagnées de tout un éventail de stratégies discursives pour ne pas voir la race* (ou prétendre ne pas la voir), étaient souvent en contradiction avec des interrogations que j’avais sur le fait d’être perçue comme Asiatique par le monde extérieur… Aussi loin que remontent mes premiers souvenirs, je me suis toujours sentie vulnérable dans les espaces publics extérieurs au cocon familial. Que ce soit à l’école ou dans la rue, je subissais des agressions racistes du fait d’être Asiatiquetée : des enfants m’interpellaient et m’insultaient de « sale chinoise », entrecoupé de « tching tchong » et « bol de riz » ; d’autres m’intimaient de « rentrer chez moi ». J’ai le souvenir d’avoir été dès mon plus jeune âge fortement blessée au point d’en pleurer. Et du fait de cet aveuglement à la race à la maison, j’étais totalement démunie face au racisme. À force d’être agressée de la sorte, je me suis construit une carapace qui m’a endurcie malgré moi. Je finissais par répondre, par ne plus me laisser faire. Mais étant isolée, sans le soutien d’un groupe, mes réponses incisives n’y faisaient rien et je continuais d’être l’objet d’insultes ou d’attaques racistes.

En maternelle, un enfant m’a coupé les cheveux parce qu’ils étaient longs, raides et noirs et devaient sans doute constituer une forme d’étrangeté à ses yeux. En primaire, j’ai été
bousculée lors d’une course dans la cour de récréation. Celle qui m’a bousculée ne m’aimait pas… et je ne peux m’empêcher d’y ajouter « parce que j’étais Asiatique » (bilan : fracture du
fémur et un mois dans le plâtre). Au collège, un garçon m’a dit que j’étais « laide » parce que j’avais un gros nez et de petits yeux. Selon quels critères et quelles normes esthétiques mon nez et mes yeux étaient-ils laids ? Et pourtant, ce jeune garçon tenait bien ces critères racistes de jugement esthétique de quelque part… Les adultes ne faisaient d’ailleurs pas exception à la règle.

Une camarade de classe m’a un jour rapporté les propos de sa mère qui se demandait si je parvenais à voir correctement en raison de la taille de mes yeux. Dans mon quartier, un homme que je croisais de temps en temps sans le connaître m’appelait « Yoko » (en référence à la Japonaise Yoko Ono) dès qu’il me voyait.

Il est difficile de ne pas interpréter ces agressions à travers le prisme du racisme* quand elles ont été si nombreuses et ont structuré à ce point notre personnalité. Mais là où c’est un
phénomène difficile à évaluer, c’est que personne, à part quelques racistes convaincu·es et sans complexe, n’avoue avoir tenu un propos ou avoir eu une attitude raciste : dans nos sociétés, le racisme n’est pas avouable, pas ouvertement du moins. Et pourtant, en tant que racisée* asiatique, et avec mon regard politisé d’adulte, je n’ai aujourd’hui aucun doute sur la teneur raciste de tous ces événements. Pour le dire dans le langage judiciaire, j’en ai l’intime conviction.

Logiquement, toutes ces (micro-)agressions1 m’ont poussée à rejeter mon asianité que je percevais comme étant la source de ces attaques et de ces maux. Au fond de moi, je voulais être Blanche, pour ressembler à ma famille mais aussi pour accéder à une certaine tranquillité d’esprit qui m’était interdite.

J’ai un autre souvenir – qui pour moi relève aussi du racisme – avec lequel j’ai dû me construire. Il s’agit de la fétichisation* dont j’ai fait l’objet de la part d’autres enfants. En primaire, je me souviens d’une jeune fille un peu plus âgée que moi qui venait tous les jours m’attendre à la sortie et qui m’accompagnait jusqu’au coin de la rue où je devais retrouver mes parents. Pourtant, elle n’était pas dans mon école. Elle me complimentait sans cesse sur mon apparence physique et félicitait également mes parents d’avoir une si jolie petite fille qui « ressemblait à une poupée ». Cette relation me mettait très mal à l’aise mais je n’avais pas à l’époque les mots pour le dire. Sous l’apparence de compliments et de mots positifs et chaleureux se cachait une attitude raciste qui ne disait pas son nom : la fétichisation des corps et des personnes asiatiquetés. Et cette fétichisation, je l’ai vécue dès mon plus jeune âge, avant même d’en garder des souvenirs. Ma mère était fière de me raconter que lorsqu’elle se promenait avec moi, bébé, des passant·es s’arrêtaient régulièrement pour s’extasier devant moi. J’étais une curiosité, une sorte de joli bibelot, de « chinoiserie », une « poupée chinoise » en porcelaine que l’on admire pour ses traits exotiques1. Je n’avais pas conscience à l’époque que cette fétichisation se prolongerait jusque dans mes relations intimes à l’âge adulte…

Plus généralement, cette confrontation entre la manière dont me percevait ma famille proche et celle que le monde extérieur m’imposait de manière parfois violente créait en moi une vraie dissonance cognitive. Je me percevais comme Blanche dans la vie de tous les jours tant que je ne croisais pas mon reflet. L’épreuve du miroir était comme un retour désagréable à la réalité, me renvoyant l’image d’une personne asiatiquetée dont j’aurais voulu effacer certains traits à mon goût trop marqués : mes yeux trop petits, mon nez trop gros et plat, mon visage trop rond.

Baignée dans cette éducation blanche aveugle à la race, je niais la dimension raciale d’être Asiatique. J’étais en déni total sur mon asianité, sur le racisme que je vivais au quotidien, car en prendre conscience aurait été d’une grande violence et m’aurait surtout laissée démunie. Pour me sentir appartenir à une communauté – celle de ma famille proche – et pour mon bienêtre mental, moral et social, je ne pouvais pas assumer mon identité asiatique. D’ailleurs, sur quelles fondations culturelles aurais-je pu construire cette identité ? À l’inverse des personnes asiatiques non-adoptées, je n’avais pas de communauté de référence à laquelle appartenir. J’étais une Asiatique outsider2 qui avait besoin de se raccrocher à des certitudes, même si celles-ci étaient illusoires. Cette dissonance cognitive me poussait à minimiser le racisme que je vivais. Au fond de moi, je savais que c’était du racisme. Mais je n’ai pu verbaliser cette sensation qu’à l’âge adulte. Enfant et adolescente, je rejetais la faute sur mes agresseur·euses en considérant qu’iels étaient « bêtes », « méchant·es » et « ignorant·es ». Je sais aujourd’hui que je ne peux plus me contenter de mépriser individuellement mes agresseur·euses car le racisme est un phénomène structurel….

 

1 Je décide d’écrire en écriture inclusive, qui ne représente pas une simple dichotomie masculin/féminin mais essaye dans la mesure du possible d’être « neutre ». Cela inclut donc l’usage du point médian ; iel plutôt que il/elle ; cellui plutôt que celui/celle ; celleux plutôt que celles/ceux ; toustes plutôt que tous/toutes, etc.

2 Francisation du terme anglais empowerment, qui renvoie à la capacité d’autonomisation individuelle, à la conquête de davantage de pouvoir pour agir sur les conditions sociales, économiques et politiques auxquelles nous sommes confronté·es en tant que membres de groupes minoritaires.

1 Écho à la fameuse citation de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ».
(BEAUVOIR de, Simone. Le Deuxième Sexe. Paris : Gallimard, 1949.)

2 J’emploie « parent adoptif » lorsque j’évoque ma famille et mes parents. Dans les autres cas, je préfère employer « parents adoptant·es », qui exprime une certaine mise à distance, étant donné que ce terme n’est jamais utilisé dans la bouche des adopté·es quand iels parlent de leurs parents. Je trouve l’expression « parents adoptant·es » intéressante car elle retranscrit davantage l’image d’un groupe social ayant des intérêts communs tout en mettant l’accent sur leur agentivité (capacité d’agir), ne serait-ce qu’en ayant
fait le choix actif d’adopter.

1 Les mots suivis d’un astérisque (*) renvoient au glossaire en fin d’ouvrage.
2 J’utilise ici le terme Asiatique dans les deux sens du terme : géographique et racial. Il me semble important de distinguer les deux, d’autant plus lorsqu’une expression comme « racisme anti-Asiatiques » ne désigne finalement que le racisme spécifique ciblant les communautés asiatiquetées* (voir Glossaire). Tant que nous ne questionnerons pas l’usage du terme Asiatique, nous continuerons d’invisibiliser d’autres communautés asiatiques qui subissent d’autres formes de racisme.

3 Pour rappel, en France : – un·e enfant meurt tous les 5 jours sous les coups de ses parents, – 51 % des violences sexuelles sont commises sur des mineures, – 2 à 3 enfants par classe sont victimes de pédocriminalité et 94 % dans la cellule familiale. (MERCIER, Marie. Protéger les mineurs victimes d’infractions sexuelles. Rapport d’information n° 289, 7 février 2018.)

1 Je préfère traduire colorblindness par « aveuglement à la race » plutôt que par « aveuglement à la couleur ». Le terme race me semble plus adéquat que le mot couleur. En effet, l’expression « couleur de peau » est incomplète pour évoquer tous les ressorts du racisme qui ne se réduisent pas au taux de mélanine des individus. Aussi, alors que l’on reproche au terme race d’être prétendument biologique, on continue d’utiliser l’expression « couleur de peau » qui s’avère être biologisante, car elle s’inscrit dans la continuité des
théories racialistes qui hiérarchisaient en fonction des couleurs (Blanc, Jaune, Rouge, Noir). Les couleurs de peau ne sont pas réelles et sont, au même titre que la race, des constructions sociales. Alors pourquoi ne pas employer le mot race qui colle davantage aux mécanismes du racisme ?

1 Ce terme, conceptualisé en 1970 par le psychiatre américain Chester Pierce, désigne des propos, des comportements et des représentations apparemment banals qui s’avèrent négatifs et racistes. Pierce les classe en trois sous-catégories : les micro-attaques, les micro-insultes et les micro-invalidations. Pour le juriste brésilien Adilson Moreira, ces micro-agressions « ne sont pas toujours des actes ouvertement racistes », mais elles relèvent bien du racisme car elles reposent sur « une vision négative des groupes minoritaires, liée aux différences de statut culturel entre les groupes raciaux s’arrêtaient régulièrement pour s’extasier devant moi. J’étais une curiosité, une sorte de joli bibelot, de « chinoiserie », une « poupée
chinoise » en porcelaine que l’on admire pour ses traits exotiques1. Je n’avais pas conscience à l’époque que cette fétichisation se prolongerait jusque dans mes relations intimes à
l’âge adulte…

1 L’expression « China doll syndrome » évoque la manière dont sont perçues les filles asiatiquetées adoptées. Ce syndrome s’inspire de l’image de la poupée chinoise en porcelaine qui est un stéréotype accolé aux femmes asiatiquetées perçues comme dociles (voir Fétichisation dans le Glossaire). Le syndrome de la poupée chinoise peut ainsi se retrouver sous la forme d’une fétichisation non-sexuelle chez les personnes qui souhaitent adopter de préférence des filles plutôt que des garçons asiatiques, en projetant sur les filles asiatiques l’image d’une poupée jolie et docile. Dans sa thèse sur l’adoption transnationale entre la Chine et les États-Unis, Frayda Cohen estime que les parents adoptant·es américain·es « construisent leur compréhension à travers le prisme des stéréotypes néocolonialistes de la féminité asiatique, comme les poupées chinoises, qui mettent en valeur leur docilité, leur fragilité et leur statut
de victime ». (COHEN, Frayda. « Tracing the Red Thread : An Ethnography of Chinese-U.S. Transnational Adoption », thèse soutenue à l’université de Pittsburgh, 1996).

2 Référence au concept d’outsider within (que l’on pourrait traduire par « étranger·e de l’intérieur »), pensé par la féministe noire Patricia Hill Collins. L’outsider within sert à qualifier le positionnement social des femmes noires, et de tous les individus qui se situent à la frontière entre deux groupes sociaux, l’un majoritaire, l’autre minoritaire. (COLLINS, Patricia Hill.
Fighting Words : Black Women and the Search for Justice. Minneapolis : Univ. of Minnesota Press, 1998.)

 

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