“La rengaine sur la colonisation et l’esclavage est devenue un fonds de commerce”

Fatou Diome Propos recueillis par Coumba Kane

L’écrivaine franco-sénégalaise s’exprime sur son parcours et sur son désaccord avec la pensée « décoloniale », qu’elle invite à oublier pour « pacifier les mémoires »

Entretien

Dans son premier roman à succès, Le Ventre de l’Atlantique (Anne Carrière, 2oo3), Fatou Diome donnait la parole à cette jeunesse sénégalaise piégée dans Ies mirages du désir d’Europe. Ses œuvres offrent aussi une voix aux femmes, héroïnes du quotidien quand les maris migrent (Celles qui attendent, Flammarion, z2010 ou disparaissent tragiquement, comme dans son nouveau roman, Les Veilleurs de Sangomar (Albin Michel, 336 pages, 19,90 euros). Installée à Strasbourg depuis vingt-cinq ans, Fatou Diome revient sur son enfance aux marges, l’immigration, ou la pensée « décoloniale » qu’elle ne partage pas.

D’où votre nom vient-il ? Vous écrivez, dans “Le Ventre de l’Atlantique“, qu’il suscitait la gêne à Niodior, votre village natal...

Au Saloum, région de la côte sud du Sénégal, les Diome sont des Sérères-Niominka, des Guelwaar. Il est dit que ce peuple était viscéralement attaché à sa liberté. Je suis née hors mariage d’un amour d’adolescents. A cette époque, j’étais Ia seule de l’île à porter ce nom car mon père est d’un autre village. Enfant, je ne comprenais pas pourquoi sa simple prononciation suscitait le mépris. J’ai compris plus tard que j’étais « domou djitlé », qui signifie « enfant illégitime ». Une expression wolof, qui n’existe pas en sérère. J’ai affronté cette marginalisation en renonçant à ceux qui me calomniaient et en suivant les conseils de mon grand-père maternel, que j’accompagnais souvent en mer. Quand le vent soufflait trop fort et que je pleurais, il me lançait : « Tu crois que tes pleurs vont nous ramener plus vite au village? Allez, rame !» C’est une leçon que j’ai retenue : les jérémiades ne sauvent de rien.

Être une enfant illégitime, c’était aussi risquer de ne pas survivre à la naissance…

Oui et je dois la vie sauve à ma grand-mère maternelle. C’est elle qui a fait la sage-femme. Elle aurait pu m’étouffer comme le voulait la tradition, mais elle a décidé de me laisser vivre et de m’élever. Elle était et restera ma mamie-maman. Avec ma mère, javais, étrangement, une relation de grande sœur. Je l’ai prise sous mon aile car j’étais plus combative et indépendante,qu’elle. J’ai choisi ma vie, elle non. Elle a par exemple subi la polygamie, une maladie que je n’attraperai jamais. L’écriture s’est imposée à moi à 13 ans, lorsque j’ai quitté le village pour poursuivre mes études en ville. Pour combler ma solitude, ie noircissais des cahiers. J’ai même réécrit Une si longue lettre, de Mariama Bâ (auteure sénégalaise, 1929-1981), dans une version où les femmes n’étaient plus victimes de leur sort.

Plus tard, vous épousez un Alsacien et vous vous installez à Strasbourg. En France, vous découvrez le racisme…

Je l’ai surmonté en m’appropriant ce que je suis. La couleur de l’épiderme n’est ni une tare ni une

compétence. Je sais qui je suis. Donc les attaques des idiots racistes ne me blessent plus. Être une auteure reconnue ne protège pas forcément, car la réussite aussi peut déchaîner la haine. On tente parfois de m’humilier, comme ce policier des frontières qui m’a fait rater mon vol car il trouvait douteux les tampons sur mon passeport, pourtant parfaitement en règle… Le délit de faciès reste la croix des personnes non caucasiennes. Je pense aussi à ce journaliste qui m’a demandé si j’écrivais seule mes livres, d’une structure trop complexe à ses yeux pour une personne dont le français n’est pas la langue maternelle. Ou à cette femme qui, dans un hôtel, m’a priée de lui apporter une serviette et un Perrier…

La France que vous découvrez est alors bien éloignée de celle de vos auteurs préférés, Yourcenar, Montesquieu, Voltaire…

Cette France brillante, je l’ai trouvée, mais on n’arrête pas de la trahir ! II faut toujours s’y référer, la rappeler aux mémoires courtes. Elle est bien là, mais les sectaires lui font raconter le contraire de ce qu’elle a voulu défendre. Pour bien aimer la France, il faut se rappeler qu’elle a fait l’esclavage et la colonisation, mais qu’elle a aussi été capable de faire la Révolution française, de mettre les droits de l’homme à l’honneur et de les disperser à travers le monde. Aimer la France, c’est lui rappeler son idéal humaniste. Quand elle n’agit pas pour les migrants et les exploite éhontément, je le dis. Quand des Africains se dédouanent sur elle et que des dirigeants pillent leur propre peuple, je le dis aussi. Mon cæur restera toujours attaché à la France, même si cela m’est reproché par certains Africains revanchards.

Vous vivez en France depuis 1994. Les statistiques montrent la persistance de discriminations en matière de logement ou de travail contre, notamment, des Français d’origine africaine dans les quartiers populaires. Que leur dites-vous ?

Qu’ils prennent leur place ! Vous savez, au Sénégal, un jeune né en province aura moins de chance de réussir que celui issu d’une famille aisée de la capitale. La différence, c’est qu’en France cette inégalité se trouve aggravée par la couleur. Ici, être noir est une épreuve et cela vous condamne à l’excellence. Alors, courage et persévérance, même en réclamant plus de justice.

Que pensez-vous des critiques portées par le courant de pensée « décoloniale » à l’égard de certains philosophes des Lumières ?

Peut-on éradiquer l’apport des Lumières dans l’histoire humaine ? Qui veut y renoncer ? Personne. Les Lumières ont puisé dans la Renaissance, qui s’est elle-même nourrie des textes d’Averroès (philosophe du XIIe siècle), un Arabe, un Africain. C’est donc un faux débat ! Au XVIIIe siècle, la norme était plutôt raciste. Or Kant, Montesquieu ou Voltaire étaient ouverts sur le monde. Ils poussaient déjà l’utopie des droits de l’homme. On me cite souvent « le nègre de Surinam » pour démontrer un supposé racisme de Voltaire. Quel contresens ! Ce texte est d’une ironie caustique. Voltaire dit à ses concitoyens : « C’est au prix de l’exploitation du nègre que vous mangez du sucre !» Par ailleurs, chez tous les grands penseurs, il y a souvent des choses à jeter. Prenez Léopold Sédar Senghor. Sa plus grande erreur fut cette phrase : « L’émotion est nègre, la raison hellène. » Cette citation est bête à mourir, mais devons-nous jeter Senghor aux orties ? Certaines choses sont universelles. Avec Le Vieil Homme et la Mer, Hemingway m’a fait découvrir la condition humaine de mon grand-père pêcheur. Nous, Africains, ne perdons pas de temps à définir quel savoir vient de chez nous ou non ! Pendant ce temps, les autres n’hésitent pas à prendre chez nous ce qui les intéresse pour le transformer.

La « décolonisation » de la pensée et des savoirs, portée par un certain nombre d’intellectuels africains et de la diaspora, n’est-elle pas une urgence pour vous ?

C’est une urgence pour ceux qui ne savent pas encore qu’ils sont libres. ]e ne me considère pas colonisée, donc ce baratin ne m’intéresse pas. La rengaine sur la colonisation et l’esclavage est devenue un fonds de commerce. Par ailleurs, la décolonisation de la pensée a déjà été faite par des penseurs tels que Cheikh Anta Diop (historien et anthropologue sénégalais), Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor ou Frantz Fanon. Après tous leurs efforts, en sommes-nous encore à nous demander comment nous libérer ? Pendant ce temps, où nous stagnons, les Européens envoient (la sonde) Philae dans l’espace… L’esclavage et la colonisation sont indéniablement des crimes contre l’humanité. Aujourd’hui, il faut pacifier les mémoires, faire la paix avec nous-mêmes et avec les autres.

Cette histoire continue pourtant de marquer le présent des Africains…

Pour moi, il y a plus urgent. La priorité, c’est l’économie. Faisons en sorte que la libre circulation s’applique dans les deux sens. Aujourd’hui, depuis l’Europe, on peut aller dîner à Dakar sans visa. Le contraire est impossible, ou alors le visa vous coûtera le salaire local d’un ouvrier. Pourquoi attendre une forme de réparation de I’Europe, comme un câlin de sa mère ? Pourquoi se positionner toujours en fonction de l’Occident ? Il nous faut valoriser, consommer et, surtout, transformer nos produits sur place. C’est cela l’anticolonisation qui changera la vie des Africains, et non pas la complainte rance autour de propos tenus par un de Gaulle ou un Sarkozy. Il y a une forme d’arrogance à s’autoproclamer décolonisateur de la pensée des autres. C’est se poser en gourou du « nègre » qui ne saurait pas où il va.

Que dites-vous aux jeunes Africains qui continuent de risquer leur vie pour rejoindre l’Europe ?

Je leur dirai de rester et d’étudier car, en Europe aussi, des jeunes de leur âge vivotent avec des petits boulots. Quand ie suis arrivée en France, j’ai fait des ménages pour m’en sortir, après mon divorce. |’ai persévéré malgré les humiliations quotidiennes et les moqueries au pays. Si je suis écrivaine, c’est parce que j’ai usé mes yeux et mes fesses à la bibliothèque. Les dirigeants africains doivent miser sur l’éducation et la formation pour donner un avenir aux jeunes. Avec le durcissement de sa politique migratoire, l’Europe renforce sa forteresse. Mais qui ne surveillerait pas sa maison ? Les pays africains doivent sortir de leur inaction, ne pas se contenter de déplorer ce que l’Europe fait à ses enfants migrants.

Vous sentez-vous plus proche du féminisme dit universaliste ou intersectionnel ?

]e me bats pour un humanisme intégral dont fait partie le féminisme. Mon féminisme défend les femmes où qu’elles soient. Le relativisme culturel me révolte. Il est dangereux d’accepter l’intolérable quand cela se passe ailleurs. Le cas d’une Japonaise victime de violences conjugales n’est pas différent de celui d’une habitante de Niodior ou des beaux quartiers parisiens brutalisée. Lutter pour les droits humains est plus sensé que d’essayer de trouver la nuance qui dissocie.