La préférence régionale à l’emploi en question ?

— Par Jean-Marie Nol, économiste financier —

Une étude récente de l’Insee indique que 48% des jeunes mettent plus d’un an et plus  pour trouver leur premier emploi stable et jusqu’en 2020, environ 1200 jeunes actifs de niveau Bac + 2 à Bac +5 devraient faire leur entrée chaque année sur le marché du travail de chacune des deux îles des Antilles.  L’étude de l’Insee révèle par ailleurs que les natifs diplômés ou étudiants du supérieur sont très mobiles. En effet, plus de 61% d’entre  eux résident dans une autre région que celle de leur naissance, contre 40% au niveau national. Aux Antilles en 2017, cette mobilité atteint les 49%.  

Le niveau d’études aux Antilles est largement en hausse et il n’existe, à ce jour, peu ou pas de programmes qui concernent l’accompagnement des jeunes diplômés vers leur premier emploi. Ceci constitue un réel problème tant pour la Guadeloupe que la Martinique.  Ils sont jeunes, ils sont Guadeloupéens ou Martiniquais, ils sont diplômés… Mais ne trouvent pas de boulot en Guadeloupe et Martinique. « Nous sommes tous titulaires de diplômes allant du Bac jusqu’au doctorat. Mais nous ne trouvons pas d’emplois malgré nos qualifications. Au cours de nos recherches, nous avons tous été confrontés, au refus de recruteurs, qui ne veulent pas de diplômés originaires de la Guadeloupe », lance Muriel un jeune diplômé de l’école de commerce de Toulouse. Confrontés au chômage de masse, dans une île où près de 60% des jeunes sont sans emploi, ces diplômés s’estiment confrontés à une injustice. « On s’est battus pendant des années pour obtenir nos diplômes, on est revenus dans notre département pour travailler et pour participer à la vie économique de notre pays , mais on ne nous donne pas notre chance », explique Muriel. « On connait tous des gens qui ont été recrutés grâce à des petites magouilles pour des postes pour lesquels ils n’ont pas les compétences. J’ai moi-même été confrontée à ça », poursuit-il dépité et c’est pourquoi je milite notamment pour une « préférence régionale à compétences égales ». « Il faut prendre en compte la situation des jeunes diplômés Guadeloupéens. A compétences égales, autant choisir un Guadeloupéen plutôt qu’une personne issue de l’extérieur « , souligne le jeune homme, qui estime que les recruteurs ne font pas toujours ce choix là.  

Ainsi on le voit , le Front National qui vient juste de faire élire 8 députés à l’assemblée nationale n’a pas le monopole de la tentation de la préférence à l’emploi. Dans ce combat contre l’universalisme mené sous couvert de défense d’une identité culturelle et ethnique, l’assemblée de Corse s’est voulu à la pointe du combat pour la préférence régionale des jeunes Corses au niveau de l’emploi dans les entreprises locales.
De quoi s’agit-il et quels sont les termes du débat ? Promesse de campagne des élus nationalistes, cette charte de la préférence régionale  est destinée à favoriser l’emploi local. «Concrètement cela veut dire que quand il y a deux propositions pour un emploi, et bien à compétence suffisante, les résidents corses seront favorisés», explique Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée de Corse. «Ce n’est qu’une première étape. La charte aura un caractère contraignant lorsqu’elle fera l’objet de protocoles signés entre les entreprises et les syndicats», poursuit-il, cité par Les Echos. La charte vise notamment à adapter les formations professionnelles afin de mettre en adéquation l’offre et la demande d’emploi. Objectif ? Faire diminuer le chômage. En Guadeloupe comme en Martinique ,  on peut citer notamment les contre exemples de la Zone industrielle  de Jarry ou ceux des zones de la Lézarde et de la Jambette au Lamentin  et de Cocotte à Ducos  ou nombre d’entreprises donnent subrepticement la priorité à des cadres « exogènes »souvent originaire de l’hexagone ,  au détriment des jeunes diplômés ou cadres Guadeloupéens et Martiniquais .  Nombre d’offres d’emploi de cadres pour la Guadeloupe et la Martinique ne transitent que sur des sites internet de l’hexagone comme par exemple l’APEC (association pour l’emploi des cadres )  ou encore cadre emploi et indeed  avec un processus entier de recrutement exclusivement national.
S’associant ainsi aux vieilles rengaines des « nationalistes » et du LKP et K5F de 2009 et revendications qui réclament le droit pour les jeunes Guadeloupéens et Martiniquais de vivre et de travailler dans leur pays et d’avoir la priorité sur les emplois qui correspondent à leurs compétences , certains sociologues et d’autres ont mis en garde sur les frustrations générées au sein de la jeunesse diplômée par une telle politique de substitution et, fait rare pour être souligné, ils ont appelé à une radicalisation sur cette question.
En fait , ceux qui pensent à la discrimination positive par la loi , envisagent des mesures contraignantes et argumentent pour que les jeunes  aient une priorité pour les emplois aussi bien dans le privé que le public, vu le fort taux de chômage aux Antilles . Joana Milan originaire du Marin en Martinique s’exilera en Suisse au début juillet. Un stage de six mois à Genève, rémunéré. Le pied à l’étrier. Joana est également ingénieur informatique. « Tous mes amis sont déjà partis. En Suisse, au Canada , au Mexique, au Brésil, en Allemagne. » Elle-même, à 27 ans, a beaucoup bougé : stages à Budapest, Mexico, Bologne. « Mais c’est la première fois que je pars sans savoir quand je pourrai rentrer en Martinique . » Elle soupire : « Ce n’est pas juste. Nous sommes la première génération à être autant diplômée , et nous sommes exclus de l’emploi dans notre propre pays. Et tout cet investissement de l’éducation nationale et de nos parents , c’est l’étranger qui va en profiter. » 
Sur le principe , disons le tout net , la question de la priorité des jeunes Martiniquais à vivre et travailler au pays n’est pas contestable , mais le problème se pose de savoir si cette discrimination positive est réaliste dans le nouveau contexte de mondialisation et si elle est faisable et applicable dans la pratique sans susciter en retour des accusations de xénophobie voire de racisme contraire à la loi . C’est dans ce contexte que des responsables politiques et syndicaux se déclarent désormais favorables à la « préférence régionale », à la « priorité des insulaires », à l’« embauche locale » ou à la « régionalisation des emplois » pour réduire l’importance du chômage.  En raison de la crise de l’emploi des jeunes qui frappe la Guadeloupe et la Martinique, certains responsables politiques et syndicaux invoquent la préférence régionale comme moyen de favoriser l’embauche des jeunes diplômés. Certes, la préférence régionale a été admise en Nouvelle-Calédonie en 1998, puis étendue dans les collectivités d’outre-mer « dotées de l’autonomie. Mais il est encore trop tôt pour apprécier l’efficacité de ce système de protection de l’emploi local, au demeurant très encadré par les jurisprudences du Conseil constitutionnel et du Conseil d’État. Celui qui a été mis en place en 2010 en Nouvelle-Calédonie n’est opérationnel que depuis 2012 et ne donne pas entière satisfaction à certains employeurs qui le trouvent déjà trop rigide tandis qu’un tel système n’est toujours pas institué en Polynésie française. En outre, la doctrine se montre très critique à l’égard de la préférence régionale à l’embauche.
La question de la préférence régionale est complexe et sensible. En France, la discrimination ( Discrimination et Distinction entre individus ou groupes d’après certains caractères particuliers (sexe, origine.. . ) aboutissant à une inégalité. à l’embauche est interdite par la loi. Pour revenir à l’exemple Corse, donner la priorité à l’embauche de Corses – ou de résidents de l’île -semble  poser un problème de légalité. Dans un courrier daté du 15 mai dernier, le préfet de Corse Bernard Schmeltz rappelle que «toute disposition engageant l’entreprise et visant à favoriser le recrutement ou l’accès à la formation des personnes résidant en Corse ou d’origine corse pourrait être constitutive de l’infraction de discrimination à l’embauche». Avant de poursuivre: «L’implication d’une entreprise dans des actions visant à favoriser ou au contraire à restreindre certains types de recrutement placerait cette dernière dans une situation de forte insécurité juridique et l’exposerait à des poursuites civiles et pénales». Quant au fait de privilégier les demandeurs d’emploi qui maîtrisent la langue corse, le préfet déclare: «Une telle disposition contreviendrait à l’article L. 1221-6 du Code du travail». Cet article dispose que «les informations demandées, sous quelque forme que ce soit, au candidat à un emploi ne peuvent avoir comme finalité que d’apprécier sa capacité à occuper l’emploi proposé ou ses aptitudes professionnelles». On le voit la préférence régionale semble contredire à la loi.
Des initiatives de discrimination positive émergent cependant. Les expériences de discriminations positives émanant des pouvoirs publics se font sur une base territoriale et/ou sociale. C’est le cas de l’école Sciences-Po qui a créé une voie particulière de recrutement pour les lycéens issus de zone d’éducation prioritaire ou des écoles de police (ouverture de classes préparatoires aux concours de commissaires et d’officiers de police pour des élèves retenus selon des critères sociaux et géographiques).  

 

La préférence régionale : C’est la dernière trouvaille de Marine Le Pen qui tente par tous les moyens d’envoyer des signaux à l’électorat ultramarin pour montrer qu’elle est sensible à ses préoccupations notamment en matière d’emploi, n’hésitant pas à créer une sorte de discrimination positive en sa faveur. Une vieille revendication émanant des milieux nationalistes des départements et des territoires ultramarins.  
« Je pense que quand on est Martiniquais, Guadeloupéen, Réunionnais, Calédonien.. . il est évident que l’on doit pouvoir accéder à l’emploi en priorité par rapport à ceux qui viennent de métropole, sauf à s’expatrier à 10 000 ou 15 000 kilomètres », a plaidé la candidate frontiste face à Audrey Pulvar qui lui reprochait son concept de préférence nationale, coupable de créer « deux catégories de citoyens », selon la chroniqueuse. L’occasion d’une passe-d’armes à fleurets mouchetés entre la journaliste martiniquaise et la présidente du FN qui s’est fait un plaisir de rappeler à celle-ci le passé indépendantiste de son père, Marc Pulvar, signataire d’un manifeste pour la « Martinique aux Martiniquais ». L’arroseuse arrosée ? Marine Le Pen ou l’art de reprendre à son compte un concept en vogue à une certaine époque dans certains milieux nationalistes des territoires d’outre-mer et en faire presque un slogan de campagne qui peut être porteur électoralement  comme on l’a vu en tant en Guadeloupe qu’en Martinique aux dernières élections  présidentielles  dans certaines strates de la population ultramarine. De là à penser qu’indépendantistes et Marine Le Pen, mêmes combats, il n’y a qu’un pas que certains seraient déjà prêts à franchir. A moins que la candidate du FN se soit tout simplement rendue à l’évidence et n’ait fait que reprendre à son compte une idée qui paraît frappée de bon sens pour des territoires, dont le taux de chômage des jeunes frôle les 60% de chômage.

Le terme de discrimination lui-même est aujourd’hui tellement galvaudé qu’on ne sait plus du tout de quoi l’on parle. Il paraît donc nécessaire de déconstruire un peu notre sujet.  Aussi est-il temps de réhabiliter la notion de responsabilité et d’ouverture à l’autre , devenue tabou aux Antilles du fait de l’imprégnation de la société par le populisme et la victimisation (« je n’ai aucune part dans ce qui m’arrive car cela est dû à mon appartenance communautaire de descendant d’esclave et d’ancien colonisé »).
Il n’y a pas officiellement de politique de discrimination positive dans les DOM puisque, contrairement aux collectivités de l’article 74 (ex-TOM), ils sont soumis au principe de l’assimilation juridique simplement « adaptée ». Il y a néanmoins des méthodes de recrutement qui aboutissent de facto à une préférence autochtone : par exemple si on déconcentre le recrutement de certains fonctionnaires territoriaux en organisant les concours sur place, il est évident que des candidats métropolitains ne vont pas faire le voyage et que ce système privilégie partout, mais surtout dans les collectivités insulaires, le recrutement local. Dès lors que le personnel de direction de l’administration d’Etat est recruté par concours nationaux et que la mobilité est une condition essentielle de l’impartialité et de la qualité du service, il est inévitable que les préfets, recteurs et directeurs de services soient essentiellement métropolitains. Cela résulte du caractère unitaire de l’Etat français et n’a rien à voir avec le colonialisme.  
Il est évidemment plus difficile à des jeunes Antillais de réussir rapidement dans la société d’accueil de l’hexagone qu’à des nationaux de souche. Mais ce handicap naturel est aggravé par le culte de la différence «le multiculturalisme » ou le « relativisme culturel ». .
Un certain populisme syndical d’extrême gauche, mais aussi des pans entiers du système scolaire, incitent notamment les plus jeunes à refuser les valeurs et les règles de vie communes et alimentent une méfiance croissante du reste de la société. Méfiance que l’on qualifie à tort de racisme puisque ce qui est en cause n’est pas l’origine mais le comportement.
Certes , on est toujours plus heureux de travailler dans sa région d’origine mais, la mobilité des jeunes Antillais dans d’autres pays à l’instar des jeunes Grecs et Espagnols confrontés à la crise de la zone euro peut-être aussi source d’enrichissement. (Sur fond de situation économique et sociale désastreuse. En Espagne et en Grèce , plus de 50 % des jeunes sont au chômage, et ainsi les diplômés sont contraints de s’exiler. )
La Guadeloupe et la Martinique ne sont  pas isolées du monde comme veulent le faire croire certains esprits chimériques qui vivent en dehors des réalités du monde actuel.
Depuis bientôt trente ans, le marché du travail aux Antilles est peu accueillant pour les jeunes diplômés ou non, du fait de l’étroitesse du marché , de l’absence d’investissement dans de grands projets de développement et ce avec le recul des politiques publiques.

La menace du déclassement social est une réalité pour les Guadeloupéens et Martiniquais ,  notamment les jeunes qui sont sortis de formation en période de mauvaise conjoncture économique. Mais pour les années à venir le pessimisme n’est pas à exclure , alors reste le passage obligé d’un exil en France Métropolitaine ou l’expatriation à l’étranger. Nécessité fait loi comme le montre l’exemple des jeunes Espagnols ou Grecs : « Partir, partir , partir au plus vite : Après les Grecs le refrain amer des jeunes Espagnols.  »
Le premier objectif de nos politiques , c’est de s’adapter pour faire face aux défis que nous impose la conjugaison des crises économiques et sociales. J’irais même au delà en disant qu’à mes yeux nous ne sommes pas dans une crise mais dans un changement de monde ( une mutation ), et que ce changement de monde mérite des réponses urgentes et innovantes de la part du conseil régional de Guadeloupe et de la CTG en Martinique , comme par exemple susciter la création d’un réseau d’écoles du numérique sur tout le territoire ( D’ici à 2020, 90 % des métiers nécessiteront des connaissances numériques. Il faut proposer une offre de formation innovante, de proximité, en adéquation avec les besoins en compétences des entreprises locales. ),  ou aider les jeunes à s’expatrier dans de bonnes conditions en France Métropolitaine et surtout à l’étranger ( je pense aux USA et au CANADA ) ET SI POSSIBLE DANS NOTRE ENVIRONNEMENT GEOGRAPHIQUE ;
Je suis convaincu qu’il faut faire confiance à la société sans imposer des règles qui risquent de se retourner contre nous , sans sombrer dans l’extrême pessimisme , le repli sur soi , et je crois aux vertus du dialogue et de l’échange, ainsi qu’à la capacité de nos jeunes concitoyens de s’ouvrir sur le monde sans tomber dans le piège de l’ostracisme des populistes. Mais quoi qu’il en soit, comme il est dans la nature du jeune de vouloir vivre de nouvelles expériences, il y a toujours un risque qu’il veuille découvrir de nouveaux horizons. Faire souffler un vent nouveau avec un autre modèle économique et social aura le don de créer et d’ouvrir de nouvelles perspectives dans tous les sens du terme.
jean marie NOL