La caverne de Plateau Roy et son théâtre d’ombres….

Par Roland Tell —

La mutation de la politique que vit actuellement le peuple martiniquais comporte une triple crise, dont les conséquences pèsent lourd sur les institutions régionales, et sur les doctrines des partis en cause : crise la moralité, crise des idées, crise de la démocratie, étroitement imbriquées, agent et effet l’une de l’autre.

Par crise de la moralité, il faut entendre la rupture du lien rationnel, se rapportant aux principes et aux solutions politiques, sur lesquels se fonde l’engagement militant de toujours, dont on se veut garant de la validité, pour chercher à les élever jusqu’à l’exercice du pouvoir. La gestion politique n’est-elle pas avant tout affaire de fidélité à son corps de doctrine, au parti qui s’y rapporte, à la parole donnée aux électeurs, à travers la longue et large route du militantisme ? N’est-il pas nécessaire d’éviter de se compromettre, de se dévaloriser, de chercher à porter atteinte à sa capacité de distinction idéologique, à sa dignité humaine, pour ne pas se trouver à subir toutes les conséquences d’une hideuse trahison ? Comment donc, en l’espèce, à travers un contrat d’alliance, accepte-t-on de porter en bandoulière le butin de chasse électorale d’un parti adverse, aux antipodes de son école doctrinaire ? C’est là le plus haut mal de la gestion politique, que celui de la corruption, et, par conséquent, du mépris pour le citoyen martiniquais.

C’est pourquoi, en politique, il importe toujours d’être à la hauteur de soi-même, de vivre bien avec soi-même – aspects importants de la moralité politique, que le peuple martiniquais perçoit directement. La moralité dans l’élu réalise la moralité dans la vie politique, comme condition nécessaire, et comme lien constitutif de la communauté sociale. Donc, de la moralité, il faut se faire devoir et destin, et que la fidélité à une idéologie, à un idéal, devienne aussi le devoir et le destin ! Donc encore, quand l’esprit, la mémoire et le coeur sont aux vertus de la droite de la tradition, du savoir de l’histoire, et de la conscience du peuple, aucune compromission ne doit se faire avec les grandes gueules de la subversion, dont le sens politique reste un contresens, même en leurs valeurs nouvelles d’alliance de gestion ! La Martinique a appris à les bien connaître, et elle a bonne méfiance d’eux, de leur esprit froid et glacé, de leurs discours fous, de leurs gesticulations improductives de fantômes, tout au long de leurs récentes années de pouvoir. Aujourd’hui, en Octobre 2017, ombres vides de leur projet d’indépendance, un peu convalescents pour les uns, dans la verticale nuit de la vieillesse pour d’autres, ils ont décidé de chercher à leurs frontières, de préférence du côté de la droite classique, pour tenter d’échapper à la logique séparatiste. Ne serait-ce pas le commencement d’une possible migration vers la lente mort politique, qui tout accomplit ? Ainsi, mourir à droite serait-il le meilleur, ici en Martinique ? Même en ce cas, il importe de vite se départir de l’alliance nationale-droitiste !

Car, en fin de compte, de tels politiciens ne croient qu’en eux-mêmes ! C’est pourquoi, ayant des flairs de caméléons, ils changent vite de croyance, passant d’une alliance à une autre, pour, en parfaite démagogie, faire perdre toute conscience morale à leurs électeurs. Ne se proclament-ils pas amis du peuple pour, une fois au pouvoir, déshonorer celui-ci, afin de s’approprier tous les profits de la renommée ? Par exemple, dans le commerce des marchés publics, la compromission ne se présente-t-elle pas dans l’art de marchander des emplois et autres avantages, tout comme dans celui de licencier dans un but lucratif ? N’est-ce pas là le méchant jeu de la fatalité électorale, dans notre Martinique, de plus en plus fonctionnaire, du fait de toutes ces beaucoup-trop-nombreuses collectivités, qui s’érigent un peu partout pour le droit divin et les honneurs divins de nos élus entrepreneurs ?

Allons maintenant plus loin. Si la moralité n’est plus sentie comme représentative de l’engagement politique, de quel côté faut-il se tourner ? A quoi s’accrocher si l’on souhaite, pour la Martinique, le bonheur, le progrès et la justice ? Hélas, la crise des idées, participe à la détérioration générale de la communication et de la vie politiques. Le sentiment d’appartenance à la Martinique habite en chaque Martiniquais. Mais “où est passée ma conscience nationale” ? se dit-il, se sentant de plus plus privé d’espérance, de consistance, de travail, de force de vie. Citoyenneté française, quête de la nationalité ? Vers quelle évolution aller ? L’ambiguïté est partout de mise dans le monde politique, notamment du fait de l’alliance nationale-droitiste, entraînant, chez le Martiniquais, un certain mal du pays sans pays ! Autodestruction par la violence, et émigration sont les chemins qui s’ouvrent, pour ne pas se sentir en cage, sans travail, sans but, sans avenir. Le Martiniquais, de plus en plus errant, ici, là-bas, ailleurs dans le monde, est en chemin, en pérégrination forcée, à moins de se faire fonctionnaire en ces lieux nouveaux des collectivités publiques, où les élus font preuve de leur importante capacité d’embauchage et de licenciement. Mais hélas, des projets d’emploi privé à vie, nenni ! La maladie la plus secrète ici, c’est l’impuissance d’agir pour le bien commun, pour la bonne vie humaine de la multitude. A cet égard, la Collectivité Territoriale de Martinique vit au jour le jour, sans plan d’envergure, envisageant des mesures réformatrices de longue haleine, et donc, de ce fait, s’abandonnant à la passion politicienne qui se présente. Un jour, on licencie, un autre, on interdit l’accès de Plateau Roy ! Ceux qui l’animent sont tellement divers idéologiquement, qu’ils n’arrivent pas à enclencher le mouvement ascentionnel des citoyens à un niveau plus élevé, s’agissant de l’emploi des jeunes, du transport collectif, du progrès économique et social. Certes, on en parle dans la Caverne, mais rien ne se fait vraiment.

La troisième crise, crise de la démocratie, se donne pour principe d’action “le surréalisme”. Celui qui a cours à la Collectivité Territoriale est une pratique politicienne, s’écartant des idéologies traditionnelles, afin de réinventer une échelle de valeurs de gouvernance. D’où, on l’a vu, le grand écart par rapport à l’idéologie ! Le critère justificatif s’avère être la gestion au jour le jour d’une Martinique à l’avenir obscur, sur laquelle se projettent désormais tous les mythes d’un travail de gestion automatique, dans le but de changer la vie martiniquaise, notamment par le dérèglement systématique des réalités existantes. A cet égard, l’exemple du transport collectif est révélateur de ce que peut être une catastrophe tranquille, où le politicien cherche à déméler les problèmes causés par les taxis collectifs, la circulation abondante sur les grands axes, et les innovations grandioses, tels les bus à haut niveau de service, attendus partout comme de fascinantes divinités. De plus en plus, le réel est inconnu, et la démarche politicienne consiste à le réintégrer, en s’attachant à créer ce qui existe (TCSP, Lycée Schoelcher, Complexe Scolaire de Sainte-Marie). L’hyperlucidité de l’éxécutif l’amène à créer sans cesse des mythes nouveaux de la société nouvelle – société de grand nettoyage du passé, en vue de la transformation de la vie sociale. Comment donc parvenir à ce mythe collectif, susceptible d’émanciper l’homme martiniquais ? Actuellement la Martinique mène une vie de veille, sous la férule d’un national-droitisme, dont l’utopie gestionnaire reste apparemment l’ordonnatrice des désirs de progrès du peuple, et de la création du mythe collectif d’émancipation.

En effet, contrairement à ce que laisse croire l’alliance mise en scène avec la droite classique martiniquaise, le mythe de l’indépendance continue d’entretenir des rapports évidents avec la politique mise en oeuvre, certes, plus par sa forme que par son contenu. En effet, il importe d’agir sur l’insconscient collectif martiniquais, en orientant progressivement son avenir, vers la réalisation de ce mythe. D’où l’apparition du mythe nouveau de l’alliance de gestion, en vue de l’adaptation des mentalités de classe, en annonçant donc une Martinique renouvelée, ayant désormais pour mission le nettoyage des élites et des gestions antérieures ! La dite Martinique renouvelée devra être susceptible d’exprimer et d’animer ses projets d’évolution dans un mouvement général de libération citoyenne. En adhérant aussi soudainement à l’alliance nationale-droitiste, les utopistes de la droite classique n’ont rien vu venir du processus artificiel en cours, issu des grandes profondeurs du totalitarisme. Deux ou trois partis, à visée indépendantiste, cherchent alors à recourir à des procédés artificiels de gouvernance, en instituant une sorte d’écurie politique, avec les pur-sang de toutes les droites ! Oui, il s’est agi d’un véritable recrutement des désirs de pouvoir, hors toute illusion idéologique. Combien d’entre eux ont pu se croire investis pour gouverner, faits pour gouverner ? C’est vraiment là un renversement des valeurs démocratiques, tout à fait essentiel aux yeux du futur Chef de l’Exécutif, créateur, à travers l’alliance, d’un mythe nouveau, dont les vrais leviers restent la soif de paraître et la volonté de puissance. Ne vivons-nous pas une époque, où le politicien s’appartient moins que jamais, abdique sa personnalité, pour être mis en possession de ce qu’il croit être la clé d’un trésor, en l’occurrence une fonction et une indemnité de Conseiller Exécutif ? N’est-ce pas surréaliste, ce goût du merveilleux, surgissant du réel électoral ? Est-ce cela la politique, que ces arrangements et ces recettes arbitraires, impliquant la fabrication de totems humains, de gauche comme de droite, tous voués au pouvoir absolu d’un homme, à qui ils doivent payer tribut d’engagement et de soumission ? C’est une chose cruelle de penser à cela, au moment où la démocratie a besoin de retrouver ses forces profondes.
ROLAND TELL