“La bonne histoire de Madeleine Démétrius”, de Gaël Octavia

“Pour Amel Aïdoudi”

Collection Continents Noirs, Gallimard

«Mon amie Madeleine m’a demandé d’écrire son histoire. Elle m’a téléphoné et m’a lancé, de but en blanc, qu’elle allait me raconter quelque chose et que j’allais en faire un livre.
D’abord, j’ai pensé : mon amie me demande de raconter son histoire. J’ai souri : mon amie sollicite mes compétences d’écrivaine, mon amie reconnaît mon talent. Puis je me suis rappelé : Madeleine n’est pas mon amie. Pas à proprement parler. Elle l’a été, au lycée. Elle ne l’est plus. Aujourd’hui, ça fait à peu près vingt ans que je n’ai plus revu Madeleine volontairement. Au téléphone, elle a simplement précisé: “C’est quelque chose qui m’est arrivé pour de vrai. Ça fera une bonne histoire. Un livre qui te rapportera de l’argent, je pense.”»
Qu’était-il donc arrivé à Madeleine Démétrius, la Mulâtresse, «fille de médecin, médecin elle-même, bien mariée, légitime», qui méritât que l’on en fasse un livre?
Pour la narratrice, Martiniquaise à l’enfance- pauvre venue s’exiler à Paris, mère célibataire vivant de chick lit, ces retrouvailles sont surtout l’occasion de démêler les fils d’une amitié brisée et d’exhumer de douloureuses questions enfouies, non sans de grandes bouffées d’ironie et de bonheur.

On peut feuilleter les premières pages (p.9/27) sur le site de l’éditeur : ICI

*********************

Dans son second roman La bonne histoire de Madeleine Démétrius, Gaël Octavia continue d’explorer avec finesse la complexité et l’ambiguïté des relations humaines et notamment des relations entre femmes, qu’elles soient d’amour ou d’amitié, de solidarité et de bienveillance ou de rivalité, de mépris et de haine.

C’est un roman à la tonalité parfois douloureuse, à la fois mélancolique et joyeuse, un roman tendu sachant toujours garder sa part de mystère et plein d’une énergie libératrice. Un roman d’émancipation d’une facture originale et maîtrisée dans lequel l’auteure, tout en peignant une belle galerie de portraits de femmes, de mères et de filles, interroge en profondeur les spécificités des relations familiales et sociales martiniquaises encore tributaires du passé esclavagiste de l’île.

Fille sans père, mère célibataire de deux filles de pères différents, la narratrice qui, pas plus que sa mère Betty, n’a su retenir ses compagnons (et n’a toujours pas fait le deuil de son amour pour le second), s’est au moins émancipée de l’univers de pauvreté de son enfance en s’installant en France. Ayant renoncé à ses ambitions initiales, elle y écrit en effet «des romans légers divertissants, des petits bouquins sans prétention qui se vendent correctement, cantonnés au rayon chick lit des gares et des aéroports».

Un jour, elle reçoit un étonnant coup de téléphone de son ancienne et chère amie Madeleine Démétrius qui avait pourtant rompu les ponts depuis vingt ans, ne l’invitant même pas à son mariage – contrairement aux trois autres amies de ce groupe inséparable qu’elles formaient durant leurs années de lycée à Fort de France. De passage à Paris, elle veut la rencontrer pour lui raconter une histoire qui lui est arrivée avant même qu’elle ne la connaisse, afin qu’elle en fasse un roman : une «bonne histoire» qui devrait lui rapporter de l’argent.

Ce retour inopiné de Madeleine bouleverse la narratrice et son récit, ravivant indirectement ses blessures et écornant l’image de cette fille et femme modèle, semble briser une «entrave invisible», l’autorisant à fouiller ce passé enfoui. «L’usine à souvenirs» se remet alors en marche et son «petit cinéma nocturne ne [la] laisse pas en paix», tandis que «les spéculations s’ajoutent aux conjectures».

Pour écrire ce livre, car elle ne voudrait en aucun cas déroger à la volonté de Madeleine, pour donner un contexte à cette histoire, des «remparts» la fortifiant, elle reconstitue ainsi des événements datant de vingt ans. Des événements liés à son amie et à ce «tout indivisible» qu’elles formaient autrefois avec la petite et la grande Christelle et Jessica, ainsi qu’à son père le Docteur Démétrius et à sa propre mère Betty : des scènes anodines, des conversations, «des petits riens qui renaissent dans toute leur charge émotionnelle». Et, levant ainsi peu à peu les masques et les faux-semblants d’un passé fantasmé, osant se poser les questions longtemps restées tapies, elle se livre à une introspection sans concessions, tandis qu’elle enquête parallèlement sur cette fameuse Cynthia révélée par cette histoire.

Mais alors que, renouant avec son idéal d’écriture, elle a enfin commis «un roman digne de ce nom» qui trouve preneur chez un grand éditeur, et non une de ces « romances urbaines » dont elle était coutumière – un roman sans doute bien différent de celui escompté par Madeleine -, cette dernière, sans explication, lui en interdit la publication…

Gaël Octavia opte pour la vivacité d’une narration au présent et la proximité de la première personne – ce “je” lui permettant de sonder le jardin secret de sa narratrice tout en jouant sur les codes de l’autofiction en faisant d’elle une écrivaine d’origine martiniquaise. Et, la suivant non seulement dans sa vie quotidienne familiale mais dans les différentes étapes de l’écriture de ce roman commandé par Madeleine, ce choix lui offre un dispositif narratif transcendant astucieusement la banalité d’un récit linéaire (certes ponctué de quelques retours en arrière) en donnant au lecteur l’impression de participer au chantier en cours…

Lire la Suite & Plus => L’Or des livres

Parution : 01-10-2020
272 pages, 140 x 205 mm
Achevé d’imprimer : 01-09-2020
Genre : Romans et récits Catégorie > Sous-catégorie : Littérature française > Romans et récits
Époque : XXIe siècle
ISBN : 9782072902598 – Gencode : 9782072902598 – Code distributeur : G04492