“Joséphine, cérémonie pour actrices désespérées” : une “cubanité” en errance

— Par Roland Sabra —

« Le plus grand voyageur n’est pas celui qui a fait dix fois le tour du monde,
mais celui qui a fait une seule fois le tour de lui-même. »

Gandhi

L’exil est une coupure avec le lieu de l’origine, la perte du sens d’une rencontre entre l’individu et le soleil qui l’a vu naître. Cette rupture est une mort. La chanson ne dit-elle pas : partir c’est mourir un peu ? L’exil suppose une hypothèque sur un passé présent qui ne renonce pas et qui provoque le regret. Comment dire adieu à ce que l’on a été sans que l’être soit manquant ? Augustin dans une prière le dit ainsi : «  Je ne veux pas être où je suis et je ne puis être où je veux : misère de part et d’autre ! »

« Joséphine, cérémonie pour actrices désespérées »  conte un exil en son propre pays. Joséphine est née en 1885, au mitan d’une décennie qui a vu les États-Unis prendre la main sur l’économie cubaine et évincer les anciennes puissances coloniales européennes. Guerre révolutionnaire d’indépendance et guerre hispano-étasunienne aboutiront en 1902 à la proclamation de l’indépendance de Cuba. Et c’est le début de l’exil pour Joséphine  tel que le raconte l’écrivain cubain Abilio Estevez ! Elle va marcher plus de cent ans, quittant l’Oriente de Cuba, dans l’espoir d’atteindre La Havane pour y voir instaurer une vraie république. Espérance de nos jours encore vivante et toujours en chemin.

Le texte porte la marque du moment de son écriture, celui de la « période spéciale », celle d’une économie de guerre en temps de paix qui a suivi l’effondrement du bloc communiste, soutien essentiel du régime castriste. Était venu le temps des coupures d’électricité, des rationnements, de la raréfaction des crédits pour la culture, notamment pour le théâtre et les acteurs allaient, l’âme en peine, comme si des pans entiers de pierres issus de la Chute du Mur leur étaient tombés sur la gueule. C’est dans ces conditions qu’Abilio Estevez écrit un ensemble de monologues d’acteurs déboussolés, perdus, réellement désespérés. Plus tard, en 2013, lors d’une rencontre à La Havane le metteur en scène Carlos Diaz propose à Coralia Rodriguez et Amanda Cepero qui se produisaient au théâtre Trianón de monter des extraits du texte.

Coralia Rodriguez et Amanda Cepero, d’origine cubaine, sont mère et fille, installées à Genève et membres de Tisseuses de paroles, association genevoise dédiées aux arts de la parole. Tout le travail de Carlos Diaz consiste à adapter le texte pour qu’il soit joué à deux. Coralia y incarne Joséphine tandis qu’Amanda tient le rôle d’une image de Joséphine, laissant plusieurs pistes d’interprétation au spectateur. Quel est-il ce reflet? Est-il la Joséphine rêvée, la Joséphine idéalisée, la Joséphine du temps d’avant, l’enfant qui dans l’adulte demeure ? Est-il vraiment sa fille ou la simple expression d’une conscience malheureuse en proie au doute et à l’introspection ? Conflit entre le moi-idéal et l’idéal du moi avec le surmoi en arbitre qui voit Joséphine s’attribuer le positif et projeter sur l’Autre le négatif. Introjection du bon et projection du mauvais…

Ce thème du dédoublement, de l’écartèlement et du partage entre deux lieux réels ou imaginaires est le propre de l’exil. Véronique Kanor, dans Solitudes Martinique, l’aborde comme une déchirure en sourdine, voire une douleur jouissive. « Joséphine, cérémonie pour actrices désespérées » en est une autre figure. Le texte balance sans cesse entre espagnol et français, entre chansons et récits, entre musique et silence, entre chansons et déclamations, entre monologues intimes et adresses au public, entre théâtre et music-hall sur un mode binaire comme décalque d’une schize entre lieu natif et lieu d’exil. Art de l’entre-deux qui suppose une aptitude idoine de la part du spectateur. Et c’est là sans doute une des limites du travail présenté que n’arrivent pas à dépasser l’esthétique réussie de la scénographie et le jeu des lumières lui aussi en contraste avec les noirs du plateau, autre illustration de l’empire sans limite d’une binarité qui traverse toute la mise en scène, sans jamais déboucher sur un dualisme et sa dialectique supposée.

Quant à l’épisode tranche-de-vie-authentique auquel se livrent les deux comédiennes, face au public, pour dire ce qu’il en est de leur rapport intime au texte, à sa mise en scène et à l’exil, outre son coté déplacé, il semble un artifice par lequel le metteur en scène, opère une coupure dans l’énonciation théâtrale, pour rappeler au public qu’il est bien au théâtre. Qu’il se rassure l’ennui le disait avec quelque insistance. Le sous-entendu ne serait-il pas une distanciation avec un propos qui pourrait sembler hétérodoxe au pouvoir castriste ? La pièce doit se jouer en espagnol dans les jours qui viennent à la Havane !

Fort-de-France,

le 18/06/2017

R.S.

Texte d’Abilio Estevez
Adaptation & Mise en scène : Carlos Díaz, Directeur du Teatro El Publico – La Havane/Cuba
Avec : Coralia Rodríguez & Amanda Cepero
Musique : Shama Milán
Scénographie : Hector Pérez Brito
Création lumière : Loïc Bonnavia
Assistance à la mise en scène :Lisa Torriente
Costumes, Production & Traduction :Lisa Torriente & Coralia Rodríguez
Éventails : Amalia Gallego
Ferronnerie d’art : Alvaro Rodríguez
Assistance à la production : Rodolphe Ittig & Ana Luisa Castillo
Conduite d’éclairage :Janosh Laszlo Horvath & Thierry Court
Graphisme : Juan Carlos Cuba