Le 20 août 2024, dans l’arène démocrate réunie à Chicago, la foule se leva d’un même mouvement. Une standing ovation, longue, presque recueillie, saluait l’entrée de Jesse Jackson. Affaibli, la voix éteinte par la maladie de Parkinson diagnostiquée en 2017 puis par une paralysie supranucléaire progressive qui l’avait contraint à de longues hospitalisations, il ne pouvait plus haranguer les délégués comme autrefois. Assis dans son fauteuil roulant, il souriait, levait la main, recevait l’hommage. L’homme qui avait fait trembler les conventions démocrates de ses anaphores et de ses slogans flamboyants appartenait déjà à l’histoire vivante du parti.
Le révérend est mort le 17 février 2026, à 84 ans, « en paix, entouré par sa famille », selon un communiqué des siens et de la Rainbow PUSH Coalition. « Son engagement indéfectible en faveur de la justice, de l’égalité et des droits humains a contribué à façonner un mouvement mondial pour la liberté et la dignité », ont-ils souligné. Avec lui disparaît l’une des dernières grandes figures du mouvement des droits civiques, un homme qui aura traversé plus d’un demi-siècle de convulsions américaines, des lois de déségrégation à l’ère Obama, puis aux fractures ravivées du trumpisme.
Enfant du Sud ségrégué
Jesse Louis Burns naît le 8 octobre 1941 à Greenville, en pleine Amérique ségréguée. Sa mère, âgée de 16 ans, met au monde un enfant dont le père biologique, un ancien boxeur professionnel déjà marié, appartient à la petite élite noire locale. Un an plus tard, sa mère épouse un employé des postes, Charles Henry Jackson, qui lui donne son nom. Le jeune Jesse grandit entre ces deux figures masculines, sans jamais rompre avec l’une ou l’autre, apprenant très tôt à naviguer dans les complexités de l’identité et du regard social.
Élève brillant, sportif accompli, il obtient une bourse universitaire. Mais à l’université de l’Illinois, il découvre que, malgré son talent, certains postes – notamment celui de quarterback – demeurent officieusement fermés aux Noirs. Il poursuit ses études à l’université agricole et technique de Greensboro, en Caroline du Nord, où il participe à des sit-in contre la ségrégation dans les bibliothèques et les commerces. L’engagement prend le pas sur le sport.
À l’ombre et dans la lumière de Martin Luther King
En 1965, Jesse Jackson rejoint les marches de Selma à Montgomery et rencontre Martin Luther King Jr.. Le pasteur de 24 ans intègre bientôt la Southern Christian Leadership Conference (SCLC), l’organisation fondée par King pour structurer la lutte non violente. Envoyé à Chicago, il y dirige une campagne de développement économique en faveur des entrepreneurs noirs. Le magazine Ebony le surnomme « l’apôtre de l’économie ».
Les relations entre le mentor et son jeune disciple sont parfois tendues : King admire son énergie et son talent oratoire, mais s’inquiète de son ambition et de son goût pour la lumière. Le 4 avril 1968, Jackson est présent à Memphis lorsque King est assassiné au Lorraine Motel. Une photographie célèbre le montre, aux côtés d’autres proches, désignant la direction des tirs. Contrairement à King, à Malcolm X ou à Medgar Evers, Jesse Jackson survivra aux balles et aux décennies, protégé pendant longtemps par des gardes du corps et une vigilance constante.
L’invention de la « Rainbow Coalition »
Après 1968, le mouvement des droits civiques se fragmente. Les victoires législatives de 1964 et 1965 n’ont pas éradiqué la pauvreté ni les discriminations systémiques. Jackson quitte la SCLC et fonde en 1971 Operation PUSH (People United to Serve Humanity), organisation dédiée à la promotion économique des Afro-Américains. Il plaide pour l’accès aux marchés publics, pour la diversité dans les grandes entreprises, n’hésitant pas à acheter des actions de groupes comme Coca-Cola ou Apple afin d’interpeller leurs directions lors des assemblées générales.
À la fin des années 1970, il crée la National Rainbow Coalition. Son ambition dépasse la seule cause noire : il veut rassembler les « laissés-pour-compte » – minorités raciales, ouvriers blancs appauvris, fermiers surendettés, syndicats, femmes, Latinos, Amérindiens – autour d’un programme de justice économique et sociale. Cette « coalition arc-en-ciel » devient le socle de ses campagnes présidentielles.
Les campagnes de 1984 et 1988 : « Keep Hope Alive »
En 1984, dans une Amérique dominée par le conservatisme de Ronald Reagan, Jackson se lance dans la course à l’investiture démocrate. Face à Walter Mondale, il sait ses chances limitées, mais entend peser. Il mobilise massivement les électeurs noirs, élargit le débat aux questions d’inégalités, de désarmement nucléaire, de politique étrangère et de justice sociale. Il obtient plus de 3 millions de voix aux primaires.
En 1988, il revient, plus structuré, plus stratégique. Il affronte notamment le gouverneur du Massachusetts, Michael Dukakis. Sa campagne engrange près de 7 millions de voix, soit environ 29 % des suffrages lors des primaires. À la convention d’Atlanta, son discours s’achève sur un slogan entré dans l’histoire politique américaine : « Keep Hope Alive ! » Il n’est pas choisi comme colistier, mais il a déplacé le centre de gravité du Parti démocrate, imposant la question raciale et sociale comme un enjeu électoral majeur.
Diplomatie parallèle et controverses
Parallèlement, Jackson cultive une stature internationale. En 1983, il se rend en Syrie pour obtenir la libération d’un pilote américain capturé. En 1984, il négocie à Cuba la libération de détenus américains et de prisonniers politiques cubains. En 1990, après l’invasion du Koweït, il rencontre Saddam Hussein en Irak pour faciliter la libération d’otages occidentaux. En 1999, il contribue à la libération de soldats américains détenus en Serbie.
Son parcours est cependant émaillé de controverses. En 1984, des propos jugés antisémites à propos de New York ternissent sa campagne. En 2005, son soutien appuyé au chanteur Michael Jackson lors de son procès pour abus sexuels choque une partie de l’opinion. Certains lui reprochent un goût excessif pour la médiatisation et une ambition personnelle mal dissimulée.
Entre Obama et Trump : le témoin d’une Amérique fracturée
L’élection en 2008 de Barack Obama marque un tournant. Jesse Jackson, qui avait parfois critiqué le jeune sénateur de l’Illinois durant la campagne, apparaît en larmes dans un parc de Chicago le soir de la victoire. Beaucoup voient en Obama l’héritier d’un chemin que Jackson a contribué à ouvrir, sans jamais pouvoir l’emprunter jusqu’au bout.
Huit ans plus tard, l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump symbolise pour lui un retour de bâton. Il continue d’intervenir dans le débat public, soutenant les familles de victimes de violences policières, notamment celle de George Floyd en 2021, et dénonçant les inégalités persistantes.
Un passeur indispensable
Jesse Jackson n’a jamais occupé de fonction élective majeure. Il n’a pas été président, ni gouverneur, ni sénateur. Pourtant, son influence sur la vie politique américaine est profonde. Il a contribué à inscrire des millions d’Afro-Américains sur les listes électorales, à internationaliser la cause des droits civiques, à articuler justice raciale et justice économique dans un même discours.
Trop jeune pour devenir un martyr mythique comme King, trop en avance pour être élu dans une Amérique encore réticente à porter au pouvoir un candidat noir résolument progressiste, il aura été un pont entre deux époques. Interrogé sur son plus grand accomplissement, il résumait ainsi son œuvre : avoir « éveillé la conscience noire et élargi la conscience blanche ».
Sa disparition referme un chapitre essentiel de l’histoire américaine contemporaine. Mais l’écho de ses sermons, de ses slogans et de son inlassable injonction à « garder l’espoir vivant » continue de résonner dans une nation qui cherche encore à tenir la promesse d’égalité inscrite dans ses principes fondateurs.
