Jusqu’au samedi 14 février, à Tropiques-Atrium.
Visages de la mémoire caribéenne
— Par Sarha Fauré —
Avec Figi — « visages » en créole — Jérôme Sainte-Luce présente à Tropiques-Atrium une exposition dense et habitée, où peinture, dessin et graphisme deviennent les vecteurs d’une réflexion sensible sur la mémoire, l’identité et les traces laissées par les civilisations disparues. Le peintre et plasticien guadeloupéen y déploie un univers singulier, nourri à la fois par une recherche approfondie sur les cultures amérindiennes de la Caraïbe et par une exploration introspective de son propre parcours.
Né en 1981 à Perpignan, Jérôme Sainte-Luce se forme très tôt aux arts visuels. Il débute son parcours par des études d’arts appliqués à Rivières-des-Pères, avant de s’orienter vers les arts plastiques à partir de 1999. Son cheminement artistique se construit également au gré d’expériences menées hors de la Caraïbe, notamment en Espagne et en Ardèche, qui enrichissent son regard et affinent sa pratique. En 2002, il obtient un Diplôme Supérieur d’Arts Appliqués, spécialité design, à l’École Estienne à Paris. Depuis 2009, il transmet à son tour cette exigence et cette sensibilité en tant que formateur en arts appliqués, intervenant dans plusieurs centres de formation en Guadeloupe.
Revandiquant des racines de Trois-Rivières, en Guadeloupe, territoire marqué par la présence de pétroglyphes et de vestiges précolombiens, Jérôme Sainte-Luce entretient depuis ses débuts un lien étroit avec l’histoire des premiers habitants de l’archipel. Cette relation s’est approfondie au fil de ses études en arts plastiques, de ses recherches universitaires et de ses résidences artistiques dans la Caraïbe. Les écritures amérindiennes, leurs signes, leurs formes et leur symbolique constituent aujourd’hui encore le socle de son langage plastique. Plus que des références historiques, ces traces anciennes sont pour l’artiste de véritables « portes d’entrée » vers un imaginaire libre, où se rencontrent l’homme, l’animal, la nature et le monde des esprits.
L’exposition Figi rassemble plusieurs dizaines d’œuvres — dessins, peintures et pièces de grand format — réalisées dans son atelier de Trois-Rivières. Certaines interventions, directement peintes sur les murs de la galerie, sont par nature éphémères et disparaîtront avec l’exposition, renforçant cette idée de fragilité et de passage. La scénographie, pensée en étroite relation avec son univers pictural, met en valeur les correspondances entre figures humaines, formes animales et motifs graphiques inspirés des cultures amérindiennes.
Le travail de Jérôme Sainte-Luce se distingue par un rapport très physique à la matière. Il superpose textures, papiers et tissus, mêle peinture, graphisme et collage, s’empare des supports pour les transformer, les altérer, parfois les détruire avant de les recomposer. Acrylique, encre de Chine, fusain, pastel, crayon et techniques mixtes se côtoient dans des gestes instinctifs et directs. Les couleurs, souvent éclatantes, contrastent avec la rudesse des matériaux récupérés, conférant aux œuvres une tension permanente entre force et vulnérabilité.
Au cœur de Figi, la question de la mémoire est omniprésente. Mémoire collective d’une civilisation amérindienne en grande partie effacée par l’histoire coloniale, mais aussi mémoire intime, personnelle, nourrie par l’enfance, la transmission et la conscience du temps qui passe. Les œuvres évoquent un passé qui ne cesse de dialoguer avec le présent, participant à la construction d’une identité caribéenne contemporaine, à la fois martiniquaise et guadeloupéenne, fière de ses racines et tournée vers l’avenir.
Certaines pièces s’inscrivent dans la continuité de la série LESPWINEG, initiée en 2017, où l’artiste interroge le devenir de l’homme après la mort, hors de toute notion de temps et d’espace. Loin d’une représentation figurative classique, Jérôme Sainte-Luce conçoit ses œuvres comme des présences à part entière, qu’il désigne par des numéros plutôt que par des titres. Chaque dessin, chaque toile existe ainsi par elle-même, comme un esprit autonome, engageant avec le spectateur un dialogue frontal, sans intermédiaire.
Figi se présente alors comme une exposition contre l’oubli — qu’il soit historique, culturel ou personnel. Les œuvres agissent comme des présences silencieuses, invitant le visiteur à se souvenir, à ressentir et à projeter sa propre sensibilité. Fidèle à cette démarche ouverte, Jérôme Sainte-Luce aime échanger avec le public, écouter les interprétations et les émotions suscitées par son travail. Pour lui, le regard de l’autre enrichit l’œuvre, lui donne une nouvelle vie et une nouvelle lecture.
Entre mémoire et imaginaire, passé et présent, Figi offre une immersion dans un univers plastique puissant et poétique, où les visages deviennent les gardiens d’une histoire enfouie et les passeurs d’une mémoire toujours vivante. Une exposition à découvrir comme on explore un territoire intérieur, fait de traces, de silences et de résonances.
