Grand Show Zouk Live, samedi 24 janvier 2026 à 19 h, au Parc Culturel Aimé Césaire
—Entretien avec Rodolf Étienne —
De la création musicale à la codification de la danse, du local à l’international, Jean-Marc Templet retrace un parcours où l’artistique se mêle au culturel, au pédagogique et au militant. À travers concepts, concours, réseaux et nouveaux projets, il défend une vision : le Zouk comme patrimoine vivant, en mouvement, à protéger… sans l’enfermer.
Rodolf Étienne : Depuis un moment qu’on ne s’est pas vu, qu’est-ce qui a changé, quelles ont été tes activités principales, tes actions majeures ces dernières années ?
Jean-Marc Templet : Il s’est passé énormément de choses, et surtout il y a eu un vrai changement de posture dans mon travail. Je ne suis plus seulement dans la logique de produire des morceaux ou de monter sur scène pour performer. Je suis entré dans une phase beaucoup plus globale, plus stratégique, où je travaille sur des concepts, des dynamiques collectives, des projets pensés sur la durée, avec une vision culturelle plus large.
Le premier grand tournant, musicalement, c’est la création du concept “Unity 4 Zouk” avec Patrick André. On ne voulait pas simplement faire une collaboration ponctuelle, mais vraiment poser une identité, une cohérence artistique, une façon d’aborder le Zouk dans sa modernité tout en restant fidèle à ses racines. Ensuite, ce concept s’est élargi, avec l’arrivée de Michel Linérol, Dave, Christian Nara. Là, on a clairement senti que le projet prenait une autre dimension : le public suivait, les retours étaient bons, on a pu produire plusieurs volumes, ce qui montre qu’il y avait une vraie dynamique, pas juste un effet de mode.
Puis est arrivée la période COVID, qui a bouleversé les habitudes, les scènes, les circuits de diffusion. Avec Patrick André, on a alors développé “À Deux”, un concept plus resserré, plus intime, mais paradoxalement très fort dans son impact. On s’est retrouvés à travailler presque en laboratoire, à expérimenter autrement, et de là sont nés deux concepts distincts. Cette période m’a confirmé quelque chose d’important : la création ne dépend pas seulement des conditions extérieures, elle dépend surtout de la capacité à se réinventer, à transformer les contraintes en moteur de création.
Donc, si je devais résumer, je dirais que ces dernières années ont été marquées par une évolution vers la création conceptuelle, collective, structurée, avec une volonté de construire quelque chose qui dépasse le simple cadre de la chanson ou du show ponctuel.
R.E : Et ensuite, tu t’es tourné vers la danse, avec cette idée de codification du Zouk. Pourquoi ce choix ?
J-M.T. : Parce que pour moi, la musique et la danse sont indissociables. Avant d’être identifié comme musicien ou chanteur, j’étais d’abord danseur. J’ai grandi dans la scène, dans le mouvement, dans la chorégraphie, dans la comédie musicale. Donc j’ai toujours cette lecture corporelle de la musique : je ne pense pas un rythme sans penser à ce qu’il fait au corps, à la façon dont il traverse les gens.
Or, je constatais quelque chose d’assez surprenant : on a une musique Zouk qui est reconnue mondialement, qui circule, qui influence d’autres genres, d’autres danses, mais la danse Zouk elle-même n’était pas réellement structurée, codifiée, organisée comme un langage clairement identifiable, transmissible, enseignable. Chacun dansait à sa façon, avec ses références, son vécu, ses influences, ce qui est très riche, mais en même temps, il manquait des repères communs.
Quand j’ai observé ce qui s’est passé avec le Kizumba, j’ai compris quelque chose d’essentiel : ils ont su créer une grammaire, un système de repères, une pédagogie, qui permet à la danse de se transmettre très facilement, de voyager, d’être enseignée partout dans le monde avec des bases communes. Je me suis dit que si on voulait vraiment protéger notre patrimoine culturel, il fallait faire ce travail de structuration pour le Zouk aussi, sinon nous allions perdre quelque chose.
Mais attention : codifier ne veut pas dire figer. Ce n’est pas enfermer la danse dans des règles rigides. C’est au contraire lui donner un socle, une base claire, sur laquelle on peut ensuite innover, créer, varier, sans perdre l’identité profonde du mouvement.
R.E : Tu as fait appel à Moïse Rippon, ton mentor, pour t’accompagner dans cette démarche ?
J-M.T. : Oui, parce que je savais très bien que je ne pouvais pas porter un chantier pareil tout seul. J’ai contacté quelqu’un avec qui j’avais déjà beaucoup travaillé, notamment dans le cadre des cours de musique et de formation artistique. Je savais qu’il bougeait beaucoup, qu’il vivait à Marie-Galante, parfois ailleurs, et je le cherchais depuis un moment.
Quand je l’ai enfin eu, je lui ai parlé franchement de ce projet de codification de la danse Zouk. Il m’a expliqué qu’il avait déjà été très proche de ce travail avec Kassav, qu’il avait expérimenté, testé, réfléchi à ces questions depuis longtemps. Donc je savais que je m’adressais à quelqu’un qui avait une vraie légitimité et une vraie expérience sur ce travail.
Mais il m’a aussi dit quelque chose qui m’a surpris : il était prêt à aider, mais il n’avait plus vraiment envie de “faire du Zouk”. Sur le moment, je n’ai pas compris, parce que dans ma tête, codifier la danse, c’était justement renforcer le Zouk, le servir, le protéger.
Avec le recul, j’ai compris que le Zouk, ce n’est pas qu’un style musical. C’est bien plus que ça. Et là, j’ai compris que ce projet allait être bien plus profond, bien plus complexe que ce que j’avais imaginé au départ.
« Codifier, ce n’est pas figer la danse : c’est lui donner un socle pour que la création puisse continuer sans se perdre. »
R.E : Tu parles de cinq grandes familles de Zouk. Qu’est-ce que tu entends par là ?
J-M.T. : L’idée de départ, c’est de montrer que le Zouk n’est pas un bloc uniforme. Il existe différentes énergies, différentes intentions, différents rapports au tempo, au partenaire, à l’espace. Quand on parle de Zouk chiré, de Zouk béton, ce ne sont pas juste des appellations populaires : ce sont des manières distinctes de danser, de respirer la musique, d’entrer dans le rythme.
En parlant des cinq grandes familles, je précise une lecture du paysage de la danse Zouk, pour que les danseurs, les enseignants, les chorégraphes puissent identifier ce qu’ils travaillent, ce qu’ils transmettent, ce qu’ils expérimentent. Quand tu comprends mieux ce que tu fais, tu peux mieux le transmettre, mieux l’expliquer, mieux le faire évoluer aussi. C’est une démarche de clarification, pas de normalisation rigide.
R.E : Ce travail devait être rapide au départ, mais il a duré dans le temps…
J-M.T. : Oui, au départ, je pensais vraiment que ça pouvait se faire en quelques mois. Je me disais : on va observer, structurer, poser des bases, et on avancera rapidement. Mais très vite, Moïse m’a dit : “tu sais où tu mets les pieds ?”
On a commencé ce travail en 2021, et plus on avançait, plus on se rendait compte que ce n’était pas seulement un travail de danse, un travail culturel, mais un grand travail pédagogique aussi. Il faut observer les pratiques réelles, confronter les points de vue, écouter les anciens, regarder les jeunes, tester sur le terrain, organiser des ateliers, faire des synthèses, revenir en arrière, ajuster.
Aujourd’hui, on commence à voir apparaître une vraie cohérence, des structures, des lignes directrices, mais ce n’est pas fini. C’est un chantier de longue haleine, qui demande du temps, de la patience, et surtout beaucoup d’humilité, parce qu’on ne travaille pas sur un objet neutre : on travaille sur un patrimoine vivant, chargé d’histoire et d’émotions.
R.E : Il y a aussi eu un documentaire, mais la communication a été compliquée…
J-M.T. : Oui, on a lancé un travail de documentation, parce qu’il fallait garder une trace, montrer le processus, expliquer que ce n’était pas un projet personnel ou opportuniste, mais une démarche collective, construite, réfléchie.
Mais au niveau de la communication, on a clairement fait des erreurs. Quand on a lancé certaines annonces sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram, on n’a pas assez expliqué la démarche, ni le contexte, ni le fait qu’on était encore en phase de laboratoire.
Et quand tu touches au patrimoine, à l’identité culturelle, les réactions peuvent être extrêmement violentes. Les gens ont cru qu’on voulait s’approprier quelque chose, imposer une vision, décider à la place des autres. On s’est fait attaquer frontalement.
Mais paradoxalement, ça nous a forcés à revenir à l’essentiel : mieux structurer notre discours, produire des synthèses plus pédagogiques, clarifier notre intention. Finalement, cette crise nous a rendus plus solides, plus rigoureux, plus attentifs à la manière dont on partage le travail.
« Si nous ne posons pas nous-mêmes nos repères culturels, d’autres raconteront notre histoire à notre place. »
R.E : Tu as aussi organisé des concours de danse internationaux pour donner encore plus de crédits à la démarche...
J-M.T. : Oui, et c’est là qu’on a vraiment pris conscience, concrètement, de l’ampleur internationale du Zouk. On a vu des équipes venir de Martinique, de Paris, de la Réunion, d’Afrique, de Belgique. Mais surtout, on a vu un métissage impressionnant : des équipes représentant des pays, mais composées de personnes issues de plusieurs cultures, de plusieurs histoires, de plusieurs trajectoires migratoires.
Ça montre que le Zouk n’est plus seulement une musique antillaise exportée, mais une culture appropriée, vécue, incarnée par des publics très divers. Et quand, lors d’une édition, la Martinique a remporté le concours, ça a eu une valeur symbolique très forte : ça montrait que le territoire d’origine reste une référence vivante, active, créative, et pas seulement un point d’origine historique.
R.E : Tu parles aussi du Brésil et du “Zouk brésilien”. Comment tu vois ça ?
J-M.T. : Ce que je constate, c’est que le Zouk a tellement voyagé qu’il a donné naissance à d’autres formes de danse, d’autres esthétiques, d’autres interprétations. Au Brésil, ils ont développé leur propre approche, qu’ils appellent “Zouk brésilien”.
Je ne dis pas que ce n’est pas intéressant, ni que ce n’est pas légitime pour eux de créer à partir de ce qu’ils ont reçu. Mais ça montre encore une fois pourquoi il est important que nous, de notre côté, nous posions clairement nos propres repères, notre propre narration, notre propre grammaire culturelle.
Sinon, le récit de notre culture peut être reformulé ailleurs, selon d’autres logiques, d’autres priorités. Ce n’est pas une opposition, ce n’est pas un rejet, c’est une question de clarification culturelle et de responsabilité patrimoniale.
R.E : Tu parles souvent de défense de l’identité.
J-M.T. : Oui, parce que la musique, ce n’est pas seulement du plaisir, c’est aussi de la mémoire, de l’histoire, de la transmission. Si on ne fait pas ce travail de sauvegarde active, d’autres le feront à notre place, parfois sans comprendre la profondeur de ce qu’ils manipulent.
Mais défendre l’identité ne veut pas dire se fermer. Au contraire, ça veut dire savoir qui on est pour pouvoir dialoguer avec les autres sans se perdre. Le Zouk peut évoluer, se transformer, se métisser, mais il doit rester identifiable, reconnaissable, enraciné dans son histoire caribéenne.
R.E : Et ce nouveau concept AZK, Afro-Zouk-Compas, tu peux nous en parler ?
J-M.T. : C’est justement une façon d’assumer le métissage tout en gardant la colonne vertébrale du Zouk. Je travaille avec des programmateurs, des musiciens, dans un réseau international. On teste, on ajuste, on retravaille les titres pour trouver le bon équilibre.
Le but, ce n’est pas de diluer le Zouk dans autre chose, mais de le faire dialoguer avec d’autres couleurs, tout en gardant sa signature rythmique, son identité. C’est un projet en pleine diffusion, et je vois déjà comment il circule, comment il est repris, comment les gens se l’approprient dans la danse.
R.E : Shatta, IA, nouvelles générations : comment vois-tu l’avenir ?
J-M.T. : Le Shatta, c’est une autre énergie, une autre génération, un autre langage. Au début, ça m’a choqué, puis j’ai vu que ça évoluait, que ça se structurait, que ça prenait parfois des formes plus sociales, plus conscientes.
Ce n’est pas opposé au Zouk, c’est autre chose. La musique se mélange, se transforme, c’est normal. Mais encore une fois, la vraie question, c’est l’intention et la conscience culturelle.
Quant à l’IA, je la vois comme un outil possible, pas comme un créateur à ma place. Si ça peut m’apporter des pistes, des idées, des tests, je prends. Mais l’essentiel reste la décision humaine, la sensibilité, la responsabilité artistique.
« Le Zouk n’est pas un souvenir : c’est un patrimoine vivant qui doit être organisé pour pouvoir continuer à évoluer. »
R.E : Aujourd’hui, tu te définis comment ?
J-M.T. : Je suis artiste, oui, mais je suis aussi un acteur culturel, quelqu’un qui construit des formats, des événements, des réseaux, des espaces de transmission. Je ne fais pas juste des chansons : je participe à une dynamique collective autour du Zouk, de la danse, de la culture.
Et je sais que quand tu touches au patrimoine, tu t’exposes. C’est normal. Certains ont peur, pensent qu’on veut changer ou dénaturer. Moi je dis : on n’est pas là pour détruire, on est là pour éclairer, organiser, proposer, sauvegarder.
R.E : Pour conclure : le Zouk est-il en train de renaître ?
J-M.T. : Je ne dirais pas renaître, parce que ça suppose qu’il était mort. Je dirais continuer, évoluer. Il y a des cycles, des périodes de visibilité, des périodes plus discrètes, mais le Zouk n’a jamais cessé de vivre.
Aujourd’hui, avec les réseaux, avec les échanges internationaux, il circule autrement, mais il est toujours là, porté par de nouvelles générations, par de nouveaux projets, par de nouvelles formes. Et c’est ça qui me donne envie de continuer à travailler, à transmettre, à créer, sans relâche sur l’exigence, sur l’identité et la qualité.
À travers ses différents concepts musicaux, son engagement fort dans la codification de la danse Zouk, les concours internationaux et les projets de fusion rythmique comme le Afro-Zouk-Compas, Jean-Marc Templet s’inscrit dans une démarche qui dépasse la simple carrière artistique. Il revendique une responsabilité culturelle : celle de préserver, structurer et transmettre un patrimoine vivant, sans le figer, mais sans le diluer non plus.
Dans un monde où les styles circulent, se recomposent et se mondialisent à grande vitesse, son combat n’est pas celui du repli, mais celui de la clarté : savoir d’où l’on parle pour mieux dialoguer avec le monde. Pour lui, le Zouk n’est ni un souvenir ni une mode : c’est une énergie en mouvement, appelée à continuer, tant qu’il y aura des corps pour la danser et des artistes pour la porter.
Jean-Marc Templet
Jean-Marc Templet, danseur, chorégraphe, auteur-compositeur et acteur culturel, est de ceux qui s’engagent dans la valorisation du Zouk comme patrimoine vivant. Issu de la scène chorégraphique et des comédies musicales, il développe très tôt une approche où musique et danse forment un même langage.
Fondateur et porteur de plusieurs concepts artistiques, dont “Unity 4 Zouk” et plus récemment Afro Zouk Kompa (AZK), il œuvre depuis plusieurs années à la structuration et à la transmission de la danse Zouk, à travers un travail de codification, d’ateliers, de concours internationaux et de projets de formation.
Entre création, pédagogie et développement culturel, Jean-Marc Templet défend une vision du Zouk à la fois enracinée dans son histoire caribéenne et ouverte aux circulations contemporaines, avec pour ligne directrice la continuité, la transmission et le dialogue interculturel.
Projet AZK (Afro Zouk Kompa)
Pensé par Sonia Mutesi Hakuziyaremye (Hakuza Music) et Jean-Marc Templet (association Anti-Stress), le projet Afro Zouk Kompa (AZK) est une initiative musicale visant à célébrer les liens historiques et culturels entre l’Afrique, les Antilles et la Caraïbe, à travers un dialogue entre Afrobeat, Zouk et Kompa.
Conçu comme une plateforme de création transcontinentale, AZK prévoit la production de plusieurs titres réunissant artistes africains et antillais-caribéens, accompagnés d’une série de concerts sur les deux continents et au-delà. Chaque collaboration met en avant la sensibilité propre de chaque artiste, dans une logique de création originale plutôt que de simple juxtaposition de styles.
Au-delà de l’enjeu musical, AZK revendique une dimension culturelle et sociétale, cherchant à renforcer les liens entre les territoires issus de l’histoire afro-caribéenne, à promouvoir cette culture partagée et à encourager le dialogue interculturel. Le projet s’inscrit ainsi dans une démarche de valorisation patrimoniale, tout en assumant une écriture contemporaine ouverte aux circulations musicales actuelles.
La première sortie du projet, « Elles sont toutes magiques », interprétée par Thasi Ponda et Jean-Marc Templet, rend hommage aux femmes dans toutes leurs dimensions — physique, émotionnelle et intellectuelle — et pose les bases esthétiques de cette nouvelle dynamique Afro-Zouk-Kompa.
À noter dans votre agenda
Le Grand Show Zouk Live, samedi 24 janvier 2026 à 19 h, au Parc Culturel Aimé Césaire, Place José Marty, à Fort-de-France.
Le Zouk s’invite au Grand Carbet : Le Grand Show Zouk Live revient pour une 2e édition le samedi 24 janvier 2026 à 19 h, au Parc Culturel Aimé Césaire (Fort-de-France). Sur scène : Joëlle Ursule, Orlane, Tony Chasseur, Patrice Servier, Osmoz, Jean-Marc Templet, Jean-Marie Ragald.
Prévente : 30 €. Entrée : 35 €. Billetterie : Bizouk, Vito Aéroport, Vito Robert, Boucherie Tedos (Le François). Infos : 0696 86 29 23.

