“Je danse parce que je me méfie des mots” : bouleversant!

— Par Roland Sabra —

Ce qu’ils vont raconter n’est que la suite d’une histoire commencée il y a bien longtemps, dans un autre lieu, dans un autre pays, dans une autre culture et donc quand les portes de la salle s’ouvrent, ils sont déjà en scène, sur laquelle côté jardin trône une énorme sculpture noire. Lui le père, coté cour, assis droit comme uni sur sur une des chaises noires qui bordent le plateau, elle la fille, au milieu, esquisse quelques pas, doigts de pieds écartelés, le haut du corps immobile, tandis que la bande son dévide la litanie des questions dans lesquelles se mêlent futilité, intimité et gravité :: « Pourquoi tu manges la nuit ? », « Pourquoi quand je suis là, tu es toujours fatigué ? » « As-tu déjà trompé ma mère ? », « Tu as peur que je ne sois plus ta fille ? ». « Pourquoi les gens ne se disent pas la vérité? A quoi ça sert de vivre?» La brutalité des formulations est la forme que prennent la timidité pour se dissimuler et la pudeur pour se dévoiler quand l’émotion déborde les mots qui ne peuvent la contenir.

C’est toujours cette dialectique du semblable et du différent qui est dite et dansée. Lui, le Père sculpteur de renom vivant dans son pays, le Japon, Elle, chorégraphe reconnue en Occident, acculturée et déchirée : « « Mon corps a été formé comme celui d’une danseuse occidentale, le centre est plus haut que chez les Japonaises. Je me sens étrangère à mon pays et à mon corps. » De cette déchirure surgit un appel au Père pour des retrouvailles en forme d’adieu qu’inaugure une plongée en apnée dans l’enfance, l’adolescence, les racines japonaises, l’émancipation et l’arrachement qu’elle suppose. Couchée sur le dos, elle est, jambes et bras en l’air le nourrisson au corps morcelé d’avant le stade du miroir. Debout elle est celui qui apprend la difficile et nécessaire coordination des bras et des jambes. Entre formes fugitives de nô et de butô, sur un fond sonore de musique de chambre elle interroge son parcours, ses certitudes, elle adresse piques et suppliques à ce Père toujours immobile et silencieux sur sa chaise. Et quand les mots viennent à manquer face à l’indicible, Elle lui lance, comme une bouée à la mer, « Tu as des questions à moi? » Et Lui de répondre « Pas du tout ». C’est donc un autre langage qui sera convoqué, celui des corps dans le silence bavard d’un pas deux gracieux tendre et malicieux, pour dire l’amour filial sincère et la révolte bravache. Lui, d’un autre destin, d’un autre dire, Lui qui donne sens par évidement de matière dans son travail de sculpteur va l’accompagner, le swing toutes voiles dehors pour retisser les fils dénoués mais toujours tenus par les bouts de tendresse et d’amour qui les lient.

Mais leurs chemins sitôt croisés se séparent de nouveau. Lui, tranquille et serein, va vers la mort, « dans cinq ans » dit-il, Elle vers une transmission en devenir ou déjà réalisée, et comme il n’est pas d’émancipation sans désidéalisation, elle prend au pied de la lettre la notion de « déstatufication » chère à Edgar Morin. Elle se dirige vers immense statue noire, oeuvre derrière laquelle la personne du Père a disparue et elle entreprend de dévoiler ce qui la constitue : un bric-à-brac de fauteuils et de chaises de bois attachées, entassées sur des caddies de supermarché. La statue du Père n’est plus certes mais “Ah ! la statue ! On la chasse et elle revient, non plus pompeuse, mais sous une pose modeste ennoblie d’autocritique. Elle revient toujours camouflée. Il faut déstatufier, mais la déstatufication est elle-même une belle pose sculpturale. Attention donc à l’auto-statufication dans l’anti-statufication” ( Edgar Morin, Mes démons 1994)

La Statue du Père n’est plus, mais Lui survivra à travers Elle.

Le travail de la chorégraphe est d’une grande beauté. Une immense tendresse s’en dégage dans une économie de gestes accomplis avec une précision chirurgicale. Un climat poétique traversé par la vie, par ce que celle-ci doit à la mort et sans laquelle elle ne saurait être, est insufflé dans une retenue apparente mais qui laisse deviner un travail d’une folle exigence.

Un bonheur radieux, que la salle pleine comme un oeuf, a gouté et savouré.

Fort-de-France, le 1 er mai 2018

R.S.