Éric Vincent à la Bibliothèque Schoelcher du 4 au 26 mars 2026.
— Par Marie Gauthier (*) —
« Le propre du visible est d’avoir une doublure d’invisible au sens strict qu’il rend présent comme une certaine absence. »
Maurice Merleau-Ponty, L’oeil et l’Esprit, Gallimard, 1964.
Si le masque africain est un trait d’union entre le monde visible des vivants et le monde invisible des ancêtres, les Modulavatars d’Éric Vincent contiennent, quant à eux, une réminiscence africaine, sur le mode avatar, avec toutes les variantes enrichies des possibles et de l’imprévisible coexistant dans notre aire culturelle caribéenne. Ces oeuvres, au sein de la communauté, ne sont-elles pas le signe tangible adressé aux ancêtres pour honorer leur mémoire ?
Les Modulavatars présentent des bas-reliefs réalisés à partir d’emballages postaux standardisés, prêts à l’emploi. Symbole des voyages et échanges transatlantiques, cette fois-ci chargés des douceurs du pays pour les expatriés. Ces supports de carton recyclés, partiellement pliés, structurent la représentation de visages où cohabitent, de manière non symétrique, des parties colorées peintes et des collages. Il ne s’agit pas du portrait tel qu’on le définit d’habitude. Ce sont des doubles portraits de face, que la fente ou le pli médian sépare sans les désunir. Le support légèrement décollé à cet endroit laisse entrevoir un dessous. Le pli du carton montre une réalité et joue aussi telle une doublure d’invisible, interrogeant ce qui est occulté et la faille en chacun de nous. Ainsi le masque questionne-t-il la visibilité, l’imaginaire et la réalité de la perception des choses, impliquant à la fois l’apparence et la présence cachée et absente.
Par la juxtaposition d’éléments hétérogènes qui les ‘intervalorisent’, les masques permettent de découvrir plusieurs facettes de l’être humain – psychique, sociale, culturelle, historique – et révèlent l’unicité, mais aussi la multiplicité des possibles.
Cette galerie de masques hybrides, Édouard Glissant dirait ‘créolisés’, symbolise et mémorise le désir de permanence des peuples, par-delà la distance et le temps.
Si les Modulavatars affirment l’inspiration africaine, la série de toiles peintes à l’acrylique intitulées Interférences fait état d’une appropriation du patrimoine caribéen. Inspirées d’un pétroglyphe amérindien de Guyane dont la particularité est de ne comporter que des lignes droites et brisées, les œuvres montrent par des aplats de gris colorés subtilement nuancés, un travail pictural maîtrisé qui tend vers l’abstrait, où s’imbriquent des formes géométriques et des groupes de figures filiformes.
Dans son ouvrage Les Formes du visible, Philippe Descola (Seuil, 2021), au sujet de la simplification dans la représentation de la forme humaine, écrit […] la figuration n’est pas une imitation du réel […], mais plutôt une évocation de ce qui doit être […]. Dans les tableaux d’Éric Vincent, les corps figurés en groupe se présentent debout, de face, sans visage, mais semblent appartenir à la même communauté. Dans leur posture similaire d’orants ou de danseurs, frappant ensemble des pieds la terre, bras et mains telles des antennes ouvertes au ciel, tous participent à un rituel primitif, une sorte d’incantation amérindienne dans la nature. Si les personnages sont figés, la sensation de rythme est palpable. En effet, sur des fonds morcelés géométriques, apparaissent des graphismes stylisés finement peints, évoquant les éléments. Ils animent la surface plane et suggèrent tantôt l’écoulement de l’eau, l’émanation de l’énergie, le crépitement du feu, le rayonnement de la pensée, en bref, le grouillement du monde vivant. Ces graphismes pétillants dans leur rapport coloré en contraste avec les fonds, créent des interférences vibratoires où les corps figurés vivifiés entrent en relation subtile avec la nature qui les entoure.
Est-ce une vision, un vœu de l’artiste que la nature de l’être humain soit en symbiose avec son environnement naturel ? Avec la pensée d’Édouard Glissant, l’artiste nous invite-t-il à reconsidérer l’ordre du monde et l’interdépendance du vivant ?
Marie GAUTHIER
Agrégée d’arts plastiques
19 Février 2026
ADAGP
