Hervé Deluge : “Tout reste à faire…”

— Propos recueillis par Jean Durosier Desrivières —

Hervé Deluge, comédien, metteur en scène, vous êtes celui qui est entré violemment dans le hall de l’Atrium avec votre 4 x 4. Qu’est-ce qui vous a poussé à poser un tel acte ?

Vous comprendrez qu’au moment où nous parlons, mon procès est dans quatre jours, je suis tenu à une certaine réserve sur cette question. Autrement dit, je réserve mes réponses à la justice. Toutefois, je peux vous dire que cet incident, que je considère comme un accident, en tout cas dans ma vie d’homme, ce n’est pas quelque chose que je revendique, que je porte comme un drapeau. J’ai toujours considéré que ma vocation en tant qu’artiste est de me situer du côté de la joie, de la beauté et de la réflexion, à travers mes créations, mes spectacles… et non du côté de l’autoritarisme, de la peur ou de l’intimidation…

Est-ce à dire que vous regrettez un peu ce qui s’est passé ?

Aujourd’hui, je n’ai plus de voiture. J’ai des obligations. Je suis en procès pour une multitude de délits évidents. Je vais devoir beaucoup d’argent. Ma carrière d’artiste est sérieusement compromise. J’ai fait de la peine à ma famille, à beaucoup de gens proches ou anonymes. Ma fille m’a cru mort. Oui, sincèrement je regrette ce qui m’est arrivé.

Et puis il y a les affaires courantes : après 8 mois ma compagnie de théâtre attend le solde de la CTM, je gère donc les pressions de la sécu, de l’Ircom, d’Audiens, de pôle emploi, ect… , les huissiers, le compte non rentable et la banque, tous les frais et agios et le déséquilibre des comptes. Mes dettes, et l’avenir… Oui je regrette ce qui m’est arrivé.

Que pouvez-vous nous dire plus ou moins sur ce qui s’est passé ?

Il faut dire que depuis mon retour, ici, chaque spectacle subventionné a été un conflit. Je me croyais surentraîné. Ma seule ambition est d’être un créateur libre… Libre dans mes choix et dans mes distributions. Pas facile curieusement de tenir le cap… Dix ans à naviguer entre l’absurde et le douloureux, mais la joie et la reconnaissance de mes spectateurs et de mes équipes de création sont pour moi un contrepoids, presque acceptable. Mais depuis plus d’un an, je ne me bats plus pour le respect de mon art, mais bien pour la survie de ma personne. Entre 2012 et 2015, directeur artistique de la Compagnie « Île aimée », cette dernière a produit une moyenne annuelle de 130 fiches de salaire pour 20 salariés et cela malgré le fait de ne jamais faire partie des privilégiés en terme de budget. Depuis le succès de 1848 : Romyo et Julie, c’est-à-dire, depuis avril 2016, la Compagnie « Île aimée » n’a pas fait 10 fiches de salaires. Les nouvelles forces en présence ont réussi à me faire perdre pied. Et j’ai découvert amèrement le sens du mot « machiavélique »… Et l’association de malfaiteurs… Deux éléments nouveaux à prendre en compte par les créateurs de Martinique. Mais c’est bon… Je suis de nouveau moi.

Vous avez parlé de votre carrière d’artiste qui est compromise. Admettez qu’une bonne partie des Martiniquais ne vous connait pas très bien. Qui est précisément Hervé Deluge ?

Je pense que les gens qui sortent me connaissent. Mais c’est vrai qu’à ma sortie de garde-à-vue et avec les nouveaux moyens de communication qui vont très vite, c’est un peu triste à dire, j’ai fait le buzz. Enfin, je répondrai que Hervé Deluge, c’est près de trente ans de métier, 22 spectacles sur dix ans en Martinique. Je suis un artiste conscient d’une société fermée à un art dont le principe essentiel est l’ouverture. Et je ne parle pas d’ouverture au monde mais bien d’une ouverture sur nous-mêmes. En fait, très peu de Martiniquais connaissent leurs artistes.

Hervé Deluge est un artiste militant ?

Je ne supporte plus le mot militant, militant nous le sommes depuis trop longtemps. Je préfère le terme « engagé », au sens où je suis en lutte perpétuelle avec la réalité sociale et politique de mon île : car le théâtre est essentiellement politique, ici plus qu’ailleurs ; car il s’agit de convoquer sa communauté, la communauté humaine à l’écoute des discours sur la chose publique qui la concerne.

Quand vous dites « ici », vous faites référence sans aucun doute à la Martinique ?

Je suis martinico-martiniquais, comme le sont de moins en moins d’entre nous. Et très curieusement, ça n’a rien à voir au fait d’appartenir à une ethnie ou une couleur. Je veux parler de gens qui ont envie de développer leur territoire dans l’objectif de transmettre ce territoire, son histoire, son imaginaire et sa créativité à leurs enfants. Je ne peux pas voir mon pays comme un ascenseur social ou un point de passage, voire une étape dans l’existence de ceux qui vivent ici : ici vivent des gens. Les gens doivent organiser leur vie dans l’optique d’ici, dans une dynamique de dialogue au monde. Cela me rappelle cette idée essentielle de Glissant : « être perméable au monde sans se diluer dans le monde ».

Quelle est la particularité politique de cet « ici » par rapport à la création théâtrale ?

Je pense que depuis les grandes actions d’Aimé Césaire, l’idée d’une politique culturelle a depuis longtemps été abandonnée. L’éducation et l’éveil du sens critique sont des actions militantes voulues et essentielles. Eduquer le regard, faire connaître ses poètes, rendre les gens conscients et sensibles à leur histoire, c’est difficile. Il paraît donc plus facile de laisser cette tâche à d’autres. Sans compter les sirènes de l’opportunisme et du clientélisme : nos éternels politiciens pour la plupart, spécialistes de la formule trois/quatre et du « i bon kon sa ». Force est de constater que ce métier n’a quasiment pas de relève, si ce n’est la solution des exogènes.

Quand vous parlez de « solution des exogènes », faites-vous allusion essentiellement à des comédiens, des metteurs en scène, des artistes d’autres origines qui supplantent les martiniquais, les « locaux », ou pensez-vous plutôt à des administratifs culturels de l’hexagone qui vous imposent leurs choix ?

Je pense particulièrement à la Direction des affaires culturelles (DAC), une institution d’Etat qui, ma foi, fait le travail qui lui est demandé : les agents de la DAC ne font qu’assurer les directives de leur ministère. Je pense aussi à une structure comme Tropiques-Atrium, scène nationale qui dépend du bon vouloir de la DAC. Et enfin, à l’Académie de la Martinique, ou Rectorat, une structure étatique qui, elle aussi, fait son travail. Bref les artistes d’ici, exogènes ou pas, sont presque condamnés à jouer des compositions validées par l’Etat comme étant ce qui représente hautement la « culture ».

Ce que vous dites là n’est pas spécifique au Dom-Tom ?

Sans doute. Mais certaines régions actives ont opté pour d’autres modes de fonctionnement. Je veux parler de l’idée de théâtre populaire ou l’idée de théâtre national populaire. Je parle d’une configuration culturelle où, de nouveau, le théâtre s’engage à rimer avec le peuple, dans l’esprit de Jean Vilar. Un théâtre qui établit une immédiateté avec la cité dans laquelle il est implanté. Pour n’importe quel observateur, la scène nationale de Martinique interpelle moins de trois pour cent de notre population. Que ceux qui la veulent la garde, mais il est nécessaire d’aménager d’autres espaces qui plairont à 20, 25% au moins des martiniquais.

On comprend votre pensée et votre adhésion à l’expérience d’un théâtre populaire qui a pris forme bon gré mal gré en France hexagonale, mais avez-vous un exemple concret de spécificité dans un Dom-Tom ?

Je ne suis pas contre tout ce qui vient de France, et j’estime que j’ai, avec mon peuple, à apporter ma pierre à la nation. Ça a été un combat pour Jean Vilar et certaines villes communistes pour imposer cette liberté créative, au sortir de Vichy, appuyée par les politiques de leurs régions. Dans notre combat, il nous faut l’accompagnement et l’engagement des politiques – je dis politiques, pas politiciens, des politiques qui ne soient pas juges et partis, pour institutionnaliser notre corps artistique martiniquais. Nous avons au centimètre carré le plus grand nombre d’auteurs contemporains reconnus, pourquoi les autres arts ne suivent-ils pas ? Il faut que les enfants de ce pays puissent avoir envie d’épouser le métier artistique dans une perspective d’épanouissement et de développement. Pardon pour l’obsession : « Ici, vivent des gens ».

En prenant Tropiques-Atrium pour cible, est-ce une manière d’exprimer vos griefs contre sa direction qui va à l’encontre de tout ce que vous venez d’évoquer ?

Cette structure s’est imposée, ou elle a été imposée, comme le centre absolu de diffusion de la culture en Martinique. Implantée à Fort-de-France, elle cherche à avoir une influence tentaculaire dans les environs de Fort-de-France et dans les communes, avec des spectacles gratuits ; ce qui tue, bien sûr, toute tentative de création singulière pouvant faire vivre des artistes et des compagnies qui avaient déjà beaucoup de mal à vendre leurs produits aux communes. Et je ne parle pas de ce fameux chapiteau…

Que reprochez-vous au chapiteau ?

Voilà un bel objet qui n’a pas été pensé par les Martiniquais. Je suis persuadé qu’on aurait mieux fait de renforcer ou d’aménager les lieux de spectacle qui existent déjà dans les communes. Mais, c’est accepter le fait de ne pas pouvoir tout contrôler, tout policer… Il s’avère que, de toute façon, déplacer ce fameux chapiteau coûte une fortune ; il s’avère que dans sa conception, le budget climatisation a été oublié ; il s’avère aussi que très peu de communes ont un emplacement pour son implantation. Et enfin, la question se pose, pour notre petit pays tropical, sujet aux intempéries et aux cyclones, de savoir combien de temps va durer cet objet. (Rires) Mais je suppose que ça doit faire bien, en France, de voir figurer dans un dossier : « J’ai construit un chapiteau en Martinique. Et c’était pas rien ». Et j’imagine l’auteur du dossier renchérir : « Bon ! Il n’existe plus, car les Martiniquais n’ont pas su le gérer, comme d’habitude… » On va dire que je m’égare (Rires)… Pure fiction, n’est-ce pas ?

En vous écoutant, ne pourrait-on pas dire que vous donnez à vos adversaires le bâton pour vous faire battre ?

Il y a des personnes partout dans le monde dont le destin est de lutter pour l’avènement de choses plus grandes qu’elles-mêmes : je crois que je fais partie de ces personnes-là… C’est comme une malédiction… Plus sérieusement, mon corps de métier est essentiellement composé d’autodidactes qui ont tous trente ans d’expérience, non reconnus bien sûr par les instances d’évaluation artistique, c’est-à-dire le « comité d’expert » de la DAC. Quand, il y a un peu plus de dix ans, je suis rentré au pays, j’ai été choqué par un maintien sous tutelle qui plonge mes compatriotes créateurs dans l’idée sans cesse renouvelée d’être des sous-artistes, des imposteurs presque, au regard des grands metteurs en scène de Paris. Paris… Aujourd’hui encore, tout le monde a 50 ans et tous en stage à l’Atrium… Les quelques créations martiniquaises sont quasiment les seules à remplir les théâtres, mais tous en stage… Et moi ? Ben, j’ai fait leurs écoles, Prix jeune talent à l’Ecole Régionale d’Acteur de Cannes, qui dans le passé a produit un de mes spectacles et qui a financé le salaire de la comédienne de 1848 : Romyo et Julie en avril dernier. Je suis titulaire de la licence des Arts et du Théâtre à l’université de Draguignan. Mais alors, détonnant dans ce monde du spectacle opprimé : je suis un « mégalo » ; bon ! j’ai toujours payé et exigé le respect de mes artistes, mais de loin : je me « la pète »… Je ne suis pas en télé ou radio à donner des théories sur tel ou tel sujet, je ne suis pas non plus au cœur de colloques pour les « salon-arts », ou les « salonnards » comme dirait Césaire, j’ai toujours les mains dans le cambouis comme on dit : mais je parle trop ! J’ai monté des spectacles avec des amateurs, des spectacles avec des pros, la rencontre des deux mondes : mais je suis méprisant, dit-on… Raciste, sectaire… Mais la majorité des artistes qui sont venus ici, ont sur leur CV Hervé Deluge. Je manque d’humilité, dit-on encore, alors que j’ai été l’assistant de pratiquement tous les créateurs de ce pays, j’ai même construit des spectacles que certains ont été fiers de signer, mais bon ! Ah ! J’ai aussi aidé (si je peux me permettre) deux artistes à gagner le premier et le « quatrième » prix (rires) au concours des nouveaux talents Tropiques-Atrium 2016. Enfin, on trouvera bien quelque chose… Parano ! j’oubliais ça, aussi…

Cultivez-vous la colère ?

Non ! Ce qu’il y a de formidable c’est que tout reste à faire sur ce territoire. On m’a déjà vu en colère, parce qu’une étrange absurdité fait que souvent ceux qui vous missionnent pour une action, sont aussi ceux qui créent des entraves à cette action. Des bâtons dans les roues quoi. Un exemple parmi d’autres : ma dernière grosse production, une commande presque, un contrat de quinze dates négocié dans le bureau du directeur (pour pouvoir bénéficier de fonds extérieurs – ADAMI) et qui se transforme en un contrat de dix dates chez le directeur, et qui une fois rédigé devient un contrat de six dates au minimum pour dix dates au maximum. J’ai exigé dix dates et qu’elles soient toutes inscrites dans le programme des Tropiques-Atrium.

Êtes-vous aigri ?

J’ai pris des coups mais je fais attention à l’implacable logique du « dégoûtage ». Si le théâtre occupe il est vrai une trop grande partie de ma vie, j’ai une famille merveilleuse, des amis sur lesquels je peux compter… des gens bien. Et je suis toujours curieux des nouvelles expériences que la vie apporte…

« De mon temps, les rues menaient au marécage.

Le langage me dénonçait au bourreau.

Je n’avais que peu de pouvoir. Mais celui des maîtres

Etait sans moi plus assuré, du moins je l’espérais.

Ainsi se passa le temps

Qui me fut donné sur terre.

Les forces étaient limitées. Le but

Restait dans le lointain.

Nous allions, changeant de pays plus souvent que de souliers,

A travers les guerres de classes, désespérés

Là où il n’y avait qu’injustice et pas de révolte.

Nous le savons :

La haine contre la bassesse, elle aussi

Tord les traits.

La colère contre l’injustice

Rend rauque la voix. Hélas, nous

Qui voulions préparer le terrain à l’amitié

Nous ne pouvions être nous-mêmes amicaux.

Mais vous, quand le temps sera venu

Où l’homme aide l’homme,

Pensez à nous

Avec indulgence. »

C’est un extrait de Brecht ?

« A ceux qui viendront après nous », Bertold Brecht. J’aime beaucoup… La poésie, et le cinéma sont de grandes joies pour moi. Et la musique aussi : Claude François quand j’avais 8-10 ans m’a fait vouloir épouser une carrière de Chanteur, danseur, mais je chante faux, alors le métier de comédien a suivi… je chante faux, mais je m’efforce de parler juste.

Eh bien merci Hervé DELUGE.

Au fait ! J’ai de très belles photos de mon travail et de mes acteurs sur Facebook : Compagnie Ile Aimée, et pour ceux qui me trouveraient sympathique : Comité de soutien à Hervé Deluge. Et… the show must go on.

« Le spectacle continue »… Alors à quand votre prochain spectacle ?

Nous aurons le 21 mai une reprise de 1848 : Romyo et Julie sur la Savane de Fort-de-France, spectacle en plein air et gratuit. Un spectacle offert par la mairie de Fort-de-France, je lui dis merci et vous attend très nombreux. Mennen chèz épi tiban. Swaré ya ké bèl.

Eh bien merci.

Merci à toi. Et je remercie également tous ces gens qui m’ont témoigné leur soutien, yo té ja sav ! Foss ! Foss ! Foss ! Mwen tann sa telman ! Ni telman moun ka soufè an péyi ya !Man pé pa rété anlè kô mwen ! Je suis tellement fier, je fais partie d’une communauté, j’ai un peuple. Dieu merci.