— par Sarha Fauré —
À Port-au-Prince, la violence ne se limite plus aux affrontements armés ou aux enlèvements. Elle s’inscrit désormais dans les corps, en particulier ceux des femmes et des filles, devenus des cibles privilégiées dans un contexte d’insécurité chronique. Selon Médecins Sans Frontières (MSF), les violences sexuelles sont aujourd’hui utilisées de manière organisée par les groupes armés comme un instrument de domination et d’intimidation collective.
Depuis plusieurs années, la capitale haïtienne est en proie à l’emprise grandissante des gangs, responsables de crimes multiples allant des assassinats aux pillages. Mais depuis 2021, une évolution inquiétante se dessine : les agressions sexuelles connaissent une augmentation spectaculaire et s’inscrivent dans une logique systémique. Les données médicales recueillies par MSF montrent une hausse vertigineuse du nombre de survivantes prises en charge, révélant l’ampleur d’un phénomène longtemps sous-estimé.
Ces chiffres proviennent notamment de la clinique Pran Men’m, ouverte en 2015 et dédiée à l’accompagnement médical et psychologique des victimes. En l’espace de quelques années, le nombre moyen de patientes admises chaque mois a presque triplé. Pour les équipes humanitaires, cette progression illustre les conséquences directes de l’effondrement sécuritaire sur les populations civiles, et plus particulièrement sur les femmes et les filles.
Toutes les tranches d’âge sont concernées. Certaines victimes subissent des agressions répétées, parfois perpétrées par plusieurs individus simultanément. Une majorité d’entre elles identifient leurs agresseurs comme appartenant à des groupes armés, ce qui renforce l’idée d’une violence utilisée comme stratégie de contrôle territorial et social. Dans ce climat, la peur devient un mode de gouvernance informel, imposé par la brutalité.
La crise politique, aggravée depuis le départ forcé du Premier ministre Ariel Henry en 2024, a accentué le vide institutionnel. L’absence de protection efficace rend l’accès à des solutions durables extrêmement difficile pour les survivantes. MSF souligne notamment le manque criant de refuges sécurisés, de programmes de relocalisation et de moyens de subsistance, pourtant essentiels pour permettre une reconstruction à long terme.
Face à cette situation, l’organisation humanitaire appelle les acteurs de la sécurité à reconnaître pleinement la dimension systémique de ces violences et à cesser de les considérer comme des dommages collatéraux. Elle plaide pour une meilleure formation des forces présentes sur le terrain, afin d’assurer une orientation respectueuse et éthique des victimes vers les structures de soins et de soutien.
Après dix années d’intervention, la clinique Pran Men’m a accompagné près de 17 000 personnes, dont une écrasante majorité de femmes et de filles. Un chiffre qui, loin d’être un simple bilan, témoigne d’une crise profonde : en Haïti, la violence sexuelle n’est plus un accident de la guerre urbaine, mais l’un de ses outils les plus redoutables.
Illustration : © UNICEF/UNI701782/Jean . Des jeunes femmes soutenues par le projet « Espas mwen », qui soutient les femmes et les filles contre la violence liée au sexe, lancé par l’UNICEF sur le site de déplacement de l’école Jean Marie Césard, à Port-au-Prince.
